Contre Coeurs (French Edition)
24. Lucas
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L U C A S
Lucas, 18 ans et demi.
— Il devrait déjà être là, vocifère papa. Le gratin va cramer si je le laisse cuire encore.
— Je vais l’appeler, proposé-je.
Depuis la fermeture de l’usine dans laquelle Pierre et mon père travaillaient et le divorce de mes parents, mon parrain vient manger chez nous trois fois par semaine. Mon paternel et lui sont amis depuis bien avant ma naissance et en cette période difficile, ils se soutiennent mutuellement.
D’aussi loin que remontent mes souvenirs, Pierre a toujours été dans les parages. Avec ses blagues potaches, souvent nulles, et son rire tonitruant. Tout le fait marrer. Il dit souvent que la vie est belle et qu’il faut voir le verre à moitié plein, sinon, tu finis par trouver que le monde est merdique.
Je compose le numéro de mon parrain. Aucune réponse. Je réessaie. Même résultat.
— Occupe-toi du gratin, je vais faire un saut chez lui, décide mon père en prenant le double des clés de l’appartement de son ami.
Sourcils froncés, il arbore une expression angoissée. Pierre n’est jamais en retard. Jamais.
Une demi-heure passe. J’ai arrêté le four pour éviter au gratin de brûler.
— Ils devraient déjà être là, non ? hasarde Pika, inquiet.
L’angoisse ronge mes entrailles : j’ai un mauvais pressentiment. Mon parrain habite tout près ; l’aller-retour aurait dû durer dix minutes max.
Dans une énième tentative, j’appelle mon père, qui ne répond pas non plus. Une sueur froide humidifie ma nuque en même temps que les pires scénarios s’emparent de mon imagination.
Rassurer mon frère, ne rien laisser paraître.
— Ne t’inquiète pas, ils vont bientôt arriver.
Le temps s’égrène, le gratin a refroidi.
— Reste là, Pika. J’y vais.
La peur déforme les traits de mon petit frère : dans ce quartier, on évite de se balader seul la nuit.
— Je viens avec toi, Lucas.
— Hors de question !
— Si, je viens ! Je ne te laisse pas tout seul.
Au moment où je commence à nourrir l’idée de l’attacher sur une chaise pour l’empêcher de me suivre, la porte de notre appartement claque.
— Papa ?
Il se tient tête baissée dans la pièce principale, épaules voûtées. On dirait qu’il vient de prendre dix ans d’un coup.
— Papa ? Ça va ? demande mon frère. C’est quoi ces tâches ?
Son t-shirt autrefois blanc est maculé d’auréoles rose, un peu comme une teinture qui aurait raté.
L’estomac en vrac, je tire mon père hagard vers le canapé et l’oblige à s'asseoir.
— Papa ? Parle-nous s’il te plaît. Où est Pierre ? Qu’est-ce qui se passe, bordel ?
Alors, mon père relève vers moi son visage ravagé par la douleur.
— Pierre est mort.
Son murmure me fait l’effet d’un hurlement. Le choc me cueille en plein vol. Je m’écrase au sol.
Finalement, le monde est merdique.
— Lucas ? On dirait que tu as vu un fantôme.
La question d’Océane me tire de mon cauchemar éveillé. Les souvenirs menacent de me submerger, je suffoque, ma respiration est bloquée.
Elle ne croit pas si bien dire…
Sa main douce se glisse dans la mienne et je serre ses doigts comme un naufragé le ferait d’une bouée de sauvetage en plein océan.
— Viens, Lucas. On va faire un tour.
Comme un robot, je la suis, ma main toujours dans la sienne. Dehors, l’air frais me gifle et me ramène sur la terre ferme. Mes jambes ne me portent plus, je m’appuie contre le mur de la maison.
Sa paume se pose sur ma joue et je me laisse envahir par sa chaleur et son odeur de fraise.
— Prends une grande inspiration par le nez. Voilà, comme ça. Expire par la bouche. Très bien. Recommence. Encore. Je ne te lâche pas, je suis là, Lucas. Recommence.
Petit à petit, les souvenirs et la douleur refluent ; l’air revient de nouveau dans mes poumons. Sa main quitte ma joue, remplacée par la fraîcheur de la brise du début de soirée, alors je serre ses doigts pour ne pas que sa chaleur m’abandonne.
Son regard trahit son inquiétude devant le mien, hanté.
— Ça va mieux ?
