Contre Coeurs (French Edition)
31. Lucas
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L U C A S
— Je comptais tout lui dire…
— Comme si c’était une excuse, grince Pika.
Le choc de ce qui vient de se passer me cloue sur place. Les mots qui sortent de ma bouche ne sont que murmures. Noah affiche une expression désolée, Tristan me fusille du regard mais c’est ce que je lis sur le visage de mon frère qui me touche en plein cœur : le dégoût.
Dans ma tête, tout se bouscule.
Rattraper Océane. Parler à Pika. M’expliquer. Océane. Océane.
L’image de son visage ravagé par le choc de la trahison ne quitte pas mes rétines.
BOUGE-TOI !
— Je dois la rattraper, déclaré-je en me dirigeant d’un pas décidé vers la porte.
Une main ferme sur mon épaule arrête mon élan.
— Lâche-moi, Noah.
— Laisse-la décanter. Ce n’est pas le bon moment pour lui parler.
Au fond de moi, je sais qu’il a raison mais mon cœur n’écoute pas : il veut y aller. Il veut croire que je peux tout réparer.
Épaules voûtées, je me rends à l’évidence. Mes poings se serrent et se desserrent, j’ai envie de taper sur quelque chose.
— Putain ! Putain de bordel de merde !
Je me tourne vers notre hôte et mon frère, qui recule d’un pas et détourne les yeux, comme si ma vue lui était insupportable.
Putain !
— Sors de chez nous, ordonne Tristan.
— Viens, Lulu.
Sur le trajet du retour, je ne lâche pas un mot. Le brouillard a envahi mon esprit. Une seconde, je suis totalement dévasté, la suivante, je nourris l’espoir que tout s’arrange et celle d’après, une colère noire s’empare de moi.
— Ça va aller ?
La question de mon meilleur ami me tire de mon tourbillon émotionnel. Autour de moi, je reconnais les immeubles, la rue bordée de platanes. On est arrivés chez moi.
— Je… Je…
Je… Quoi ? Même moi je n’en ai aucune idée.
Noah serre ma main.
— Mec, rentre chez toi, chill devant la télé ou va te coucher. Laisse tout ça reposer et ce sera plus clair demain.
— J’ai grave merdé.
— Oui, soupire-t-il. Ne fais rien aujourd’hui, tu es sous le coup des émotions, d’accord ?
J’acquiesce. Non pas, parce que le conseil est avisé mais plutôt parce que je ne sais même pas quoi faire. Par quel bout commencer pour réparer mes conneries ?
Machinalement, je grimpe les escaliers, ouvre la porte et m’affale dans le canapé.
— Rhaaaa !
Je hurle un bon coup. Coudes sur les genoux, mes mains dans les cheveux, le moment où tout a explosé repasse sans cesse dans ma tête.
Pris d’une impulsion, je saisis mon téléphone et appelle Océane. Sa voix guillerette m’accueille sur son répondeur.
— Rappelle-moi. S’il te plaît.
Mon ton est suppliant. J’ai besoin de lui parler.
Pendant de longues minutes, je fixe mon téléphone. Rien. Je retente et bascule directement sur la boîte vocale. Réessaie. Même résultat. Je tente un texto, qui n’arrive pas à son destinataire.
Océane vient de me ghoster. Je suis passé dans les éléments indésirables de sa vie.
La mort dans l’âme, je me déshabille et me couche. Le sommeil me fuit durant plusieurs heures et, finalement trop épuisé, je m’endors, le goût salé de mes larmes sur les lèvres.
Le lendemain, un mal de crâne me cueille dès le réveil. Les cauchemars ont envahi ma nuit : Pika et son regard accusateur teinté de dégoût, Océane et sa douleur m’ont poursuivi.
Avec difficulté, je me lève et me prépare un café. Dans le sombre nectar, ma cuillère remue sans que j’y prête attention.
Ça ne peut pas se finir comme ça. Impossible. Un plan. Voilà, il me faut un plan.
“Souvent, quand j’ai besoin de réfléchir, j’écris. Je fais des listes et d’un coup, tout est plus clair” me murmure la voix d’Océane.
