Contre Coeurs (French Edition)

Laurie Pyren · Chapitre 3 sur 41

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Contre Coeurs (French Edition)

3. Lucas

3

 

 

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L U C A S

 

Je hais ce con de Malvernes. Ses costards sur-mesure dont il crie le prix à qui veut l’entendre, son Audi qui pue le fric, tout chez lui me débecte. Jusqu’à son sourire de faux-cul et sa face de con.

Je soupire et saisis le dossier qu’il me tend.

— C’est la fille Opheim.

Il attend une réaction qui ne vient pas. Je n’ai aucune foutue idée de qui est cette nana.

Il lève les yeux au ciel comme si j’étais le dernier des demeurés.

— Son père et son beau-frère ont tout un tas de logements Airbnb qui leur rapporte un max de fric et sa mère est Angelina de Vautreuil.

Ah, la haute bourgeoisie du coin. Manquait plus que ça. Soudain, je fais le lien avec ce qu’il vient de me dire.

— Vautreuil… Comme les pharmacies ?

Il applaudit, l’air goguenard. Vraiment, je ne peux pas le blairer.

— Exact. Donc, tu comprends que ses parents sont parmi nos plus gros clients. Son projet, c’est de la merde. Tu ne lui accordes pas un centime mais tu le lui dis gentiment. T’as compris ?

— Et pourquoi ce n’est pas toi qui t’en occupes si c’est si important ?

— Parce que j’ai un rendez-vous perso.

Tu vas voir ta maîtresse pendant que je me tape ton boulot. Tout le monde le sait, vieux porc.

Petit sourire perfide, tournage de talons.

Il me prend vraiment pour un con : je flaire l’embrouille à plein nez. Si ça tourne mal avec les parents, il pourra tout me mettre sur le dos.

Putain que je le hais, ce con !

Je lis le dossier de la gosse de riche, qui doit se pointer dans trente minutes.

Allez, plus que deux semaines à tenir et je réintègre mon poste.

Quand mon collègue plus haut gradé a voulu me faire placer sur un fonds dans lequel je n’avais pas confiance, j’ai refusé. Il a insisté. J’ai expliqué en quoi ce placement n’était pas une bonne idée. Il a encore insisté. Je l’ai traité de sombre idiot. Il a cafté.

Le boss s’en est mêlé et je me suis retrouvé dans son bureau pour une engueulade en bonne et due forme. Pendant son monologue, j’étudiais les croûtes trônant sur les murs en essayant de deviner ce qu’il avait pu trouver de si plaisant dans ces espèces de scènes de chasse peintes par des types voulant imiter le style Delacroix. Ça l’a gonflé que je ne l’écoute pas. Il a gueulé deux fois plus fort. Lorsqu’il a repris sa respiration, j’en ai profité pour attaquer. Je lui ai expliqué pourquoi c’était idiot de placer dans ce fonds. Il n’a pas pigé la moitié de ce que je lui ai dit, je l’ai vu dans son regard bovin.

— Le problème n’est pas là, Lucas. On n’insulte pas ses collègues, point.

— Mais il est quand même très con, celui-là, ai-je rétorqué.

Si je ne me suis pas fait virer, c’est uniquement parce que je suis le meilleur analyste financier de cette banque.

Pour cet affront, j’ai écopé de la pire punition qui soit : trois mois en agence à traiter des dossiers de merde. Le hic, c’est que je déteste les gens. Je suis pourri en interactions humaines et là, ils m’ont foutu à un poste de chargé de clientèle. Pour les micro-entrepreneurs. Autrement dit, je me coltine les coiffeuses, les toiletteuses de caniches, les fabricants de cuillères en bois et j’en passe.

Malvernes, lui, c’est la poule aux œufs d’or du coin, avec un portefeuille de clients pétés de thunes. Bref, j’étais tout en haut de la chaîne alimentaire et me voilà relégué temporairement au rang de mouche à merde. La gloire, quoi.

J’examine le dossier d’Océane Opheim. Elle veut ouvrir une boutique en centre-ville de produits artisanaux.

Putain, encore une bobo.

À tous les coups, elle est végétarienne et n’achète que du bio.

À mon grand étonnement, son projet possède un certain potentiel mais sa présentation et sa façon de manipuler les chiffres pour mettre en avant ses atouts sont minables. Avec un dossier aussi mal ficelé, aucune banque n’accepterait de lui accorder un centime. Je fais un rapide calcul de la mise de fonds nécessaire, qui devrait être supérieure au montant qu’elle demande. Je vérifie quelques informations.

C’est bien ce que je pensais.

Avec son salaire, elle ne peut pas s’en sortir. La vérification dans le système me confirme ce que j’avais deviné : son compte en banque est abonné au rouge.

Manon passe la tête par la porte et me sourit. C’est la seule qui peut m’encadrer ici, grâce à notre ennemi commun : Malvernes. Les autres me trouvent hautain ; elle, elle me trouve marrant.

— Océane Opheim est arrivée, annonce-t-elle.

Elle jette un coup d’œil autour d’elle et ferme la porte un instant.

