Contre Coeurs (French Edition)

Laurie Pyren · Chapitre 20 sur 41

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Contre Coeurs (French Edition)

20. Océane

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O C É A N E

 

— Tu as quoi ? !

— Miaou.

Oh la ferme, le chat démoniaque !

Assise en face moi sur le canapé, la bestiole sur les genoux, qu’elle

caresse à la façon du docteur Gang 1, Catalina affiche un visage ahuri.

— Alors… réponds-je en comptant sur mes doigts. On s’est embrassés, je lui ai proposé ma part en échange de son aide à développer ma boutique en ligne, on a décidé d’essayer de ne pas se sauter dessus - enfin, surtout moi - parce qu’on va bosser ensemble.

C’est marrant mais dans mon cerveau, ça paraissait cohérent. À voix haute, je trouve que finalement, c’est un peu dingue.

Elle secoue la tête. Ses cheveux ne bougent pas d’un iota. Fascinant.

— Je ne sais même pas par où commencer… Tu es dingue.

Fichue télépathie !

— Miaou.

Ça m’aurait étonné que tu n’approuves pas, tiens, Suppôt de Satan.

— Rassure-moi : tu n’as pas monté ce plan foireux juste pour le revoir, Océane. Parce que là, c’est carrément tiré par les cheveux comme truc.

Je grimace. En plein dans le mille.

— Oui et non. Il a plus besoin de cet argent que moi et…

— Je t’arrête tout de suite. Ce magasin, c’est ton rêve. Et donner ta part au premier venu qui te raconte une histoire à faire pleurer dans les chaumières ne t’aidera pas à atteindre tes objectifs.

Voilà, voilà. Remise en place : fait.

— Cet argent, je vais le récupérer par le biais de la boutique Etsy, ne t’en fais pas. De toute façon, même avec ma part, il m’en manquerait encore pour pouvoir ouvrir. Pendant le séjour, Lucas a mentionné que j’avais sous-estimé mes coûts de départ. Au moins, en travaillant avec lui, je m’assure d’avoir un plan d’affaires en béton plus un revenu pérenne au cas où mon futur commerce ne décollerait pas au rythme espéré. Et puis, c’était la bonne chose à faire, Cat. En hommage à toutes les Mamita du monde.

Un éclair de tristesse passe dans son regard et Tripode lui fait un câlin avec sa tête, chose à laquelle je n’ai jamais eu droit. Non, je ne suis pas du tout jalouse et ne souffre pas de non-réciprocité.

— Tu es certaine de toi ? demande mon amie avec douceur.

— Oui.

— Si tu voulais revoir Lucas, pourquoi ne pas lui avoir tout simplement dit ?

Un rire m’échappe.

— Il pensait que je voulais m’engager avec lui après qu’on se soit embrassés. Alors tu imagines si je lui avais dit : “Hey, Lucas, tu sais, finalement je t’aime bien et je voudrais qu’on se revoie.” Il aurait fui en courant. Un coup à se prendre un râteau monumental.

Elle incline sa tête, tellement absorbée par la conversation qu’elle en a cessé de caresser Tripode qui, vexé, décide de fuir. Il passe devant moi avec dédain, non sans me filer un coup de patte pour me punir d’avoir détourné l’attention de sa maîtresse.

— Ce chat te déteste vraiment… Donc tu l’aimes bien…

— Tripode ? Pfff, non !

— Lucas. On parle de Lucas.

— Fallait préciser. Oui, je l’aime bien et c’est réciproque. Même s’il ne l’avoue pas, les signes ne trompent pas.

Avec Lucas, je ne m’ennuie jamais. Il m’agace, me fait rire, m’énerve puis me déclenche un sourire l’instant suivant. En sa présence, toute la palette des émotions y passe et ça fait très longtemps que je ne me suis pas sentie aussi vivante.

— Tu attends quoi de lui ou de votre histoire tordue ?

— Cat… Faut vraiment que tu arrêtes ce genre de questions, ça m’oblige à réfléchir.

Elle m’envoie un sourire innocent qui ne l’est pas du tout.

— Bon, je ne sais pas, d’accord ? Il m’attire. Ce que j’ai entrevu de lui m’intrigue. Ajoute à ça le baiser le plus torride de mon existence et bam ! Toute ma perspective est chamboulée. J’ai envie de lui montrer que le monde n’est pas aussi pourri qu’il le croit. Ça s’arrête là.

— Ce mec te fait vibrer… On pourrait presque croire que tu es en train de tomber amoureuse.

