Contre Coeurs (French Edition)
1. Océane
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O C É A N E
Prologue
Je meuuurs de chaud.
Sous mon costume, la sueur dégouline dans mon dos et je transpire dans des endroits qui ne le devraient jamais. Les petits cheveux dans mon cou sont trempés. Je suffoque.
C’est la première fois de toute mon existence qu’il fait si chaud pour un début d’avril. Coup de bol pour moi, quoi.
On ne lâche rien. Jusqu’au bout !
Enfin, on entend le micro crachoter dans les énormes haut-parleurs, puis un larsen qui fait grincer des dents tous les spectateurs.
— Mesdames et Messieurs ! Bienvenue à cette finale de la grande chasse annuelle aux œufs de Pâques de Pinson-Les-Flots. Voici le moment que vous attendez tous avec impatience… La dernière épreuve !
Pause dramatique. La foule applaudit.
L’animateur bedonnant arbore une chemise dont les deux premiers boutons ouverts dévoilent un torse velu. Du genre, qui devrait prendre rendez-vous d’urgence chez l’esthéticienne. Ses cheveux plaqués en arrière, ses lunettes de soleil aviateur et son débit de parole rappellent les animateurs de camping sur le retour.
Allez, dépêche de donner le départ. On meurt là-dessous.
Notre ami des années 90 récapitule les deux épreuves précédentes, balance deux ou trois répliques choc à la Koh-Lanta... “Ils étaient trente et ils ne sont plus que deux.”
Chaque année, pour Pâques, la ville organise une grande chasse aux œufs qui n’a rien à voir avec une promenade familiale où les enfants hurleraient leur joie à coups de grands cris stridents à chaque œuf trouvé. Non, cette chasse-là, c’est les Hunger Games de Pâques. Pour adultes uniquement. Ici, c’est la guerre. Pas de pitié, pas de quartier, il faut écraser ses adversaires. D’une année sur l’autre, les épreuves varient. Tous les coups sont permis sur les deux premières, sauf faire couler le sang : croche-pattes, bousculade, etc… Seule la dernière épreuve rassemblant les deux finalistes doit être réglo. Une chance, parce que je commence à accumuler les bleus.
D’habitude, j’y participe en tant que spectatrice, mais cette fois, je veux gagner le prix.
J’ai besoin de le gagner.
— Et voici nos deux finalistes ! À ma gauche, Roger le lapin. À ma droite, Daffy le canard. Applaudissez nos deux adversaires courageux !
Ah oui, j’ai oublié de préciser : les participants sont costumés de la tête au pied pour garder l’anonymat. Ça contribue au mystère, paraît-il. Une idée du maire lors du lancement : personne ne doit connaître l’identité des concurrents, encore moins celle des gagnants. Ça alimente la légende selon lui.
Quand les applaudissements se tarissent, l’animateur reprend.
— Mesdames et Messieurs, cette année, le prix est un voyage pour deux en tout-inclus à Cancún, au Mexique.
Pause. Sifflements des spectateurs.
— Mais ce n’est pas tout : cette année, nos généreux sponsors offrent au gagnant une récompense exceptionnelle…
Le public retient son souffle.
— Un chèque de dix mille euros ! beugle l’animateur.
Des oh et ah de surprise retentissent.
Oui, c’était un secret bien gardé ; que j’ai découvert. Heureusement, sinon tous les gens des villes voisines se seraient inscrits et j’aurais vu mes chances de gagner s’envoler face à des concurrents bien plus forts que moi. Sans ce gros lot, jamais je n’aurais participé. Non seulement je ne suis pas sportive, mais je ne suis pas non plus maso. Me battre avec vingt-neuf autres personnes pour un voyage, non merci.
Sur un signe de l’animateur, Daffy et moi nous positionnons sur la ligne de départ.
— Je vais te mettre la raclée de ta vie, mon lapin, déclare le canard d’une voix grave.
Donc Daffy est un homme. Sa grande taille et sa carrure le laissaient présager mais maintenant, j’en ai confirmation.
Pour toute réponse, je me contente de lever mon majeur patte-de-lapin.
Mon cœur bat la chamade. Je visualise les obstacles en même temps que notre animateur de foule les énumère : le mur de cordes, la grimpette sur les bottes de foin, la corde à nœuds avec cloche, ramper dans la boue sous des rondins de bois et la poutre qu’il faut traverser, cuillère à la bouche avec un œuf dedans.
