Contre Coeurs (French Edition)
2. Océane
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O C É A N E
3 mois plus tôt
Mais quelle journée pourrie !
En cette date fatidique, le soleil n’avait pas le droit de briller autant. Mais on est à Pinson-Les-Flots dans le Sud, et personne ne lui a passé le message. Laborde n’avait pas le droit de refuser mon projet. Les gens n’avaient pas le droit de sourire alors que mon cœur était lourd de chagrin et que les souvenirs de Clémence me transperçaient la poitrine comme autant de coups de couteau. Non, vraiment, une journée formidable !
Je lâche un soupir à écorner les bœufs en poussant la porte de chez moi après ma journée de travail. Tout en me déchaussant, je balance mon sac à l’aveuglette sur la console de l’entrée. Aussitôt, un miaulement de reproche retentit.
— Tu as failli assommer Tripode, constate Cat.
Coup d’œil vers notre chat qui a trouvé refuge sur le canapé, près de ma coloc, et qui se lèche les parties tout en me fixant d’un œil torve.
Bah, il me détestera juste un peu plus.
— Désolée, Tripode, j’avais pas vu que t’étais là, m’excusé-je en m’affalant sur le fauteuil en face de Cat.
Pour toute réponse, il s’attelle au nettoyage de son anus, sans me quitter des yeux. Cet animal me hait alors qu’il me doit tout : c’est moi qui l’ai recueilli mais sa véritable maîtresse, c’est Cat. Il la couvre de ronronnements quand je n’ai droit qu’à des regards suspicieux. Tout ça parce que la première fois que je l’ai vu, j’ai voulu le serrer dans mes bras parce qu’il était trop mignon avec ses trois pattes. Il semble qu’il a interprété mon geste de tendresse comme une tentative d’étouffement.
Pfff… Aucune reconnaissance !
Mon amie me détaille pendant un instant et grimace en posant son livre. Le suppôt de Satan en profite aussitôt pour s’étaler sur ses genoux en me regardant avec mépris.
— Mauvaise journée, hein…
J’acquiesce. Cat et moi nous connaissons depuis un bail. Avec elle, je n’ai pas besoin de faire semblant que tout va bien. Elle sait ce que ce jour représente pour moi.
— Et toi ?
Catalina hausse les épaules.
— Bah, la routine. Une résidente m’a gerbé dessus pendant sa prise de médocs, une autre a perdu son dentier que j’ai retrouvé dans son tiroir de culottes et mon petit vieux préféré m’a demandé si ça me tentait d’aller me balader au fond des bois avec lui. Une journée comme les autres dans une maison de retraite.
Elle essaie de détendre l’atmosphère pour me faire penser à autre chose.
D’habitude, j’aurais éclaté de rire mais pas aujourd’hui. Je n’en ai pas la force.
Catalina adore son métier d’aide-soignante. Elle en parle avec humour et passion mais aussi tristesse, lorsqu’elle perd ses résidents. Un jour, je lui ai demandé comment elle faisait pour supporter le deuil de toutes ces personnes auxquelles elle s’était attachée.
— Je pense aux bons moments, a-t-elle répondu. C’est dur de les voir partir mais je me console en me disant que je me suis occupée d’eux du mieux que je le pouvais, que j’ai tenté de les faire sourire et de rendre leurs dernières années de vie meilleure.
Elle file dans la cuisine et revient avec deux mojitos.
— Tiens, bois et raconte-moi.
Ça fait limite “l’alcool va régler tous les problèmes.” On sait tous qu’il ne les règle pas mais le lait non plus. Alors pourquoi pas ? Et puis, c’est l’heure de l’apéro.
Je prends une grande inspiration et me lance.
— Laborde a refusé le projet, arguant qu’un Office de Tourisme n’avait pas vocation commerciale.
Sur le canapé, Tripode s’étire. Je suis certaine que mes malheurs le réjouissent.
— C’est un con.
Je confirme et bois une gorgée de mon verre.
— Il manque complètement de vision, Cat. Et tu sais ce qu’il m’a sorti, juste après m’avoir rembarrée ? Il veut que je fasse des routes gourmandes pour : diabétiques, végétariens, allergiques au gluten et deux ou trois autres dont je ne me souviens plus.
Ses épaules tressautent et, n’y tenant plus, elle éclate de rire en secouant la tête.
Ses cheveux ne bougent pas d’un poil (mauvaise blague, je sais). Sa capillarité est fascinante : ses boucles brunes, qui lui arrivent au menton, ne se déplacent jamais, même quand elle secoue la tête dans tous les sens. Vraiment fascinant. Selon elle, c’est son métissage lointain espagnol/ivoirien qui lui confère ce don particulier.
