Contre Coeurs (French Edition)
21. Lucas
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L U C A S
La porte de mon appartement claque à la volée tandis que je défais ma cravate, que je jette sur un fauteuil.
Merde ! Je suis à la bourre.
J’envoie un message à Océane pour la prévenir, me change et récupère mon ordinateur personnel.
Lorsque je pousse la porte du café, je n’ai que dix minutes de retard. Assise au fond, elle tape frénétiquement sur son clavier. Ses cheveux descendent en cascade ondulée autour de son visage aux sourcils froncés, accentuant l’aura solaire qu’elle dégage.
C’est con, mais rien que de la voir, on dirait que je respire mieux et que le marasme dans lequel je patauge s’allège un peu.
— Salut, mon lapin.
Elle m’offre un immense sourire auquel je réponds en sortant la fossette. Vu comme elle la fait craquer, j’aurais tort de me priver.
— Mon canard ! s’exclame-t-elle en se levant. Tu as dix minutes de retard…
Et voilà… J’étais certain qu’elle n’allait pas me rater.
Face à face, raides comme des piquets, nous nous regardons sans savoir quoi faire. Une bise ? Ce serait débile. Poignée de main ? Encore pire.
Son t-shirt turquoise attire mon attention : une part de pizza et un ananas se tiennent la main, clamant Love is love.
Parfaite diversion.
— Ne me dis pas que tu fais partie de ces gens qui aiment l’ananas sur
la pizza 1… C’est un crime !
— Oh que si ! Je revendique même que c’est la meilleure combinaison possible pour une pizza !
Je lève les yeux au ciel, elle rit.
— Tu as fait tout ce que je t’ai demandé, mon lapin ?
— Oui. Tu veux commencer par quoi ?
Goûter tes lèvres, caresser chaque parcelle de ta peau.
On va se calmer. Elle a été très claire : la baise n’est pas à l’ordre du jour. Et ce serait une mauvaise idée, comme ne cesse de le rappeler ma conscience.
— Par définir nos objectifs et les attentes. Le contrat, en somme, réponds-je.
Automatiquement, je passe en mode analyste. Vocabulaire choisi, objectif ciblé que je ne lâcherai pas jusqu'à l'atteindre.
L’heure suivante, nous négocions les termes de notre accord. Mes doigts s’activent sur le clavier. J’essaie de faire fi de tous les bruits à l’entour qui me tapent sur les nerfs : le tintement des tasses de café, le pssht de la machine à mousser le lait, les clients à gros culs qui bousculent ma chaise. Quand l’un d’eux passe derrière moi et me heurte, je me retourne pour lui lancer un regard noir.
— Tu veux qu’on s’en aille ? demande-t-elle. On dirait que tu es à deux doigts de tous les tuer…
— Oui. Et en plus, j’ai la dalle.
— Pour changer… On prend un sandwich et on va chez moi ? J’habite à cinq minutes d’ici.
— Ça ne va pas à l'encontre de la fameuse règle de ne pas mélanger travail et plaisir ?
Un sourire entendu s’épanouit sur son visage.
— Mon canard… Il n’y aura que du travail. Cat et Tripode seront là pour nous servir de chaperons.
— Me voilà rassuré, déclamé-je, main sur le cœur. Un instant, j’ai cru que tu voulais attenter à ma vertu.
— Arrête… Au fond, je sais que tu en meurs d’envie.
Je dégaine la fossette, elle pousse un soupir exagéré devant mon manège. En un clin d’œil, nous sommes redevenus mon lapin et mon canard, installés dans notre jeu de séduction, à voir qui cèdera le premier.
Quelques minutes plus tard, nos énormes sandwiches en main, nous voilà chez Océane. L’entrée donne directement dans une immense aire ouverte. Au premier plan, le salon, avec son canapé et ses fauteuils dépareillés. Plus loin, une table rectangulaire et sur la gauche, la cuisine. À droite, un escalier mène à l’étage, ouvert lui aussi. D’ici, j’aperçois plusieurs portes ouvertes sur deux chambres avec chacune leur salle de bain. L’ensemble dégage une ambiance de joyeux bric-à-brac qui serait le cauchemar d’un daltonien. Des couleurs vives et pastel partout. Des touches de jaune, de turquoise, de violet, des meubles de bois clair. Contrairement à ma déco sobre, cet endroit respire la joie de vivre, à l’image de sa propriétaire.
— Cat, j’ai amené de la visite ! crie ma compère.
Une belle femme à la peau mate, que j’ai déjà aperçue en photo, déboule de la cuisine. Elle se plante devant moi, me jauge de la tête aux pieds.
Maman ours.
— Lucas, me présenté-je en tendant la main.
— Mon canard, donc. Je suis Cat. Enchantée.
— Tu peux m’appeler Lucas, rétorqué-je.
Mon canard est déjà pris.
Son rire sonore emplit la pièce. Aussitôt, un chat noir à trois pattes arrive, se frotte aux jambes de Cat pour ensuite s’assoir devant moi et miaule, réclamant l’attention. Ma main se tend vers lui au moment où…
— Attention ! Il va te bouffer les doigts.
