Contre Coeurs (French Edition)
19. Lucas
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L U C A S
— Psst. Lucas. Réveille-toi.
La voix lointaine d’Océane parvient à se frayer un chemin à travers les limbes embrumés de mon cerveau.
— Quoi ?
— On doit se bouger. Le bus part dans une heure.
Au prix d’un effort surhumain, j’entrouvre les paupières et tente de me redresser. Ma tête me fait si mal que j’abandonne l’idée et me recouche.
— Okaaaaay, mon canard. Voilà le plan : je me douche et je file au petit-déjeuner. Veux-tu que je te ramène quelque chose ?
— Non. Dormir.
— Ça, ça va pas être possible, on a un avion à prendre.
Quelques minutes plus tard, j’entends vaguement la porte claquer, sonnant sa sortie.
Allez, Lucas.
Tant bien que mal, je m’extirpe du lit. Mon estomac joue au trempoline avec une tendance à remonter dans mon œsophage.
Comment mon père a-t-il pu devenir alcoolique avec ce genre de sensations ? Une cuite de temps en temps, je veux bien, mais vivre tous les jours avec les intestins en écharpe, non merci.
La douche et le lavage de dents aident à me réveiller. Je boucle ma valise tout en repensant à la soirée de la veille et à notre baiser.
Un putain de baiser torride qui m’a filé une gaule d’enfer.
Non, je n’ai pas le cœur qui bat la chamade ni des papillons dans le ventre. Je me demande surtout comment je vais gérer avec mon lapin. Je devine que dans son monde de licornes, un tel moment ne peut pas passer sous silence. À tous les coups, elle va prendre cet instant pour une invitation à s’engager dans une relation quelconque.
Rien que l’idée me file des frissons. D’accord, je ne la déteste plus. Il se peut même que je l’apprécie. Mais de là à envisager de me mettre en couple avec elle, faut pas déconner !
Tellement incompatibles.
Sans compter que je ne suis pas assez con pour me lancer dans une relation avec une femme dont je veux récupérer l’argent et à qui j’ai légèrement menti. J’ai moi-même miné le terrain, je ne vais pas non plus me faire exploser.
C’est quand même dommage… Vu comme elle embrassait, j’avais vraiment envie de la voir jouir dans un lit.
Je chasse cette idée débile, dont la concrétisation serait bien pire que l’échange de salive.
La porte claque et l’objet de mes pensées entre dans la pièce comme une tornade.
— Tiens, je t’ai pris deux tranches de pain pour que tu aies quelque chose dans l’estomac. Tu es prêt ?
J’acquiesce, tout en mâchant consciencieusement, après l’avoir remerciée. Elle est vraiment trop mignonne quand même.
Elle s’assoit sur le lit à côté de moi et soupire.
— Je serais bien restée ici quelques années de plus…
— Moi auchi.
— Au final, notre colocation a été moins terrible que ce qu’on pensait…
Elle attend que je rebondisse.
— Parle pour toi, mon lapin.
Elle devine le sarcasme et me donne un coup de coude. Ma dernière réplique ne devait pas correspondre à ses attentes.
Je termine ma tartine et empoigne nos valises.
Dans le bus qui nous mène à l’aéroport, elle semble absorbée par ses pensées, probablement en train de chevaucher un arc-en-ciel dans son monde féérique. J’en profite pour dormir, tête contre la vitre.
L’avion est déjà haut dans le ciel lorsqu’elle tourne vers moi un visage aux traits sérieux.
Ah. C’est ce fameux moment…
— J’ai une proposition à te faire.
Aussitôt, mon esprit s’échauffe, imaginant des draps froissés et des gémissements de plaisir.
Un sourire en coin apparaît sur ses lèvres, comme si elle avait deviné mes pensées. Il va vraiment falloir que j’apprenne à contrôler les expressions de mon visage. Et que je baise aussi. Je suis en manque, c’est clair. Difficile de se palucher lorsqu’on a quelqu’un sur le dos H24.
— J’ai beaucoup réfléchi à ce que tu m’as dit sur ta grand-mère et j’aimerais te proposer un deal.
Oh oh. L’occasion que j’attendais ?
Je chasse la pointe de culpabilité qui se fraye un chemin dans mes boyaux et lui offre mon plus beau sourire avec fossette.
— Je t'écoute, mon lapin.
Elle joue avec son bracelet, hésitante.
— J’ai une boutique sur Etsy dans laquelle je vends des bracelets de lithothérapie. Elle me rapporte environ deux-cents euros par mois mais j’aimerais la développer. Voilà mon idée : je te donne ma part, à condition que tu m’aides à faire fructifier ce business.
— Euh… C’est quoi la lithomachin ?
— C’est une technique de soin alternative qui utilise les propriétés des pierres et des cristaux. Par exemple, ce bracelet d’améthyste est censé apaiser son porteur. Tiens, je devrais peut-être songer à t’en faire un…
Oh putain ! Encore un truc ésotérique !
— Les soins, c’est pas le domaine du corps médical ? Depuis quand une pierre soigne-t-elle ?
