Contre Coeurs (French Edition)
4. Océane
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O C É A N E
Voilà voilà… La torture dominico-mensuelle bat son plein. Oui, j’invente des mots et j’assume.
Le repas de famille du premier dimanche de chaque mois, le moment où se réunit la mafia Opheim au grand complet.
En bout de table, la Reine Mère, Angélina Opheim de Vautreuil. Blonde tirant sur le blanc, droite comme la justice et raide comme un piquet, c’est elle le cerveau de la famille et la maîtresse du monopole des pharmacies de Pinson-Les-Flots.
À sa droite, Yvan, mon père, son bras droit, le roi de l’Airbnb. Sous sa dégaine de comptable sympathique aux lunettes de bigleux, c’est un requin de l’immobilier.
Je tends la main vers le plat de frites.
— Tu es sûre que tu veux en reprendre ?
Celle qui vient d’envoyer cette remarque perfide, c’est ma sœur, Constance. Le bras gauche de la Reine Mère et son sosie. De dix ans mon aînée, elle est considérée à l’unanimité comme la fille prodigue. Celle qui a fait des études en pharmacie et qui gère les deux du centre-ville quand ma mère s’occupe de celles en périphérie.
Habituée depuis des années, je plaque un immense sourire sur mes lèvres, me sers généreusement et attrape la mayonnaise.
— Oui, j’en suis certaine, Constance. Merci de t’inquiéter pour moi.
Ses paupières se plissent légèrement, notant l’ironie de mon ton.
— Angelina, ce poulet était excellent, comme d’habitude, déclare Augustin le faux-cul.
Lui, c’est le mari de Constance. Il possède son entreprise de bâtiment et rénove les appartements que mon père achète. Une mafia, je vous dis.
— Je peux aller jouer dehors ? demande Arthur, mon neveu.
— Non, répondent les quatre mafieux dans un bel ensemble.
Le gamin me supplie du regard. Je me penche à son oreille.
— Bientôt, Crevette. Et je viendrai avec toi.
Tout se déroule comme à l’accoutumée : ils parlent business, domination du monde, démolition de concurrence, oppression de fournisseurs et tout le tralala. Ensuite, arrive le moment fatal où l’un d’entre eux se souvient de mon existence et me demande comment ça va au boulot. Et là, le cirque démarre : en dire juste assez, pour avoir l’air de délivrer de l’information mais sans en étaler trop pour ne fournir aucune munition et me faire tirer dessus.
Car oui, vous l’aurez deviné : si Constance est la fille prodigue, il faut bien quelqu’un dans le rôle du mouton noir.
Et le titre de Super Looseuse revient à… Océane ! On applaudit, Mesdames et Messieurs.
Ils n’ont jamais digéré mes études dans le tourisme, loin de la voie familiale, ni mon manque d’ambition.
Mais aujourd’hui, je vais leur en donner de l’ambition. Océane veut devenir chef d’entreprise ! J’ai préparé mon discours et l’ai répété cent fois. Je suis motivée à bloc ! D’accord, d’accord, il se peut que ce soit ici et maintenant que se joue ma dernière chance. Comme l’avait annoncé le con de banquier, personne n’a voulu me prêter un kopeck à moins que mes parents se portent garants ou qu’ils migrent d'institution bancaire. Mon nom de famille est parfois un vrai fardeau à porter.
— Et sinon, Océane, comment ça va à l’Office ? demande ma mère.
Clap de départ, sourire de façade et… Entrée en scène.
C’est parti !
La musique de Mission Impossible résonne dans mon crâne. Je suis au taquet.
Manœuvrer avec délicatesse.
— Super bien ! On prépare la saison estivale. Actuellement, je travaille sur des routes gourmandes conçues spécialement pour les différents profils allergènes.
Admirez cette dernière phrase : grande classe, n’est-ce pas ? Ça sonne mieux que : “je fais des itinéraires pour les diabétiques, les végétariens, les végétaliens, les intolérants au gluten.” Notez que je n’ai rien contre ces gens, hein. Au contraire, je trouve l’idée excellente : ils sont trop souvent les oubliés de l’alimentation. Cependant, établir quinze routes gourmandes différentes, dont beaucoup s’entrecroisent, ça emmêle les pinceaux de tout le monde. Et bien évidemment, quand j’ai proposé d’en faire une seule mais avec des symboles pour les différents types d’alimentation, Laborde a refusé l’idée.
Focus, Océane. La boutique !
— D’ailleurs, enchaîné-je, j’ai un projet dont j’aimerais vous parler.
Je leur détaille l’idée de la boutique, leur parle du local Duclos, de l’étude de marché, des différents artisans que j’ai démarchés et qui sont prêts à embarquer dans le projet.
— Ah, c’est le truc dont Laborde m’a parlé l’autre jour quand je l’ai croisé ! s’exclame mon père en remontant ses lunettes sur son nez.
Le truc.
Laborde lui en a parlé ? Pas Malvernes le con de banquier ? Bizarre… Et vu le mépris de mon chef sur cette idée, il n’a pas dû en faire l’éloge. Pour me donner du courage, je frotte mon tout nouveau tatouage de galion, inspiré par Clémence, qui elle, m’aurait soutenue sans hésiter.
— Oui, c’est ce projet.
Ma mère se penche un peu en avant. Moment de vérité.
— Si je comprends bien, Océane… Tu veux ouvrir toi-même cette boutique en centre-ville, c’est ça ?