— Il est vraiment trop con, assène-t-elle de nouveau.
— C’est le directeur et il attend sa retraite. En tout cas, ça a fini de m’achever. Je n’arrête pas d’être déçue parce que cela ne ressemble pas à ce que j’avais imaginé…
J’ai toujours cru que travailler à l’Office du Tourisme me permettrait de partager ma passion pour ma région natale. Pinson-Les-Flots est une petite ville d’Occitanie située en bord de mer et dont la population triple en période estivale. J’ai des dizaines d’anecdotes sur les divers monuments historiques qui émaillent la ville : l’abbaye, le château aujourd’hui transformé en casino, le phare, les ruines de la forteresse. Sans oublier les marais salants aux couleurs hallucinantes lorsque le soleil se reflète sur leur surface.
Malheureusement, je m’étais bercée d’illusions. Toutes mes idées sont refusées les unes après les autres, jugées trop avant-gardistes par Laborde. La seule que j’ai réussi à faire passer est celle du jeu d’énigmes pour découvrir les monuments parce qu’elle n’a pas coûté grand-chose et rapporte un max.
Je termine mon mojito et pose le verre sur la table basse. Cat me détaille de ses grands yeux noirs, tête penchée, attendant la suite.
— Ce projet de magasin de produits artisanaux, j’y tenais vraiment, Cat. Ça fait très longtemps que j’y pense… J’ai bossé dessus comme une dingue et tous les chiffres et études de marché démontrent que ça peut fonctionner. Quand Laborde a rejeté mon idée, j’étais en colère mais aussi soulagée. Je crois que…
Je marque une pause dramatique et joue avec les perles de mon bracelet d’améthyste, vieux réflexe.
— Oui ? Tu vas ménager le suspense encore longtemps ? demande Catalina.
Miaulement de soutien de Tripode à sa maîtresse.
Ce chat me déteste.
— Ce projet, c’est mon rêve à moi depuis longtemps mais j’ai trop peur de me lancer et je pense que c’est pour ça que je l’ai proposé à Laborde. Pour prouver que j'avais raison d’y croire et parce que je n’ai pas la fibre entrepreneuriale.
Elle pose son verre vide sur la table et balaie mon discours de la main.
— C’est n’importe quoi, Océane. Tu as tous les atouts en main pour l’ouvrir toi-même, cette boutique. C’est quand même dingue à quel point tu ne crois pas en toi !
Ah ! Le point sensible.
Elle s’enfonce dans le divan et croise les bras, me dardant de son regard scrutateur. Le chat en profite pour imiter sa maîtresse. Pourquoi se priver ?
— Bon, ça suffit. Qu’est-ce qui t’empêche de le faire ?
— Je n’ai pas de local ?
— Ahaha ! J’ai une excellente nouvelle pour toi : Duclos va fermer dans six mois. Il prend sa retraite. C’est la voisine qui me l’a dit.
Quoi ? Le Duclos ? Situé dans la rue piétonne, c’est le magasin de souvenirs le mieux placé et le plus moche de toute la ville ! Du genre à vendre des sculptures de coquillages collés à la super glue et surmontés d’un dauphin made in China. Non mais sérieusement, qui peut bien acheter ces horreurs en se disant que c’est beau ?
— Ok, j’admets que ce serait un local parfait. Sauf que le bail doit coûter une fortune, qu’il faut rénover et que je n’en ai pas les moyens.
Elle lève les yeux au ciel devant ma mauvaise foi.
— Et les banques, c’est fait pour les chiens ? Doit aussi y avoir des aides à la création d’entreprise, j’en suis certaine. Et tes parents sont plein aux as.
Je me renfrogne aussitôt.
— Oui, je sais, Océane. Tu ne veux rien leur devoir mais c’est une solution à envisager quand même.
Voilà. Dix ans d’amitié et les gens se permettent de lire dans vos pensées.
Soupir. Clem me dirait que l’histoire du local Duclos, c’est un signe. Et j’ai la croyance indéfectible que mon projet est viable. La seule personne qui freine mes propres rêves, c’est moi. J’ai peur de me planter, d’engloutir mes économies et d’en entendre parler par mes parents pendant la prochaine décennie. Minimum.
— Je vais y réfléchir, d’accord ?
Cat hoche la tête. Le silence s’installe entre nous car nous savons toutes les deux ce qu’il va se passer dans les prochaines minutes. La vraie raison pour laquelle j’avais besoin d’un remontant.
Elle tire une enveloppe derrière le coussin et me la tend. Mes doigts tremblants s’en saisissent. Je l’avais confiée à Cat pour qu’elle me la donne à cette date précise, de peur de ne pas pouvoir m’empêcher de l’ouvrir avant.