J’acquiesce. En silence, elle me laisse quelques instants, le temps de me reprendre. Quand je me détache du mur, un peu ragaillardi, elle demande :
— Je t’offre une gaufre ?
— Avec du Nutella et de la chantilly.
Ses lèvres, dont le goût de fraise est encore imprimé sur les miennes, s'étirent en un sourire doux qui réchauffe ma poitrine.
— Tu prendras celle qui te fait plaisir.
Mains jointes, elle nous guide à travers les rues de Pinson. Mon esprit embrumé enregistre le carrousel, puis les nombreux bars et restaurants qui bordent la plage. Sans me lâcher, Océane commande, me tend ma gaufre et nous entraîne à l'écart des badauds.
Ses doigts se délient des miens pour s'asseoir dans le sable. Avec réticence, je la laisse reprendre sa liberté. Côte à côte, nous contemplons la mer. Les vagues s’écrasent bruyamment, l’eau remue de manière plus agressive qu’au Mexique.
Sans échanger un mot, nous mangeons notre gaufre. Ce répit me calme, mes idées se remettent en place peu à peu.
J’ai totalement craqué. Durant un an après la découverte du corps de Pierre, je me réveillais en sursaut, la sueur glaciale coulant sur mon visage et le long de ma colonne vertébrale, la tête dans mes cauchemars. Puis les rêves se sont peu à peu espacés, jusqu’à ne réapparaître qu’en de très rares occasions, comme aujourd’hui. La surprise m’a cueilli au moment où je m'y attendais le moins.
Cela faisait une éternité que je n’avais pas songé à la mort de Pierre. La tristesse pèse toujours sur mon cœur, un poids qui ne me quittera jamais vraiment mais j’avais enfoui les circonstances de son décès très profondément, me refusant d’y penser. À cette période, la vie m’en mettait tellement plein la gueule que j’ai enterré tous mes sentiments, comme un réflexe de survie. Je suis devenu un connard carriériste, fixé sur son objectif. Et voilà que débarque Océane, munie d’une pelle avec laquelle elle déterre une à une, toutes ces émotions que je pensais éteintes.
Est-ce qu’elle est en train de me ressusciter ? Suis-je prêt pour ça ?
Afin d’alléger l’atmosphère, mais aussi pour me retrouver, je dévie mes pensées vers la femme assise à côté de moi.
— Est-ce que c’est un rencard, mon lapin ?
Son visage se tourne vers moi, un sourire sur les lèvres, contraire à l’inquiétude que je lis dans son regard.
— Non, pas ce soir. Juste une gaufre. Mais la prochaine gaufre, ce sera toi qui me l’offriras et là, ce sera un rencard. J’accepte aussi le Pré aux Roses, soit dit en passant. Te voilà prévenu, mon canard.
J’attrape sa main, la déleste du papier gras qu’elle tenait et emmêle mes doigts aux siens. J’ai besoin de sa chaleur, de sa lumière dans ma nuit. Son regard surpris passe de nos mains à mon visage.
— La curiosité doit te bouffer de l’intérieur, plaisanté-je. Bizarre que tu n’aies pas posé de questions…
Son visage devient sérieux, absent de son habituel masque souriant.
— Je ne comprends pas ce qu’il s’est passé, Lucas Varennes, mais je commence à te connaître : le meilleur moyen que tu ne dises rien est de te cuisiner. Si tu veux en parler, je suis là. Si tu ne veux pas, je respecte ton choix. La curiosité me dévorera les entrailles mais ça, c’est mon problème. Je pense que tu as plein de secrets et que tu ne les dévoileras pas aisément. J’ai sincèrement envie d’en savoir plus mais pour cela, il n’y a que deux solutions : soit tu me parles, soit je dissèque ton cerveau. La dernière idée vient de Cat.
Un rire faible s’échappe de mes lèvres. La magie d’Océane a encore frappé et éloigné les idées noires.
Cette fille est une licorne. Un être extraordinaire dans un monde de merde.
Aucune idée d’où sort cette pensée mais elle lui correspond parfaitement.
— Ce serait dommage d'abîmer mes si beaux cheveux, auxquels tu aimes t'agripper, pour disséquer mon cerveau.
— Sans compter le côté létal de la démarche.
Le silence s’installe, nos regards ne se quittent pas. Enveloppé par la nuit, je me perds dans ses yeux. Rien à voir avec l’ambiance échauffée de tout à l’heure ou ma panique soudaine. Le moment est serein. Tout simplement.