Aaaah… D’où la demande de découper le bas de notre masque pour ne laisser que la bouche apparaître...
— Le premier qui touche l’énorme œuf que vous voyez sur la table là-bas sera déclaré vainqueur ! s’exclame notre faux DJ.
Deux mois que je m’entraine. Deux mois que je cours alors que je déteste ça, grimpe à des cordes, saute des obstacles. Allez, je peux y arriver !
— Prêts ?
Je fixe mon attention sur l’énorme œuf mauve et blanc, entouré d’un ruban jaune. Mon Graal.
Je t’aurai mon petit, je t’aurai.
La foule en délire scande des Roger et des Daffy. Nous avons notre fan club. J’envoie des baisers aux spectateurs, Daffy les salue.
— Trois… Deux… Un… GO !
Hyper concentrée, je fonce comme une malade vers le mur de cordes qui s'entrecroisent. L’animateur commente chaque geste avec un débit de parole aussi rapide que les chutes du Niagara. Je capte “coude à coude”, ce qui signifie que Daffy suit le rythme.
Le mur passé, je saute à terre et me précipite vers les bottes de foin que j’escalade rapidement. Du coin de l’œil, je vois mon ennemi me dépasser, grâce à ses longues jambes qui l’avantagent. Je serre les dents, me reconcentre sur ma cible. Je dévale la dernière botte et arrive à la corde à nœuds. Je grimpe comme si ma vie en dépendait et fais tinter ma cloche quelques secondes avant la sienne.
C’est serré.
Nous rampons dans la boue à la force des bras. Il sort des rondins en premier et monte sur la poutre pour aussitôt se vautrer.
Hé hé.
— Tout va se jouer sur l’épreuve d’équilibre, crie notre animateur. Les concurrents doivent traverser la poutre une cuillère dans la bouche avec un œuf dedans. Bien entendu, l’œuf doit arriver intact de l’autre côté. S’il tombe, ils doivent recommencer. Une épreuve périlleuse… Qui remportera la victoire ?
La foule hurle nos noms. La tension est palpable.
J’attrape un œuf et le niche dans la cuillère à soupe calée dans ma bouche. À pas hésitants, j’avance sur la poutre, perds l’équilibre. Avec horreur et au ralenti, je vois l'œuf quitter son écrin d’acier et exploser à terre.
Merde !
Coup d’œil à mon adversaire. Sa poutre est entourée de trois œufs éclatés. Il n’a aucun équilibre, donc.
Pieds sur la poutre, je me stabilise et ferme les yeux pour me concentrer. Prends une grande inspiration pour me vider l’esprit, comme au yoga.
Rien ne sert de courir, il faut partir à point.
Ironique de la part de la fille déguisée en lapin. Mon masque aveugle ma vision périphérique, m’empêchant de voir où mon rival est rendu. Les encouragements de la foule indiquent qu’il doit en être au même point que moi, ce que finit par confirmer la voix off des années 90.
Avec précaution, je pose un pied devant l’autre, lentement.
Tête droite, respiration abdominale, équilibre.
Je me répète ce mantra jusqu’à ce qu’il occupe mon cerveau à 100%. J’entends au loin l’animateur crier que j’ai pris de l’avance, qu’il ne me reste que la moitié du chemin à parcourir.
Un pas. Un autre.
— Daffy choisit une autre technique : celle de passer la poutre le plus rapidement possible ! Il prend son sixième œuf et revient. Oh, oh, le voilà à la hauteur de Roger !
Je ferme mon esprit pour ne plus rien entendre et continue mon chemin. Enfin, mon pied se pose sur la terre ferme, de l’autre côté de la poutre. Cuillère et œuf valsent, et je cours aussi vite que mes jambes le permettent, mon Graal en ligne de mire.
La foule brame des encouragements.
Galvanisée, mes jambes filent à la vitesse du vent.
Mon Graal se rapproche. Plus que quelques centimètres.
Je tends la patte.
La pose sur l'œuf.
En même temps qu’une palme étrangère.
Le temps se fige.
C’est un cauchemar !
Mes yeux remontent la palme jaune jusqu’au masque de canard. Haletants, Daffy et moi, nous regardons, puis fixons nos pattes sur la coquille.