Elle lève les yeux au ciel et étale un sourire de façade. Océane vient d’enfiler son armure.
— Je savais que tu allais adorer, ironise-t-elle. Ça ne remplace clairement pas la médecine mais l’effet placebo peut avoir des effets bénéfiques.
— Non, mais y’a vraiment des gens pour croire à ces conneries ?
— Clémence y croyait dur comme fer. C’est elle qui m’a offert ce bracelet.
Merde. Bourde.
— Et toi, tu y crois ?
— Quelque part, oui. C’est bizarre à expliquer… J’y crois parce que j’en ai envie et que je trouve le concept rassurant. Je dirais que c’est plus le pouvoir de l’esprit qui agit, que celui de la pierre. Si les gens sont persuadés que telle ou telle pierre chasse les mauvaises ondes, alors leur esprit le fera. La pierre devient alors un catalyseur.
— Y’a un hic : je n’y connais rien à ton lithotruc.
Haussement d’épaules.
— Clémence m’a transmis ses connaissances. Ce dont j’ai besoin, c’est de quelqu’un qui m’aidera à monter un plan d’affaires et développer l’activité. D’une personne qui s’y connaît en commerce. Comme quelqu’un qui aurait fait une école de commerce, par exemple.
Putain, je hais le marketing.
— Le marketing n’est pas mon domaine de prédilection. On est mal barrés…
— Tu as les bases, non ? Tu connais les stratégies et tout le tralala. À prendre ou à laisser.
Un défi…
Je jette un coup d’œil à la carte interactive sur mon écran qui indique qu’il ne nous reste que quelques heures avant notre séparation. Sauf si j’accepte cette espèce d’accord foireux.
Un beau bordel sévit dans mon cerveau : d’un côté, aussi improbable que cela puisse paraître, j’ai envie de la revoir. De l’autre, ma part rationnelle triomphe devant ce défi qui ouvre la voie vers mon objectif initial. Le tout saupoudré d’une pincée de culpabilité… Une recette explosive.
Depuis quand je refuse un défi ? Jamais. D’autant plus si celui-ci me permet de récupérer la somme manquante pour m’acquitter de ma promesse.
C’est décidé.
— On va devoir définir le cadre du contrat, les objectifs du deal et les échéances. Je ne veux pas que tu aies l’impression de t’être fait avoir ou que tu nourrisses des attentes au-delà de ce dont je suis capable. Je ne donne pas dans les miracles.
— Cela va de soi, rit-elle. Tu ne croyais quand même pas que j’allais te donner ma part contre de la bonne volonté ? Je suis naïve mais pas à ce point-là.
— Tu as une licorne comptable dans ton pays merveilleux ?
— Oui. Elle est très classe d’ailleurs : elle porte des lunettes et une cravate. C’est elle qui est chargée de l’inventaire des pièces d’or au pied des arcs-en-ciel. Alors, marché conclu ?
Nous levons nos petits doigts en même temps.
— Marché conclu.
Son visage affiche un air dégagé et un petit sourire lorsqu’elle reprend.
— Sinon, vu qu’on va travailler ensemble, je pense qu’on devrait parler de ce qu’il s’est passé hier soir.
Nous y voilà.
— Tu veux dire… Quand tu as succombé à mon charme irrésistible, mon lapin ? Je t’avais dit que ça finirait par arriver.
— C’est à cause de la fossette, grommelle-t-elle.
J’étire mes lèvres au maximum dans un sourire charmeur et pointe ma joue gauche.
— Tu veux parler de cette fossette-là ?
Et une tape sur le bras récoltée.
— Sérieusement, Lucas…
Son regard devient grave. Le silence qui plane entre nous est chargé du souvenir de ce baiser torride. Ses gémissements me reviennent en mémoire, ma respiration devient plus courte, sa poitrine se soulève un peu plus vite.
Putain !
Je la désire vraiment mais ne peux l’avoir. Je suis beaucoup de choses mais pas stupide. Mon objectif reste de récupérer sa part du butin pour honorer cette promesse qui pèse sur mes épaules depuis tant d’années. Entre mon frère et Océane, je choisirai toujours Pika. M’engager dans une relation avec elle, serait la pire des conneries et viendrait compromettre mon plan.
Par contre, du sexe sans sentiment, ça, ce serait génial. Pas certain qu’elle apprécie la proposition…
Je détourne les yeux pour rompre le charme. Elle se tourne vers le hublot, contemple la mer de nuages. Et soudain, éclate de rire.
— Qu’est-ce qu’il y a de si drôle ?
— Je repense aux messages de Cat. Quand je lui ai dit que rien que l’idée de coucher avec toi me donnait envie de vomir et que tu as déclaré la même chose à mon sujet. Et tu as… littéralement vomi.
Je grimace, peu fier.
— Ouais, un épisode peu reluisant… Rien à voir avec le fait de coucher avec toi. Je voulais vraiment tenir toutes les promesses que je t’ai murmurées.
— Dommage, en effet. J’étais partie dans l’idée qu’on ne se reverrait jamais et que je pouvais en profiter.