Bizarrement, moi qui traite le monde entier comme mon ennemi, j’ai envie de lui faire confiance. De déballer ce qui pèse sur mes épaules. Pas tout : j’ai appris la leçon avec Marie-Edwige. Et je ne veux pas que son monde de licornes soit englouti par mon monde de ténèbres.
Je lâche un soupir et passe la main dans mes cheveux. Ses doigts serrent les miens, comme pour m’encourager.
— Je t’ai dit que j’avais perdu quelqu’un moi aussi, soufflé-je. Il s'appelait Pierre et c’était mon parrain. Il était aussi le meilleur ami de mon père. Ils se connaissaient depuis qu’ils étaient gamins et bossaient ensemble à l’usine d’électroménager qui a fermé il y a un peu plus de dix ans.
— Ah oui… Je me souviens vaguement de cette histoire. Ils en avaient parlé aux infos locales.
— Pierre lançait des blagues pourries tout le temps auxquelles il se marrait tout seul. Du genre “un schtroumpf se balade en forêt, se prend les pieds dans une racine et tombe. Il se fait un bleu.” Il n’avait ni femme ni enfant alors je crois qu’il considérait Pika et moi comme les siens. Le dimanche, il passait chez nous et amenait des crêpes et des gâteaux. Il adorait la pâtisserie.
Mes souvenirs heureux se teintent de mélancolie.
— Ça avait l’air d’un chouette type, murmure-t-elle.
— Il l’était. Mon père et lui se connaissaient depuis le primaire. À peine le bac en poche, ils ont entamé leur vie professionnelle dans cette entreprise florissante, à l’époque. Lorsque l’usine a fermé, tout le monde s’est retrouvé au chômage. Pendant un an, ils ont cherché du boulot mais sans diplôme, toutes les portes se fermaient. C’était une période compliquée, ils avaient du mal à s’en remettre. Alors ils se soutenaient mutuellement, comme ils l’avaient toujours fait depuis l’école. Pierre venait manger trois fois par semaine chez nous. Et un soir, il n’est pas venu alors que c’était un maniaque de la ponctualité. Inquiet, mon père est allé voir ce qui se passait. Et quand il est revenu, il n’était plus le même homme. Pierre était mort.
Ma voix se brise, incapable d’articuler les mots. Noah est la seule personne à qui j’ai raconté cette histoire, il y a dix ans. À l’époque, c’était frais et j’avais besoin d’en parler à mon ami. Ce souvenir s’est embourbé dans mon marais interne, refaisant parfois surface sans crier gare. Aujourd’hui que je dois l’exhumer, il résiste. Juste assez à découvert pour que je le voie, trop profondément enfoui pour que j’arrive à l’extirper pour m’en débarrasser.
Océane resserre sa prise sur ma main et pose sa tête sur mon épaule, détachant nos regards. Comme par réflexe naturel, mes doigts caressent ses cheveux. Ne pas sentir son regard sur moi rend les choses plus faciles.
Alors je rassemble mes dernières forces pour passer la ligne d'arrivée de ce marathon.
— Il l’a trouvé dans la baignoire, habillé. Il s’était ouvert les veines, murmuré-je. Mon père m’a raconté toute la scène le lendemain, alors qu’il était ivre : le sang dans l’eau, les traînées rosâtres flottant à la surface. Il a sorti Pierre de la baignoire, tachant son t-shirt d’auréoles roses. Alors j’ai pris le vêtement, je l'ai déchiré et jeté aux ordures. Cette nuit-là, les cauchemars ont commencé : j’imaginais la scène avec force de détails, le sang se diluant dans l’eau en tourbillons, la mort lente de mon parrain, sa vie s’échappant par ses poignets. Les mauvais rêves ont duré longtemps puis ont fini par disparaître.
Un cri lui échappe.
— Oh ! Je comprends mieux pourquoi le film t’a secoué, chuchote-t-elle.
— Cela faisait des années que je n’y avais plus pensé.
Elle gigote pour se dégager de mon étreinte. Sa paume se pose sur ma joue.
— Je suis désolée, Lucas.
— Tu n’y es pour rien, tenté-je de plaisanter.
Aucun sourire, je viens de faire un flop.
— Je sais. Je suis désolée que tu aies eu à vivre ça.
Et là, face à l’océan et à mes souvenirs, je fais la seule chose qui me paraît sensée. Mes lèvres se posent sur celles d’Océane et je me perds dans ce baiser au goût de Nutella.
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