— Elle pense avoir rendez-vous avec Malvernes, chuchote-t-elle en m’adressant un clin d’œil.

Oh oh…

Voilà une belle occasion de mettre l’autre con dans la merde.

Un sourire machiavélique étire la commissure de mes lèvres.

— Parfait. Tu peux me l’envoyer.

Manon quitte la pièce et quelques secondes plus tard, deux coups retentissent à la porte, qui s’ouvre timidement.

Je déplie mon mètre 90 et étale sur mon visage un sourire avenant que j’ai travaillé devant mon miroir pendant des heures.

— Bonjour. Je suis André Malvernes, me présenté-je en tendant la main.

Elle la saisit en m’offrant un grand sourire. Mes narines détectent une subtile odeur de fraise, parfum qu’elle répand dans son sillage et qui lui sied à merveille.

— Océane Opheim. Je n’étais pas sûre d’être au bon endroit… Le bureau d’à côté avait une plaque à votre nom alors que celui-ci n’indiquait rien.

— Oui. Je suis en plein ménage de mes dossiers, alors il est quelque peu encombré. J'utilise celui-ci en attendant d’avoir terminé.

Ce qui me frappe en premier, c’est son visage poupin, encadré de cheveux ondulés couleur blond caramel : des joues rebondies, des yeux vert forêt immenses lui donnant l’air d’une biche émerveillée, un regard et un sourire innocents. Celui des gens qui croient que le monde est peuplé de licornes et de paillettes et à qui la vie n’a jamais jeté sa merde au visage.

Même si Océane Opheim n’est pas mon genre, je dois avouer qu’elle a du charme. Elle dégage quelque chose de pétillant et d’attendrissant à la fois.

Elle s’installe sur le fauteuil en face de mon bureau sans cesser de sourire.

— Mademoiselle Opheim. J’ai lu votre dossier mais j’aimerais vous entendre parler de votre projet.

Faire semblant de s’intéresser pour amadouer.

— Euh… Alors, voilà. Je veux ouvrir une boutique en centre-ville pour y vendre des produits artisanaux : savons, cosmétiques naturels, bougies au soja, ce genre de choses… Tout est fabriqué localement. L’idée est de faire rayonner le savoir-faire de notre région et de lui donner une vitrine digne de ce nom. J’ai fait une étude marché qui s’est révélée favorable et je pense que le projet peut être porteur, d’autant plus que Pinson-Les-Flots est une ville très touristique.

Pendant tout son discours, elle se touche machinalement le poignet, caché sous sa veste noire.

— Et donc vous avez besoin de quinze mille euros.

Elle hoche énergiquement la tête. Je laisse planer un silence gênant. Son sourire se flétrit à peine.

Je sais, je suis un connard mais je ne peux pas encadrer les bobos.

En fait, je ne peux pas encadrer les gens en général. Mais encore plus les saletés de riches qui pensent que tout leur est dû.

Sur sa chaise, elle commence à remuer puis déboutonne sa veste pour se donner de l’air.

J’hallucine !

Sur fond de tee-shirt blanc apparaît une licorne avachie au sol, en étoile,

sous laquelle est écrit 1 Do it tomorrow.

À mon air effaré, elle baisse les yeux et passe la main sur son visage, affligée. Puis, se reprend aussitôt en étirant la commissure de ses lèvres, comme si cet épisode était tout à fait normal.

— J’avais oublié que j’avais mis ce tee-shirt. Je ne pensais pas ouvrir ma veste mais il fait chaud dans votre bureau et… bon, enfin, voilà. Aucune chance qu’on oublie ce détail si je remets ma veste ?

J’hésite entre rire et soupirer de désespoir.

— Aucune chance.

— Ah. Ça valait le coup de demander, déclare-t-elle.

Bel aplomb.

Ses doigts jouent avec les perles de son bracelet, geste qu’elle doit faire à chaque fois qu’elle est mal à l’aise. Sur sa peau est tatoué un bateau. Un galion, du genre qu’on voit dans Pirate des Caraïbes. L’encre semble récente. Sur l’autre poignet, c’est un arc-en-ciel qui étale ses couleurs.

Mais qui se fait tatouer un bateau et un arc-en-ciel sur le poignet ? Sans déconner…

Putain, cette fille vit sur une autre planète.

— Euh… Sinon, les quinze mille euros, c’est pour le fonds de commerce, l’achat des stocks et les taxes à payer. De quoi tenir quelques mois, le temps que l’été arrive et que les touristes affluent. Je vous ai aussi mis mes prévisions de vente pour cette année.

Confiante, elle soutient mon regard malgré le malaise que je m’évertue à instaurer. Je détache mes yeux des siens et fais semblant de farfouiller son dossier, afin d’y lire des trucs alors que je le connais par cœur.

— Quelles sont vos garanties, Mademoiselle Opheim ?

— J’ai cinq mille euros de côté.

On ne va pas aller pisser loin avec ça.

— Très bien, c’est un bon début. Vos parents peuvent-ils se porter garants pour vous ?