Mon estomac se noue. Quand elle m’a dit cette phrase, elle souriait. Je revois son visage heureux, ses cheveux emmêlés par le vent du bord de mer lorsque nous avons eu cette discussion.
J’avale ma dose de caféine et attrape un calepin qui traine.
Tristan : m’excuser de lui avoir ruiné sa fête d’anniversaire.
Pika : excuses + explications
Dire que je ne savais même pas que mon frère avait des vues sur une fille qu’il avait rencontrée ! Jamais, il ne m’a parlé d’Océane alors qu’il en a eu l’occasion. J’aurais fait le rapprochement : ce n’est pas un prénom courant. Alors que Tristan, lui, savait tout.
Depuis quand s’est-on autant éloignés ?
Je pourrais blâmer mon père et ses conneries qui ont mené à notre séparation d’avec Pika mais ce serait injuste. Je suis le seul responsable de cette situation : je n’appelle quasiment jamais, accaparé par le travail. Je demande rarement aux autres comment ils vont parce que je suis un sale con égoïste. Pas étonnant que mon propre frère ne m’ait rien dit.
Je soupire. Cette séance d’introspection ne tourne pas à mon avantage. Je reporte mon attention sur ma liste et trace les lettres du prénom de la femme que j’aime.
Océane : arranger les choses. Parce que je l’aime.
Oui, bon, on n’est pas plus avancé. Comment arranger les choses ? Tout lui expliquer. Lui rendre son chèque. Ramper à ses pieds pour obtenir une seconde chance. Voilà ce que je dois faire.
Après une douche rapide, je roule jusqu’à chez elle et sonne à sa porte. Grimace devant Cat, qui affiche un air de maman ours, bras croisés sur sa poitrine et regard meurtrier.
— Salut Cat.
— …
Je passe la main dans mes cheveux.
— Est-ce que… Océane est là ? Je voudrais lui parler. S’il te plaît.
Toujours campée sur ses jambes légèrement écartées en position videur de boîte de nuit, elle tourne la tête vers l’intérieur et hurle :
— Océane ! Ton connard veut te parler ! Je lui dis quoi ?
Je laisse passer l’insulte : je ne suis pas en odeur de sainteté, autant faire profil bas.
Un autre cri lui répond, dont les paroles sont inintelligibles. Cat acquiesce.
— Elle arrive.
La porte claque sur mon nez. Comme un con, j’attends. Mon pouce frotte la cicatrice sur ma paume. Mon cœur s’emballe, mon cerveau turbine, le sang bat à mes tempes. Je joue mon va-tout et mon corps en est parfaitement conscient.
Une minute plus tard, Océane apparaît et referme le battant derrière elle. Ses yeux rougis trahissent ses larmes. Mon instinct me hurle de l’embrasser et de la serrer contre moi. De lui murmurer que je ne laisserai personne lui faire du mal. Malheureusement, celui qui a ravagé son monde de licornes, c’est moi. La cause de son chagrin, c'est moi.
Pendant de longues secondes, nous nous regardons. Un fol espoir illumine ses yeux verts. Il est évident qu’elle s’attend à ce que tout cela ne soit qu’une erreur. L’angoisse me vrille les entrailles. Je vais encore la décevoir. J’hésite un instant à partir pour ne pas ruiner les derniers morceaux d’arc-en-ciel qui restent accrochés à son cœur.
Je lui dois la vérité.
Je passe la main dans mes cheveux et prends une grande inspiration.
— Je suis désolé, Océane.
— Dis-moi qu’il s’agit d’un malentendu. Que j’ai mal compris. Tu ne m’aurais pas fait ça, hein ? demande-t-elle d’un ton suppliant teinté de ses derniers lambeaux d’espoir.
— Je suis désolé.
Son regard qui vacille plante un clou dans mon cœur. Je frotte ma cicatrice, à la recherche des mots justes. Le discours que j’avais préparé s’est perdu quelque part en chemin.