Attends, elle vient de dire qu’on se serait envoyé en l’air ?
— Ne fais pas cette tête, mon canard. Tu pensais quoi ? Que j’allais te demander en mariage juste après avoir échangé nos salives ?
— C’est un peu ça.
Elle incline la tête pour me regarder comme une bête curieuse.
— Je t’ai dit que je n’étais pas une grande romantique. Je ne rêve pas du Prince Charmant qui viendra m’enlever sur son fier destrier. De toute façon, tous les deux, on est si incompatibles que cela ne pourrait pas être toi.
Alors l’option sexe sans sentiments existait finalement ?
— Et je n’ai pas de cheval.
— Ce qui t’élimine d’office. Comme on va travailler ensemble pendant quelque temps, je préfère qu’on ne mélange pas tout.
— Comme travail et plaisir ?
Je demande, des fois que…
— Voilà, ça justement. On va essayer de ne pas se sauter dessus.
Je sors la fossette.
— Tu penses arriver à me résister ?
— On peut au moins essayer, répond-elle en la lorgnant.
Je lui décoche un sourire sarcastique.
— Voilà, mon lapin. On n’a qu’à essayer.
Deux heures plus tard, notre avion atterrit. Pendant que nous attendons nos valises, j’épluche mes mails. Un message de Noah me prévient qu’il ne peut pas venir me chercher car Amaya est souffrante. Rien de grave mais il préfère rester avec elle. Et Pika bosse. Donc c’est mon père qui sera là.
Fais chier.
J’attrape ma valise sur le tapis roulant et rejoins Océane, qui a déjà récupéré la sienne. Nos regards s’accrochent. Elle tripote son bracelet, signe de malaise, tout en affichant un sourire.
— C’est là que nos chemins se séparent.
— Pas pour longtemps. Appelle-moi pour la première séance de travail, réponds-je.
Elle acquiesce.
— C’est Noah qui vient te chercher ?
— C’est ce qui était prévu mais Amaya ne se sentait pas bien alors c’est mon père qui vient.
— Oh. Ce qui explique ton air contrarié.
— Ouais. Et toi ?
— Mon père aussi.
Nos bagages en main, nous sortons du hall d'arrivée. De l'autre côté de la porte, les personnes se sautent dans les bras, heureuses de se retrouver ; d’autres étirent leur cou pour apercevoir l’être attendu. Je repère mon père, salue Océane de la main, qui scrute la foule, puis se dirige vers les portes de sortie.
— Salut papa.
— Salut fiston. Noah t’a prévenu ?
— Oui.
— Ça va ? Tu as une sale tête.
On va éviter de lui dire que je me suis pris une cuite monumentale.
— On s’est couchés tard.
— Et la fille avec qui tu es sorti…
— Une collègue de boulot qui a aussi gagné le voyage.
Près des portes, Océane, seule, pianote sur son téléphone.
— Tout va bien, mademoiselle ? demande mon paternel.
Juste avant qu’elle ne balance son sourire, je capte la déception dans son regard.
— La personne qui devait venir me chercher n’est pas là. Et elle ne répond pas au téléphone.
— Elle doit être coincée dans les bouchons, suggéré-je.
— Oui, probablement...
Ça manquait de conviction. Tous les éléments qu’elle m’a donnés sur sa famille me reviennent en mémoire.
Je suis la looseuse de la famille. Le mouton noir, celle qui ne réussira jamais.
— Papa, ça te dérange si on attend un peu ?
— Pas du tout. Je suis Simon Varennes, le père de Lucas.
— Enchantée. Océane Opheim. (Son téléphone sonne.) Oh, je dois prendre l’appel.
Océane revient et m’adresse un regard navré, assorti d’un sourire de façade.
— Allez-y, mon père est en chemin.
Elle ment.
— Viens par ici, Océane.
Hors de question de lui donner du “mon lapin” devant mon père.
— Il se passe quoi, là ? chuchoté-je pour éviter que tout le monde nous entende.
— Il a oublié que je revenais et il ne peut pas se libérer. Je vais prendre un taxi.
— Non, on va te ramener.
Elle grimace.
— Tu es sûr ?
— Certain.
Je la pousse vers mon père et l’informe que nous ramenons Océane. Il me fixe d’un air interrogateur.
Dans la voiture, la conversation bat son plein. Océane détaille notre défi fléchettes, je râle sur le nom de notre équipe, mon père rit. Une éternité que je ne l’avais pas vu aussi enjoué. L’Effet Océane…
Sa maison se situe dans une petite rue à quelques pas de la plage et de l’avenue piétonne, derrière un muret blanc.
— Belle maison, sifflé-je.
— Cadeau de Clémence. C’était la sienne.
Nous descendons de voiture, je sors la valise du coffre tandis que mon père échange une poignée de main avec elle et repart derrière le volant.
Comme deux imbéciles, nous nous faisons face, gênés.
— Bon… euh… je t’appelle, alors ?
J’acquiesce.
— À bientôt Océane.
Nous nous serrons la main. Incongru après notre baiser de la veille.
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