Son sourire s’étire mais ses doigts jouent furieusement avec les perles de son bracelet.

Intéressant.

Mademoiselle Opheim se cache derrière des sourires mais se trahit par ses mains.

— Euh… Je ne sais pas. Je ne leur ai pas demandé mais ils accepteraient sûrement…

— Mais vous n’en êtes pas sûre…

Son sourire se transforme en rictus. Elle se penche un peu vers moi et plisse les yeux, probablement pour se donner un air menaçant. Elle ressemble à un chaton mignon qui se prendrait pour un tigre. Je me retiens de me marrer.

— Par contre, je sais qu’ils sont parmi vos plus gros clients et ils connaissent bien le directeur de cette agence…, contre-t-elle d’une voix emplie de sous-entendus.

Ah. La licorne a des griffes sous son sourire angélique. Putain de gosse de riche qui se croit tout permis.

Une vague de satisfaction déferle en moi. Je tiens ma vengeance sur Malvernes. Si j’énerve la fan d’arc-en-ciel, elle ira se plaindre à papa et maman que Malvernes a été méchant et il se fera démonter. Il ne pourra pas dire que c’était moi qui traitais le dossier puisque ce serait reconnaître qu’il préfère aller voir sa maîtresse plutôt que de faire son boulot.

Le con est coincé comme un rat dans une boîte à chaussures.

J’étale un rictus ironique sur mes lèvres. J’ai envie d’éclater d’un rire machiavélique de méchant dans les films. Il est temps de me faire plaisir.

— Je comprends bien, Mademoiselle Opheim. Mais, être « le fils ou la fille de » ne vous donne pas de privilèges. Nous traitons chaque client de manière égale. À l’heure actuelle, vos garanties sont insuffisantes pour me permettre d’octroyer ce prêt. Vous comprenez que nous sommes une banque, pas un organisme de charité, n’est-ce pas ?

Alors là, je me suis lâché. Malvernes va prendre cher.

Elle recule sur son siège. Lèvres pincées et regard assassin, elle ressemble à un mignon chaton en colère. Zéro crédibilité. Le sourire a disparu, tiens.

— Et vous comprenez, Monsieur Malvernes, que je ne suis pas stupide et que vous n’avez pas besoin de me prendre de haut, n’est-ce pas ?

— Je ne vous prends pas de haut, je vous explique la réalité. Si vos parents se portent garants de votre projet, nous pourrons débloquer les fonds sans problème.

— Et si ce n’est pas le cas, combien vous pouvez me prêter ?

Tiens, tiens… Papa et maman ne veulent pas investir dans la boutique bobo ?

Je fais semblant de taper sur mon clavier pour calculer un chiffre imaginaire, histoire d’avoir l’air pro et de maintenir le suspense.

— Cinq mille. La somme exacte que vous êtes capable de rembourser, assené-je.

Finish her. Lucas wins. 2

Ses yeux envoient des éclairs. Le chaton mignon arriverait presque à me faire de la peine.

— Écoutez, Mademoiselle Opheim, continué-je. Je préfère vous dire la vérité plutôt que de vous raconter des salades. Votre projet n’est pas viable. Non seulement, vous allez engloutir vos économies mais aussi le prêt que nous pourrions vous octroyer. Vous n’arriverez jamais à rembourser. Vous cumulerez les dettes et il se peut même que vous finissiez interdit bancaire. Je ne cherche pas à vous mettre des bâtons dans les roues, je veux simplement vous ouvrir les yeux.

— Je n’ai pas besoin que vous m’ouvriez les yeux, Monsieur Malvernes. Je sais que ça peut marcher et j’ai juste besoin d’un coup de pouce de départ.

— Le marché du savon et de la bougie n’est pas très porteur…

Elle ouvre la bouche, la referme rapidement pour s’empêcher probablement de me défoncer verbalement.

— Très bien. Je vais aller voir la concurrence.

Je hausse les épaules.

— Ils ne vous prêteront pas un kopeck.

Elle inspire un grand coup. Elle fulmine. Elle aurait eu la classe avec son air colérique, s’il n’y avait pas eu le tee-shirt licorne pour tout gâcher.

— Pourriez-vous l’écrire quelque part dans mon dossier s’il vous plaît ? Je vais quand même aller voir si je peux trouver ailleurs et si jamais les réponses sont négatives, je reviendrai vers vous.

— Parfait. Prenez votre temps afin d’explorer toutes les pistes possibles.

Et surtout me foutre la paix jusqu’à ce que je me tire d’ici.

Elle se lève, signifiant la fin de l’entretien, récupère son sac et sa veste. Regarde un instant ma main tendue avec dédain, se détourne sans même la saisir et quitte mon bureau sans un mot.

Je me rassois et souris.

— Si avec ça, Malvernes ne prend pas cher… pensé-je à haute voix. Du savon… Tu parles d’un projet…

L’odeur de la fraise planant toujours dans mon bureau, j’attrape le dossier de mon prochain rendez-vous et l’ouvre.

Et merde ! Ma 150e coiffeuse !

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