Contre Coeurs (French Edition)
37. Lucas
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L U C A S
Dans la rue piétonne, nous marchons côte à côte. Océane est étrangement silencieuse, le visage figé dans une expression neutre qui trahit son angoisse. Ne pas lui prendre la main relève d’un effort surhumain.
Laisse-lui du temps.
Plus nous approchons de notre destination et moins je me sens confiant. Le silence est tendu, les doutes m’assaillent. Je m’étais imaginé un moment grandiose, limite avec des feux d’artifice et tout le tralala. Je devenais le héros et Océane me sautait au cou, me déclarant son amour éternel.
Là, je me sens nettement moins confiant.
Comment réagira-t-elle ?
Je m’immobilise devant le bâtiment. Elle observe le lieu, yeux écarquillés.
— Duclos a fermé ?
Dans la vitrine, ne restent que quelques sculptures de coquillages oubliées. Probablement les plus moches car sérieusement, qui voudrait exposer ça chez soi ?
Je sors un trousseau de clés de ma poche, ouvre la porte et allume la lumière. Mon pauvre lapin me suit, totalement perdue.
Quelques papiers traînent ici et là sur le comptoir, à côté d’une vieille caisse enregistreuse digne de figurer dans une brocante. Les étagères vides sont légèrement gondolées, témoignant de leur grand âge. Sans tout le bric-à-brac de la boutique, la couleur des murs apparaît enfin : un beige qui a peut-être été un jour jaune. Ou blanc. Des carrés plus clairs les parsèment : probablement des cadres qui étaient accrochés là depuis Mathusalem.
Océane tourne sur elle-même pour avoir une vue d’ensemble du local. Puis, son regard heurte le mien.
— Qu’est-ce qu’on fiche ici, Lucas ? Pourquoi tu as les clés ?
Son ton est à mi-chemin entre la surprise et la méfiance. Je frotte la cicatrice sur ma paume, n’en menant pas large.
— Ce n’est pas vraiment comme ça que j’avais imaginé ce moment… marmonné-je en tirant un dossier de derrière le comptoir.
Avec prudence, sans me quitter des yeux, comme si je lui tendais une grenade dégoupillée, elle saisit les papiers et les feuillète. Ses lèvres remuent en silence pendant qu’elle épluche les documents. Mon angoisse s’en trouve décuplée.
Une fois sa lecture terminée, elle pose le dossier à côté de la caisse et me fixe. Son visage ne trahit aucune émotion.
Finalement, ce n’était pas une si bonne idée. Pourquoi je les ai écoutés ?
— Est-ce que c’est ce que je crois, Lucas ?
Je hausse les épaules.
— Ça dépend.
— Le bail est au nom de l’entreprise de mon père. Il y a des plans de réaménagement, des devis de matériaux, un dossier d’aide à la création d’entreprise avec financement. Qu’est-ce que ça veut dire ?
Sa voix est devenue aiguë sur la fin. Je crois qu’elle craque.
Je prends ses mains dans les miennes et l’amène à s’asseoir par terre, contre le mur, à côté de moi.
— Tout ceci est à toi, dis-je en englobant la pièce d’un geste de la main. Si tu le souhaites toujours.
— Comment… Pouquoi… Mon père…, balbutie-t-elle.
— On a appelé ça, l’opération OcéLas.
— Euh…
— Contraction de Océane et Lucas.
— C’est naze comme nom.
Je hausse les épaules en riant.
— Clairement. Je suis allé voir ma mère pour… lui demander conseil. Elle m’a dit : “trouve ce qu’elle désire le plus et offre-lui.”
— Tu t’es rabiboché avec ta mère ? C’est génial !
Tellement du grand Océane : le happy end avec maman prend le pas sur le reste. Les autres avant elle. Toujours.
— En quelque sorte. Je me prenais la tête pour voir comment je pourrais faire et c’est Pika qui m’a apporté la solution. Amaya a fait les plans d’aménagement, Noah s’est occupé des devis et moi, des dossiers de financement d’aide à la création d’entreprise. Pika a contacté les artisans pour vérifier s’ils pouvaient fournir les stocks nécessaires au démarrage et Tristan s’est proposé de gérer la partie comm et réseaux sociaux.