— Alors là, Mesdames et Messieurs, voilà un dénouement totalement inattendu ! commente l’animateur par-dessus le bruit de la foule en liesse.
— J’ai gagné, grogné-je sans lâcher mon trésor.
— Tu rêves, mon lapin, j’ai gagné.
Impossible de distinguer son regard à travers son masque mais son ton grinçant indique qu’il est aussi heureux que moi du résultat des courses.
— J’ai posé ma main en premier, mon canard.
La foule scande de nouveau nos noms. L’animateur tente de calmer tout le monde, puis abandonne. Il s’éloigne vers les juges. La discussion s’engage. Ni Canard ni moi ne bougeons, de peur de lâcher notre prix.
Notre ringard revient et brandit son micro.
Raclement de gorge très classe appelant au silence.
— Hum hum… Après consultation avec les juges, nous allons annoncer le gagnant.
Mon cœur manque un battement. C’est maintenant que ça se joue. Je ferme les yeux et adresse une prière au dieu des œufs de Pâques.
— Daffy et Roger sont déclarés ex aequo ! crie-t-il comme si c’était la meilleure nouvelle de la planète. Pour la première fois dans toute l’histoire de la chasse aux œufs de Pinson-Les-Flots, nous avons deux gagnants !
Les spectateurs applaudissent ; j’ai envie de hurler de frustration.
— Hors de question que je partage, grince Daffy.
Le canard me tape sur le système. J’ai besoin de cet argent.
— Je te laisse le voyage, tu me laisses le chèque, négocié-je.
Il ricane.
— Tu me prends pour un idiot ? Le voyage m’intéresse moins que l’argent. Tout comme toi, apparemment.
Je pose les pattes sur mes hanches et l’insulte mentalement en changeant une lettre de l’animal de son costume.
— Je vais voir les juges.
Et Mr. Ca(o)nard de s’éloigner. Je trottine derrière lui. Hors de question de le lâcher d’une semelle.
Nous tentons chacun de convaincre le maire et les sponsors, qui font office de juges. Au bout d’un moment, le visage de notre élu municipal rougit. D’abord le cou, puis les joues, jusqu’au front.
Oh. Oh. Il va exploser.
Je me tais, laissant Daffy continuer à plaider sa cause. Il n’a pas remarqué que notre élu était au bord de la crise alors, avec un peu de chance, je serai déclarée gagnante pour ma docilité ou parce que l’autre lui aura trop tapé sur les nerfs.
— ÇA SUFFIT ! tonne le maire. Ex aequo. À partir de cette seconde, le premier qui proteste perd sa moitié au profit de l’autre.
Au temps pour la docilité.
Daffy et moi en restons comme deux ronds de flan, aussi muets que des œufs dans leur coquille.
— Merci monsieur le Maire, dis-je d’un ton mielleux. Merci messieurs les juges. C’était un honneur de participer à cette édition et de la remporter avec Daffy.
À qui je donne un coup de coude dans les côtes.
Daffy marmonne un merci et nous nous dirigeons vers la tente réservée aux participants.
— Donc on partage, constate le canard d’un ton acerbe.
— Faut croire. Pour info, je ne lâcherai ni l’argent, ni le voyage.
Manquerait plus que je lui laisse ce qui me revient de droit. Quitte à devoir me le coltiner au Mexique. Avec un peu de chance, il a une copine et me laissera les plages paradisiaques pour éviter une crise de jalousie.
— Moi non plus.
Dommage.
— Donc on partage, constaté-je d’un ton fataliste en dézippant mon costume.
On va vivre ensemble pendant dix jours au Mexique donc l’anonymat n’est plus de mise. Et je meurs vraiment de chaud sous cet accoutrement.
Je rabats la capuche à oreilles et m’extirpe de mon costume. Il envoie valser le sien. Il porte un t-shirt et un short noirs. À première vue, il est plus mince que ce que sa tenue laissait présager. Et très grand. Mais ça, je l’avais deviné puisque le costume ne pouvait pas vraiment le cacher. Il doit mesurer au moins 1 mètre 90.
Face à face, nous posons la main sur notre masque. Moment solennel.
— Un… Deux … Trois…
Les masques volent.
Mes yeux s’écarquillent.
Ma respiration se bloque.
Mon cerveau se déconnecte.
— VOUS ? ? ? ?
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