Une journée pourrie, vraiment.
Je plaque un sourire factice sur mes lèvres. Le regard de Cat est triste, pas dupe pour deux sous.
— Je vais aller la lire dans le bureau.
Elle acquiesce en silence.
Je referme la porte derrière moi et m’assois dans le fauteuil élimé que ma tante affectionnait tant. Les murs sont tapissés d’étagères remplies de géodes de rechargement pour ses précieuses pierres et croulent sous les livres d’histoire, sa passion dont elle a fait son métier en devenant enseignante de cette discipline au collège. Le soir, avant de m’endormir, je me remémore souvent nos conversations. Les anecdotes sur Pinson-Les-Flots qu’elle racontait comme si elle les vivait, le séjour de Léonard de Vinci au château, la comtesse italienne et ses nombreux amants, la vie du premier gardien du phare.
Tu me manques tellement, Clem…
Je décachète l’enveloppe et déplie soigneusement le feuillet où les mots sont tracés d’une écriture incertaine.
Ma chère Océane,
Tu étais si triste et en colère lorsque tu me voyais m’éteindre, qu’aucun de mes mots n’arrivait plus à t’atteindre. Alors, j’ai eu l’idée de t’écrire tout ce que j’aurais voulu que tu entendes, en me disant que dans un an, ta colère se serait un peu tarie.
Tu voulais que je me batte et j’ai lutté contre ce foutu cancer. Mais parfois, il y a des guerres que l’on ne gagne pas. Pas de débarquement de Normandie pour contrer l’ennemi et reprendre vie.
Tu me l’as dit à maintes reprises : je pars trop tôt. Mais sache que je pars heureuse.
Je n’ai pas eu d’enfant mais je t’ai eue, toi. Et tu as été la chose la plus merveilleuse qui me soit jamais arrivée. Je n’aurais jamais pu rêver mieux et tu as toujours été ma fille à mes yeux, même si ce n’est pas moi qui t’ai portée.
Je pars sans regret car ma vie a été riche de sens. Transmettre l’Histoire qui nous fonde en tant que peuple à mes élèves, t’accompagner pendant que tu devenais une femme, découvrir le monde.
C’est à ton tour de trouver un sens à tes pas. Et je sais que tu y arriveras, Océane, ma fille. Tu es forte, volontaire et tu es capable de déplacer des montagnes. Crois en toi. Moi, je crois en toi. Je crois que chaque personne qui aura croisé ton chemin aura eu énormément de chance parce que tu es une femme merveilleuse.
Quand je dis que je n’ai pas de regret, ce n’est pas vrai ; je n’en ai qu’un. Mais au fond de ce lit d'hôpital, la morphine coulant dans mes veines, je n’ai pas la force de recommencer cette lettre. J’aurais voulu avoir plus de temps pour guider tes pas. Et cette lettre, c’est ma façon à moi de te montrer le chemin. Alors, retiens bien ce qui va suivre.
Ouvre ton cœur. Pardonne les fautes de Calvin. Ne laisse pas passer la chance de trouver l’amour à cause des erreurs d’un autre. Oui, ça fait cul-cul, je sais. Je ne t’en ai jamais parlé mais j’ai laissé filer l’homme de ma vie parce qu’un autre m’avait blessée. Sois plus intelligente que moi.
Réalise tes rêves. Tous tes rêves. Libère-toi des conneries qu’on t’a enfoncées dans le crâne et que tu as prises pour des vérités. Cesse de te freiner sans cesse et de croire ce que les autres disent. Tu es seule maîtresse à bord de ton propre navire et tu peux choisir de le laisser à quai, de naviguer où le vent te porte ou de décider de la destination.
La route sera parfois lisse et parfois semée d’obstacles, dont toi-même. Mais je sais que tu y arriveras, je n’en doute pas un instant.
Ouvre ton cœur, réalise tes rêves.
Et où que je sois, sache que je t’aime de toute mon âme.
Clem
Ces mots me torturent autant qu’ils apaisent mon cœur. Mes larmes coulent à flots.
Réalise tes rêves. Ouvre ton cœur.
Les émotions se bousculent. La colère d’avoir perdu Clem, la tristesse de sa mort il y a un an aujourd’hui.
Je réfléchis à ses mots. Me confronte à mes propres peurs. Ce rêve qui me tenaille depuis longtemps murmure à mon oreille que je dois essayer, pour moi mais aussi pour Clem. Pour la rendre fière de moi, où qu’elle soit.
Les signes s’imposent comme autant d’évidences : le local Duclos, le refus de mon projet, les mots de Clémence.
Et son message : il est temps que le navire quitte le quai.
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