Au fur et à mesure que je détaille l’implication de tout ce petit monde, ses yeux s’écarquillent et sa bouche forme un O parfait.
— Alors, c’est ça l’opération OcéLas…
— Oui.
— Et mon père ? Qu’est-ce qu’il fiche dans tout ça ?
Le moment où tout risque de péter.
Je passe la main dans mes cheveux et pousse un soupir. Quitte ou double.
— J’ai croisé Cat chez Tristan et Pika. Elle connaissait toute l’opération mais voulait s’en tenir loin.
— Elle te déteste.
— Je m’en doute… Quelque part en chemin, elle a dû changer d’avis parce qu’elle m’a glissé que tu avais tenu tête à ta famille. Alors, je me suis pointé chez tes parents.
— Oh mon Dieu ! Ils sont toujours vivants ? Tu détestes les gens comme eux ! Qu’est-ce que tu as fait, Lucas ?
— J’ai dit la vérité. Pour l’occasion, j’avais enfilé mon plus beau costume et une cravate. Quand ton père a ouvert la porte, il m’a demandé qui j’étais. J’ai répondu : “Lucas Varennes. L’homme qui a brisé le cœur de votre fille.”
— Belle entrée en matière ! ironise mon lapin. Il a dû t’adorer de suite.
— On s’en fout qu’il m’aime ou pas. Je lui ai expliqué la raison de ma venue. Devant un café, je lui ai montré le dossier que nous avions monté ensemble : le plan d’affaires, les prévisions de vente. Grâce aux chiffres, je lui ai prouvé que cette entreprise était viable. Je lui ai laissé les documents et je suis parti. Le lendemain, il m’a appelé pour m’annoncer qu’il allait acquérir le bail commercial de Duclos. Comme je sais que tu ne veux rien devoir à personne, tu devras quand même lui verser un loyer.
Océane secoue la tête. Le flot d’informations est trop dense. Un silence pesant étouffe l’atmosphère de la pièce.
— Donc Hugo, Tristan, Noah et Amaya étaient dans la combine. Cat savait tout… pense-t-elle à voix haute. Même mon père était de la partie.
Ça ne ressemble pas vraiment à une exclamation de pur bonheur. Marchant sur des œufs, je lui donne la seule réponse possible :
— Oui.
Impossible de déchiffrer son expression. Son regard hagard se balade dans la pièce, comme si elle était sonnée. Je serre les dents, autant pour m’empêcher de sortir une connerie, que parce que je ne sais ni quoi dire ni quoi faire.
Soudain, elle plonge la tête contre ses genoux relevés. Ses cheveux forment un rideau qui me cache son visage. Et c’est le drame. Son dos est secoué de sanglots incontrôlables.
Merde ! Merde ! Merde !
Lui offrir ce qu’elle veut sur un plateau ? Quelle idée de merde !
Incapable de la laisser dans cet état, je passe un bras autour de ses épaules et l’attire contre moi. Aussitôt, son odeur de fraise envahit mes sens, sa chaleur se propage à mon corps. Sans elle, j’avais froid.
— Océane, murmuré-je. Parle-moi. Je suis désolé. Je ne voulais pas te l’annoncer comme ça. On avait prévu de te faire une surprise, tous ensemble. Si tu n’en veux pas, c’est pas grave. J’ai aussi envisagé cette option. Rien ne t’oblige à t’engager là-dedans.
Elle relève la tête et ses yeux bouffis croisent les miens.
— J’ai peur, Lucas. C’était mon rêve. Je l’ai imaginé des milliers de fois mais j’avais fait une croix dessus. Et là, tout est si concret… Je n’étais pas préparée à sauter le pas. Et si ça ne marchait pas ? Et si je me plantais royalement ?
Mon index relève son menton et je pose mon front contre le sien.