Mais elle est totalement dingue ! Lucas et moi, c’est l’explosion assurée. Pas du type pétard mouillé. On parle d’un Tchernobyl relationnel, là. Le truc de grande envergure !

— Aucune chance, on est incompatibles. Je veux juste voir ce que ça va donner sans me prendre la tête. Mais si ça peut te rassurer, Cat, je ne me vois pas en couple avec lui. Trop insupportable. Trop différents.

Son regard me couve d’une bulle de tendresse quasi maternelle.

— Fais attention à toi quand même, Océane. Parfois, en essayant de sauver les gens, on tombe avec eux…

Hein ? Non ! Je n’essaie pas de sauver Lucas ! Je suis simplement curieuse de gratter la couche de vernis.

Son index tapote son menton du doigt, ses yeux se plissent. Quand elle arbore cette expression, ça sent mauvais.

— Il y a quand même un truc que je ne comprends pas, dit-elle en me fixant de manière suspicieuse. Si tu l’aimes bien et que tu veux voir où ça vous mène, pourquoi lui interdire de jouer au spéléologue ? Non, là, ça m’échappe.

Vous voyez ? Quand je disais que je le sentais mal.

Mes doigts jouent avec les perles de mon bracelet, pendant que mon cerveau tente de rassembler mes idées pour en obtenir quelque chose de cohérent. Peine perdue, c’est un énorme plat de spaghettis là-haut.

— Parce que mélanger travail et plaisir n’est jamais une bonne idée.

— Arrête ! ricane-t-elle. C’est n’importe quoi. La vraie raison ?

Je m’éclaircis la gorge, à la recherche des mots justes.

— Ça doit rester un jeu pour nous deux. Il ne doit pas savoir que je voulais le revoir, sinon, il pensera que je suis déjà en train d’organiser notre mariage et il partira en courant. Il est incapable de résister à un défi et je viens de lui en mettre un entre les mains. Quant à moi, je l’aime bien, je veux voir où ça peut mener mais je ne dois pas tomber amoureuse de lui. Je ne veux pas me prendre la tête.

Le regard qu’elle porte sur moi est intense, mêlé de tendresse et de compassion.

— Trop tard. Ça a déjà commencé.

Pfff, elle raconte n’importe quoi ! Moi, amoureuse de Lucas ? Même pas en rêve. Je l’aime bien, c’est tout. Bon, d’accord, peut-être un tout petit peu plus que bien. Mais de là à m’imaginer avec ? Il y a tout un gouffre et…

Sur la table, mon téléphone vibre, me tirant de mon introspection. Un message de Hugo me souhaitant un bon retour au bercail.

Merde…

La culpabilité m’assaille : pas une seule fois je n’ai pensé à lui durant mon séjour au Mexique. Mon esprit de contradiction est tordu : j’avais l’homme parfait sous la main et c’est pourtant vers le type un peu abîmé que je penche.

Cat, qui n’a rien manqué, me détaille.

— Je vais m’en occuper la semaine prochaine, promets-je.

Hors de question de courir deux lièvres à la fois, cela ne me ressemble pas.

 

Le lundi suivant, j’arrive tôt au travail pour éviter Tristan. Dans la salle de pause, Monique, Véronique et Marie, alias le gang des tricoteuses, dissertent sur la meilleure méthode de rabattage. Je sais qu’elles parlent français et pourtant, aucun mot ne fait sens. Quand elles se lancent dans une discussion tricot, c’est comme si elles parlaient chinois.

Lorsqu’elles m’aperçoivent, elles m’accueillent à grands renforts de bises et de questions.

— Alors, les Baléares ?

— Y’avait de beaux mecs ?

— Fais-nous rêver. Ne nous parle pas de la plage. On veut savoir si tu as vu plein de beaux mâles et si tu en as tâté quelques-uns.

— Il faut bien vivre par procuration…

— À notre âge, c’est pas la fête du slip.

Et d’éclater de rire ensemble.

Avec leur tricot en main et leur façon de compléter les phrases des

autres, elles sont de parfaites incarnations des Parques 2.

Je me sers un café et les rejoins.

— Alors, dans l’ordre… Les Baléares, c’était génial, et non, pas de beaux mecs et je n’ai tâté personne non plus.

Enfin… Presque.

Elles affichent une moue déçue.

— Sinon, quoi de neuf ici ? demandé-je.

Je ne m’attends pas à grand-chose car pour qu’il y ait du changement, encore faudrait-il que Laborde ait envie d’en instaurer.

— Pas de cataclysme, répond Monique.