Qu’il lèche en donnant des coups de tête pour obtenir une caresse.
— Il déteste tout le monde d’habitude, même Océane. En particulier Océane, dit Cat.
— Entre suppôts de Satan, ils se sont reconnus, grogne-t-elle.
— Tu es jalouse, mon lapin ? la taquiné-je en grattant le ventre de Tripode.
— Clairement. Bon, on s’y met ?
— Je te suis.
Le bureau, aux murs turquoise très clair dégage une ambiance de sérénité. De nombreuses étagères tapissent les murs, remplies de livres d’histoires, de romans et de géodes colorées. D’après ce que m’a dit Océane, elles servent à recharger les pierres de lithomachin. Un héritage de Clémence. Au fond, un grand bureau trône, précédé d’un espace détente composé d’une causeuse où repose un plaid coloré. Les meubles de bois clair confèrent au lieu une aura de tranquillité.
Nous nous installons sur la causeuse et je lui tends son dossier tandis que j’ouvre mon ordinateur.
— C’est quoi ? demande Océane en lorgnant les tableaux de façon suspicieuse.
— La partie financière. Là, tu as les ventes à réaliser pour récupérer la part que tu me donnes, avec quelques scénarios possibles pour les quatre prochains mois. Ici, ton plan d’affaires pour l’ouverture de la boutique et d’autres scénarios de vente.
— Tu t’es aussi occupé du magasin physique ?
— Oui. Tu ne pouvais pas aller voir la Chambre de Commerce parce qu’ils connaissent bien Laborde alors je m’en suis occupé. Depuis mon passage en agence, je connais bien le type qui s’occupe des nouveaux entrepreneurs là-bas alors je lui ai demandé un coup de main pour valider que je n’avais rien oublié.
Ses yeux brillent d’émotion et de gratitude. Un sourire aussi éblouissant qu’un soleil d’été illumine son visage.
— Merci, Lucas.
— Une promesse est une promesse, réponds-je en haussant les épaules. Et quand je promets quelque chose, je tiens toujours parole, jusqu’au bout. Par contre, j’ai de mauvaises nouvelles : je confirme, ton premier prévisionnel était sous-estimé. Il va te manquer encore au moins cinq mille pour parvenir à ton objectif. Il te faudra peut-être différer le projet.
Un soupir de désespoir s’échappe de ses lèvres.
— Impossible. Le bail du local Duclos sera bientôt sur le marché.
Devant mes yeux interrogateurs, elle explique :
— Le local dans la rue piétonne. Celui avec les immondes statues de coquillages et de dauphins.
J’éclate de rire.
— Cette institution du mauvais goût ferme ses portes ? Une page se tourne à Pinson… Je comprends pourquoi le local que tu vises est si onéreux. Peut-être pourrais-tu regarder pour des locaux moins chers ?
— C’est lui que je veux.
— Océane, commencé-je en adoptant une voix douce. Je sais que tu y crois et que tu penses que tu y arriveras. Mais il te faudra peut-être faire des choix.
Elle fronce les sourcils, sa bouche se pince en une moue agacée. Elle a oublié d’enfiler son masque.
— Je vais y croire jusqu’au bout et travailler en conséquence. Et à l’échéance, si je suis trop loin de la ligne d’arrivée, eh bien je réajusterai. Je ne pars pas perdante. Jamais.
Nos regards se verrouillent. Le sien clame : “tu verras, je suis une battante.” Alors j’acquiesce.
— Je t’aiderai au maximum, mon lapin, comme promis. As-tu travaillé la partie comm ?
À son tour, elle me montre ce qu’elle a découvert en étudiant la concurrence.
— J’ai trouvé plein d’axes d’amélioration assez faciles à mettre en place- d’ailleurs, j’en ai déjà fait quelques-unes - mais je sèche sur le plan de comm. Ce que j’ai sorti ne me convient pas.
Nous étoffons son plan en fonction de mes vieux cours de marketing. Au bout d’un moment, je dois me rendre à l’évidence :
— Je ne suis vraiment pas la bonne personne pour ce volet. Vraiment pas mon truc. Il nous faudrait quelqu’un qui possède une véritable expertise.
Son doigt tapote ses lèvres, son cerveau turbine, puis elle secoue la tête.
— J’ai bien quelqu’un au boulot mais ça ne fonctionnera pas. Pas du tout le même marché que le mien. Il me faudrait une personne avec une excellente connaissance de la cible féminine, qui…
Nos yeux s’écarquillent en même temps.
— Marie-Edwige ! clamons-nous en chœur.
— Tu crois qu’elle accepterait ? demande-t-elle.
— Bien sûr. Elle t’en doit une : c’est toi qui m’as convaincu de lui parler. Elle a bon cœur et est généreuse, en plus d’être excellente dans son domaine. Pourquoi tu souris comme ça ?
— Parce que tu as parlé d’elle en bons termes, mon canard. Tu as tourné la page. Peut-être que c’est toi qui devrais m’inviter au Pré aux Roses.