— Quand nous sommes arrivés au Mexique, je m’étais fixé pour objectif de récupérer ta part. Plus j’apprenais à te connaître, et plus l’idée me rendait mal à l’aise mais j’ai persévéré quand même. Tu sais que je tiens toujours mes promesses et ne pas pouvoir tenir celle que j’avais faite à mon frère, me bouffait de l’intérieur depuis dix ans. J’étais tiraillé entre Pika et toi, et j’ai choisi Pika. J’ai menti pour obtenir ce que je voulais.
— La fin justifie les moyens, ironise-t-elle.
— Quand tu m’as proposé le deal, je me suis convaincu que finalement, je ne te volais pas mais que tu me rémunérais contre service rendu. Qu’au final, tu ne perdais rien et que je gagnais tout : je continuais à te voir et j’avais une réelle opportunité d’accomplir ce que j’avais promis à mon frère. De fil en aiguille, je me suis rendu compte que je ne t’aidais plus parce que je voulais récupérer l’argent, mais simplement parce que j’en avais envie, que cela me permettait d’être près de toi et parce que je croyais en ton projet et que je voulais que toi, tu réalises tes rêves. Tu étais devenue plus importante que cette promesse. Je suis tombé raide dingue amoureux de toi.
— Pourquoi ne m’avoir rien dit, Lucas ? Tu en as eu cent fois l’occasion !
Son ton est sec, empli de colère. L’espoir a déserté son regard.
— Je voulais te le dire.
Je soupire devant ma propre connerie.
— Je n’y arrivais pas, Océane. J’avais trop peur de te perdre. Tu détestes le mensonge et je ne voulais pas devenir un second Calvin.
Elle part d’un rire sans joie, un son aigre et acide, qui corrode chaque fibre de mon âme.
— Tu n’es pas un second Calvin, Lucas ; tu es bien pire que lui. Au moins, ses circonstances atténuantes valaient le coup. Laisse-moi deviner la suite : tu t’es dit qu’en refusant mon chèque, je n’en saurais jamais rien et que tout s'arrangerait tout seul finalement..
La honte me submerge. C’était exactement mon plan.
— Oui. Je ne voulais pas prendre le risque de te perdre.
Elle secoue la tête, totalement affligée. Comme dans un cauchemar, elle retire l’anneau de son annulaire droit et me le tend. Incapable de le saisir, je reste là, bras ballants, à regarder le bijou au creux de sa paume. Si je le récupère, cela signe notre fin.
Alors, elle le glisse dans la poche de mon t-shirt.
Le regard qu’elle m’adresse est décidé, teinté d’une immense tristesse.
— C’est terminé, Lucas.
Elle secoue la tête, résolue.
— Dans mon monde de licornes, quand on est un couple, on ne se ment pas. Tu savais pour Calvin. Comment ai-je pu être aussi conne ? Tous les signes étaient là ! Tu as menti sur ton identité, tu as menti à ton frère sur le voyage et tu as menti à ton boss sur moi.
J’évite de lui rappeler qu’elle a aussi menti à Hugo.
— Laisse-moi une seconde chance, Océane.
— Ton nombre de chances est épuisé, Lucas. Tu as eu beaucoup trop d’occasions de tout me révéler et tu as sciemment choisi de n’en rien faire.
— Parce que je ne voulais pas te perdre, putain !
Un sourire sarcastique apparaît sur ses lèvres en même temps qu’une larme coule sur sa joue. Mon cœur se brise.
— Je t’aime, Océane. Putain, je t’aime tellement.
— Pas assez pour me dire la vérité, apparemment. Ça te passera, Lucas. Comme ça me passera.
Elle fait volte-face, s’engouffre chez elle avant que je ne réagisse, totalement anéanti par la fin de notre histoire. Le claquement de la porte fracasse mon âme.
Comme un con, je reste planté là, les yeux rivés dans l’attente que la poignée se tourne de nouveau, qu’elle revienne. Pendant de longues minutes, rien ne se passe.
C’est terminé. Tout est fini.
Alors, je fais la seule chose qu’il me reste à faire. Je déchire le chèque en confettis, les dépose dans sa boîte aux lettres et pars, le cœur et l’âme en miettes.
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