— La routine, complète Véronique.

Marie donne le départ pour ouvrir l’Office du Tourisme au public et les trois femmes s’installent à leur place habituelle à l’accueil, tandis que je rejoins mon bureau.

Je croule sous les mails de demandes de renseignements concernant le prochain salon des artisans qui aura lieu dans un mois. Ma matinée passe à la vitesse de l’éclair, entre les réponses à envoyer et les urgences à traiter.

— On va manger un morceau ? propose Tristan, la tête dépassant de l’entrebâillement de la porte.

Main sur le cœur, je sursaute.

— Tu n’as pas l’esprit tranquille ? me taquine-t-il.

— Ah. Ah. Ah. Hyper marrant, Tristan. Je te rejoins dehors.

La chaleur exceptionnelle d’avril a pris une petite pause et le mois de mai démarre en douceur. Le vent de bord de mer défait mon chignon et fait voler mes cheveux dans tous les sens. J’essaie de les plaquer derrière mes oreilles, sans succès.

Nous nous installons dans notre bistrot préféré, le Sam.

— Je suis passé plusieurs fois devant ton bureau mais tu étais si absorbée que je n'ai pas osé te déranger.

— J’avais pas mal de trucs à régler et une tonne de mails auxquels répondre.

Durant le repas, nous discutons brièvement de mon voyage imaginaire aux Baléares avec Cat, du boulot. Mon esprit vagabonde, à moitié dans la conversation et à moitié en train d’évaluer différents scénarios destinés à lui expliquer comment je vais friendzoner son frère. La classe. Néanmoins, je préfère en parler à Tristan, qui pourra être présent pour Hugo au cas où.

On va se calmer, mon lapin. Tu n’as rien promis à Hugo et vous n’avez même pas échangé votre salive.

Mais d’où je pense avec la voix de Lucas, moi ?

— C’est après le boulot que tu vois Hugo, non ? Il me semble que c’est ce qu’il m’a dit.

Voilà. Un excellent exemple de pourquoi il ne faut jamais mêler travail et sentiments.

— Euh… Oui. D’ailleurs, Tristan, j’ai un truc à te dire.

Il approche un peu, comme s’il attendait que je lui balance l’emplacement secret du trésor des Templiers. Une moue désolée s’installe sur mon visage.

— Il n’y aura rien entre Hugo et moi. Je vais mettre les choses au clair ce soir.

Il passe une main dans ses cheveux gominés. Je me demande si ça laisse des traces sur les mains ce truc.

— Tu vas friendzoner mon frangin ?

Je grimace. Bien résumé.

— Oui.

— Bah, d’un autre côté, il s’en remettra. C’est pas non plus comme si vous étiez en couple depuis deux ans.

Ouf ! Il ne peut savoir à quel point cette phrase me soulage. J’ai beau me l’être répétée comme un mantra, ça ne rentrait pas dans ma petite tête.

— Hugo est génial, continué-je. C’est un mec en or, gentil, serviable, respectueux mais il attend de moi quelque chose que je ne peux pas lui donner.

— Que tu ne peux pas ou ne veux pas, Océane ?

Je triture mon bracelet, examinant les perles violettes tout en me demandant ce que je dois dire ou pas.

Je suis fatiguée de mentir.

Mentir ne correspond pas à mes valeurs.

Je relève la tête et soutiens le regard attentif de mon collègue et ami.

— J’ai rencontré quelqu’un. On n’est pas ensemble et je ne sais même pas si on le sera un jour. Hugo ne devrait jamais être le second choix de qui que ce soit. Alors je préfère lui dire.

Tristan recule un peu sur sa chaise et m’adresse un regard pétillant d’intérêt assorti à son fameux sourire Colgate. Celui qui fait fondre le gang des tricoteuses et toutes les autres femmes à la ronde. Une fossette fait irruption dans mes pensées, que je balaie illico.

— Fair-play. Même s’il ne va pas sauter de joie, il préfèrera l’honnêteté. Et c’est qui, ce mec ?

— Si tu veux bien, je voudrais éviter d’en parler. La situation est un peu compliquée avec lui et pour le moment, je préfère garder ça pour moi.

— Pas juste, marmonne-t-il. Je suis sûr que Cat est au courant, elle.

Quelques têtes se tournent vers nous lorsque j’éclate de rire.

— Bien sûr qu’elle l’est ! On vit ensemble et c'est ma meilleure amie depuis dix ans.

Nous retournons au bureau et l’après-midi passe à la vitesse de la lumière. D’un côté, beaucoup trop vite car je redoute ma rencontre avec Hugo et de l’autre, il me tarde que ce soit fait.