Je lui donne un petit coup d’épaule.
— Rêve pas, mon lapin.
Comme une coïncidence, nos regards s'accrochent pour ne plus se lâcher. En une seconde, notre humeur joueuse disparaît pour laisser place à la séduction. Son sourire s'éteint, ses yeux dévient vers mes lèvres. Les siennes sont entrouvertes, en une invitation que j’ai envie d’accepter. Je veux retrouver ce goût de fraise qui la caractérise et qui me donne envie de la dévorer. De mon fait, l’espace entre nous se réduit. Soudain, la réalité de la connerie que je suis en train de faire me percute. Je recule, rompant l’élan qui me poussait vers elle.
Du regard, j’embrasse la pièce pour trouver une diversion.
— C’était le bureau de Clémence ?
Seul le silence me répond. Je n’ose pas la regarder de peur de lire… Quoi ? La déception sur son visage ?
— Oui, répond-elle après un silence.
Quand je me tourne enfin vers elle, elle a enfilé son armure et rien ne transparaît de ses émotions.
— Tu ne m’as jamais vraiment parlé d’elle.
— Tu ne m’as jamais parlé de ton père, rétorque-t-elle.
— Un point partout.
Elle change de position, de façon à ce que nous soyons le plus éloignés possibles sur la causeuse. L’espace entre nous me semble devenu un gouffre et ça me dérange.
— Clémence était la sœur de ma mère. Comme Constance et moi, elles avaient environ dix ans d’écart et ne s’entendaient pas très bien. Ma tante était considérée un peu comme une excentrique : elle aimait la lithothérapie, l’histoire, les voyages, le yoga. Elle vivait toujours des expériences que ma famille jugeait farfelues quand moi je les trouvais fascinantes. J’ai toujours admiré sa capacité à vivre librement et à faire ce qu’elle voulait quand elle le voulait, en se fichant de ce qu’on pensait d’elle.
— Tu lui ressembles beaucoup.
Son pouce frotte le bateau sur son poignet.
— Merci. C’est un merveilleux compliment.
— Ce tatouage a un lien avec elle ?
Mon lapin garde le silence quelques instants, tête baissée.
— Tu n’es pas obligée d’en parler, tu sais. Moi aussi, j’ai perdu quelqu’un que j’aimais, alors je sais ce que c’est de vouloir garder sa tristesse pour soi.
Tête penchée, elle attend la suite.
— Pas pour ce soir, mon lapin.
— Elle m’a laissé une lettre dans laquelle elle utilisait la métaphore du navire pour celle de la vie. Alors, j’ai fait ce tatouage pour me rappeler que j’étais seule capitaine à bord de mon propre bateau, quoi qu’en disent les autres.
Elle laisse le silence s'installer. Au moment où je pense qu’elle n’en dira pas plus, sa voix mélancolique emplit la pièce.
— Comme je te l’ai dit, je suis un accident. Je pense que mes parents avaient tout donné avec Constance et ils ont eu beaucoup de mal à se remettre dans ce rôle avec moi, surtout avec leur travail qui les accaparait énormément. D'après eux, ma sœur était un charme alors que j’étais une enfant difficile. Clémence n’a jamais eu d’enfants et elle s’est beaucoup occupée de moi. À l’adolescence, ils ont craqué. J’étais insupportable. Avec le recul, je pense que je voulais simplement attirer leur attention. Bref, ils ont fini par m'envoyer dans un pensionnat suisse très strict. Un endroit pour les gosses de riches à problèmes, autrement dit, un repère de connards. Du genre à s’acharner sur les plus faibles. Alors, j’ai peaufiné le masque pour montrer que rien ne m’atteignait et qu’on me laisse tranquille. Bien entendu, j’ai supplié mes parents de revenir sur leur décision mais ils ont refusé. Clémence a fini par les convaincre de me sortir de là en proposant de me prendre sous son toit.
Son regard chargé de tristesse englobe la pièce.
— Il y a un an, elle est morte d'un cancer des ovaires. Cette pièce était son endroit préféré, sa tanière.
Une larme roule sur sa joue, qu’elle essuie rapidement.
Sans réfléchir, dans un élan spontané, je la prends dans mes bras et loge sa tête contre mon épaule. L’odeur de fraise de sa crinière envahit mes sens et ce geste me paraît naturel, comme si sa place était là.
Elle s’abandonne quelques instants en soupirant.
— Tu as eu de la chance d’avoir Clémence.
Je n’ai pas eu la même.
Elle se décroche de moi et m’offre un sourire. Le masque est en place.
— Oui, je sais.
Ses mains s’activent à ranger les papiers sur la table, une invitation claire à partir. Je devine que ce genre de confidences n’est pas son lot habituel et qu’elle en éprouve un certain malaise.
On se ressemble beaucoup sur ce point. Et quelques autres aussi finalement.
Sur le pas de la porte, elle me prend brièvement dans ses bras et m’adresse un regard différent de d’habitude.
— Lucas ? Merci. Pour tout.
J’acquiesce simplement et disparais dans la nuit.
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