— Tu ne te planteras pas. Les chiffres ne mentent pas, mon lapin : ce projet sera un succès. Et quoi qu’il advienne, je serai fier de ce que tu auras accompli. Je serai là pour toi. Que tu réussisses ou que tu te casses la gueule, je serai à tes côtés. En tant qu’ami, amant, sex friend, ou tout simplement ton homme. Et si tu ne veux plus me voir, sache que tu pourras quand même compter sur moi si jamais tu en as besoin. Je t’ai blessée et je m’en voudrai pour le restant de mes jours. Après mes conneries, je me devais de réparer mes torts et t’aider à concrétiser ton rêve est le meilleur moyen que j’ai trouvé. Tu mérites cette boutique, tu mérites d’être heureuse et de vivre dans ton pays de licornes et d’arcs-en-ciel.
Je passe une main dans mes cheveux, nerveux.
— Je t’aime Océane. Tout ceci t’appartient, si tu le souhaites. Mais je ne veux pas que tu te sentes obligée de me reprendre si tu choisis d’accepter. Tu ne me dois rien alors que moi, je te dois tout.
Durant un long moment, elle me fixe. Le pli sur son front indique que son cerveau carbure, digère toutes les informations, soupèse les pour et les contre, envisage les scénarios et leurs conséquences. Puis de nouveau, les larmes coulent. Du pouce, j’en essuie une d’un geste tendre.
Si elle me jette, j’aurai le cœur arraché mais au moins, j’aurai la consolation d’avoir fait le maximum pour la récupérer et lui permettre d’atteindre son rêve.
Tu parles d’une consolation !
— Tu m’as brisé le cœur, espèce d’enflure !
Ses poings martèlent mon torse. Je la laisse se défouler. Après tout, je l’ai mérité. Pendant qu’elle répète ces mots, la seule chose que je peux faire est de lui murmurer “pardon”. Une boule est coincée dans ma gorge devant sa détresse.
Enfin, elle se calme. Regarde autour d’elle comme si elle se réveillait, commençant à prendre la mesure de tout ce que je lui ai révélé. Puis nos regards s’accrochent. Le mien doit refléter ma peur. Le sien est empreint de détermination.
— J’accepte.
— Très bien, réponds-je prudemment. Quoi au juste ?
— Tout. Le local. L’aide du clan OcéLas pour tout rénover. La seconde chance.
Mon estomac vient de se liquéfier. À mon tour d’écarquiller les yeux, scotché.
Elle s’extirpe de mes bras et se met à genoux devant moi.
— Je t’aime aussi, Lucas Varennes. Comme une dingue. Mais sache que tu passeras le restant de tes jours à faire amende honorable pour tes conneries.
— Je te le promets.
Sa main agrippe mes cheveux et bascule mes lèvres sur les siennes dans un baiser dur, comme pour me faire payer la blessure que je lui ai infligée. Puis sa bouche s’ouvre et sa langue caresse la mienne avec douceur.
Putain ! Elle m’avait tellement manqué !
Mes bras l’enserrent à l’étouffer, pour l’empêcher de s’échapper. Je change d’angle pour approfondir ce baiser, mes doigts empoignent ses cheveux. La tendresse cède à la passion. Nos langues se lient, se délient. Chacun dévore l’autre, comme pour rattraper la faim causée par notre séparation. Ses mains parcourent mon torse, se faufilent sous ma chemise. Mon érection est douloureuse. Je voudrais lui faire l’amour là, maintenant, avec tendresse et passion.
À contrecœur, je romps notre étreinte qui est en train de dégénérer.
— Mon lapin, haleté-je.
— Quoi ?
Du menton, je désigne la vitrine, à travers laquelle les passants n’ont pas dû en manquer une miette. D’ailleurs, un duo d’ado a le nez collé sur la vitre. Je leur adresse un regard noir auquel ils répondent par un rire et un “bien joué, mec”.
Océane sourit, les regardant déguerpir.
Mes doigts s’emmêlent au sien et j’embrasse chacune de ses phalanges. Nos regards se fondent dans l’autre.
— Je t’aime, Océane.
— Je t’aime, Lucas.
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