Assise dans le café dans lequel nous nous sommes donné rendez-vous, la culpabilité et l'appréhension grimpent à la vitesse d’un baromètre un jour de canicule.

Quand il entre, je plaque sur mon visage un sourire détendu.

— Salut, Océane.

Une bise un peu trop appuyée, puis il s’assoit en face de moi.

— Salut, Hugo ? Ça va ?

Il m’offre un sourire éblouissant, indiquant que Tristan n’a pas vendu la mèche, comme je le lui ai demandé.

— C’est plutôt à toi qu’il faut demander. Et ce voyage ?

Voilà voilà. Ma bouche se met à fonctionner sans le consentement de mon cerveau pour meubler. Je lui raconte mon pseudo-voyage aux Baléares tout en attribuant le rôle de Lucas à Cat. Je n’entre pas dans les détails, des fois que je me grillerais toute seule. L’expérience.

Le serveur qui pose nos expressos sur la table m’offre une excellente diversion et me coupe dans mon élan.

Hugo me parle de son travail, on discute un peu de tout.

Est-ce que la conversation a toujours été aussi difficile ?

Je tente de me remémorer mes moments avec lui. Quelques blancs, des sujets sans intérêt. Rien à voir avec mes joutes avec Lucas.

Un silence inconfortable s’installe entre nous et je me rends alors compte que c’est toujours moi qui relançais. J’avale mon café d’un trait pour me donner du courage, grimace sous l’amertume du nectar et me lance.

— Hugo… Il faut que je te dise quelque chose…

Il faut qu’on parle. La pire phrase de la vie d’un couple.

Son sourire se flétrit, le mien disparaît comme j’adopte une attitude neutre pour cacher mes émotions. Mes mains jouent avec l’anse de ma tasse pour me donner une contenance.

— Je t’apprécie beaucoup. Je trouve que tu es une personne extraordinaire avec une multitude de qualités.

— Mais… ?

— Tu attends de moi quelque chose que je ne pourrai jamais te donner.

— Et tu le sais depuis combien de temps ?

Pas d’animosité dans sa voix, simplement de la curiosité un brin suspicieuse.

— Je m’en doutais depuis un bon moment…

Ses bras se croisent sur son torse, signe universel de fermeture, tout en me scrutant. Dans le silence tendu, entrecoupé du bruit de la machine à café et de celui de ma tasse teintant contre la soucoupe, il réfléchit, yeux étrécis.

— Il s’est passé quelque chose qui t’a décidée à me le dire…

C’est le moment où si j’avais eu une cravate, je l’aurais desserrée pour me donner de l’air.

— J’ai rencontré quelqu’un.

Je lui sers le même discours qu’à Tristan, qui est la stricte vérité. Lucas et moi ne sommes pas ensemble et ne le serons peut-être jamais mais il m’a ouvert les yeux sur le fait qu'Hugo n’était pas pour moi.

Il baisse la tête, joue à son tour avec sa tasse de café. Gênance totale.

Lorsqu’il relève le menton et que son regard croise le mien, je n’y lis aucune colère, à mon grand soulagement. Un rictus triste tentant d’imiter un sourire étire ses lèvres.

— Donc c’est officiel, tu me friendzones. Tu m’envoies dans le No Man’s Land dont personne ne revient jamais…

— Euh… oui ?

Il recule un peu sur sa chaise, son regard parcourt le bar.

— Je ne vais pas te mentir : je suis déçu. Mais je respecte ta décision et je préfère que tu me l’aies dit plutôt que de me faire espérer.

Intérieurement, c’est la danse de la joie. S’il avait mal réagi, ça m’aurait bien tuée émotionnellement pendant quelques jours, cette affaire.

— Je tiens à toi, Hugo. Vraiment. Tout ce que je peux t’offrir, c’est mon amitié. Et si tu la veux, elle est à toi.

Il réfléchit un instant.

— Je ne sais pas… Dès le départ, tu m’as plu et je ne t’ai jamais vue comme une amie. Laisse-moi digérer quelque temps et on verra ensuite, d’accord ?

J’acquiesce, penaude. De nouveau, un bon vieux gros blanc gênant s’installe entre nous. Il se lève, fait mine de sortir son portefeuille.

— C’est pour moi, déclaré-je fermement.

Il acquiesce.

— Au revoir, Océane.

Cette fois, la bise qu’il pose sur ma joue est si éphémère que je pourrais l’avoir rêvée.

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