J’étire mon sourire, y insuffle toute la confiance dont je suis capable. Ma mère reste rigide, visage neutre dans l’attente de ma réponse.
— Exact. Je souhaite devenir mon propre chef. J’aspire à mieux que l’Office du Tourisme, vous voyez… J'ai juste besoin d’un coup de pouce pour démarrer.
Tiens, prenez votre dose d’ambition dans la poire ! Vous allez adorer, c’est sûr.
— De combien, le “coup de pouce” ?
Mais non, ce ton méprisant ne sent pas du tout le moisi. Ça va bien se passer.
— Environ quinze mille euros. Bien entendu, je mets aussi mes économies en jeu. En réalité, ce n’est pas de l’argent qu’il me faut. J’ai juste besoin que vous soyez garants et la banque pourra alors débloquer les fonds.
— Tu es allée voir notre banquier sans nous en parler ? hallucine Constance.
Euh… Alors, Concon, sache que je n’ai pas besoin de ton autorisation pour aller voir un banquier, hein.
— C’est marrant, Malvernes ne m’a rien dit, pense mon père à haute voix.
Je mets encore plus mes zygomatiques à contribution tout en expirant lentement. La moutarde me monte au nez mais je dois garder mon calme.
Je m’adresse à ma sœur d’une voix aigre-douce.
— Oui, Coco, je suis allée voir le banquier. J’avais besoin de tâter le terrain et de connaître mes options.
Voilà. Je parle comme une vraie femme d’affaires. Ma mère approuve en hochant la tête et au passage, j’ai casé le surnom que ma sœur déteste.
Mange ça, Concon.
Oui, dans ma tête, c’est le surnom que je lui donne. C’était d’ailleurs celui dont je l’avais affublée petite, sans connaître la signification de la double syllabe et bien entendu, le conseil parental a rejeté le sobriquet. Dommage, c’était si représentatif.
— Va quand même falloir en vendre du savon pour rentabiliser, lance Augustin en se marrant comme une baleine.
La ferme, la pièce rapportée !
Et les autres, de rire aux éclats. Ils se paient ma tête !
Je garde mon sourire intact et contre-attaque avec un aplomb que je suis loin de ressentir :
— J’ai aussi fait mes prévisions de vente, Augustin. Je peux vous les montrer. Si j'arrive à ouvrir avant la saison estivale, je pourrai rentabiliser en un an.
Mon père plie méticuleusement sa serviette et la pose sur la table.
— C’est quand même un engagement important, Océane. Si tu ne peux pas rembourser la banque, c’est nous qui devrons le faire. Et quinze mille euros de trésorerie, c’est une somme non négligeable. Cependant, il y a une autre solution.
— Ah oui, laquelle ? demandé-je, pleine d’espoir.
— Tu vends la maison. Son emplacement, en plein centre et à deux pas du bord de mer, vaut une petite fortune. La vente te laissera largement de quoi prendre un appartement et ouvrir ta boutique.
Cling, cling cling. Le bruit de mon espoir de verre venant de se fracasser en mille morceaux.
Jamais je ne vendrai la maison de Clémence, qu’elle m’a léguée, à leur grand dam. Quelle bande de requins ! Ils sont incroyables !
— Et toi, maman, tu en penses quoi ? demande ma sœur.
Mais quelle fayotte, cette Concon !
Les doigts de la Reine Mère tapotent le bois de la table familiale quelques instants.
— Je suis obligée d’admettre qu’Augustin n’a pas tort…
Et l’autre idiot de se rengorger, si fier que des plumes lui sortiraient des fesses pour faire la roue.
— Notre créneau, c’est l’immobilier et les pharmacies. Pas les boutiques hippies qui vendent des objets ésotériques. De plus, je ne suis pas convaincue que tu rentabiliseras aussi facilement que tu le prétends. Nous avons prévu plusieurs investissements dans les prochains mois, notamment la rénovation de la pharmacie de la rue Marzet. J’approuve les démarches que tu as faites et le dossier que tu as monté mais nous ne pouvons pas nous porter garants pour un projet qui risque de pénaliser notre entreprise, ni te prêter la somme que tu demandes.
Amen.
J’ai envie de pleurer, de leur crier qu’ils n’ont même pas pris la peine d’étudier mon projet, que je ne demande jamais rien et que pour une fois, j’avais vraiment besoin qu’ils me soutiennent au lieu de me descendre. À la place, je continue de sourire et hausse les épaules.
— Bah, ça ne coûtait rien de demander. Je n’y tenais pas tant que ça de toute façon mais avec le local Duclos qui se libère, je me disais que c’était une belle occasion. On passe au dessert ?
Voilà. Plus vite on ingurgite ce fichu gâteau et plus vite je peux rentrer chez moi lécher mes plaies.
— Je peux sortir de table ? réitère Arthur.
— Oui, décrète ma mère. Tu as dix minutes.
— Tu viens jouer avec moi, Océane ?
Alléluia ! Merci, Arthur, de me donner l’opportunité de respirer loin de l’air vicié de cette pièce.
Dans le jardin, nous nous installons sur la balançoire. Le froid du début février est mordant mais l’air frais calme mes nerfs au bord de l’explosion.
— Moi, je peux te prêter de l’argent, propose Arthur.
— Oh, merci, c’est gentil, mais non. Tu l’as durement gagné en…
En faisant quoi d’ailleurs ? Comment un gamin de sept ans peut-il gagner de l’argent ?
— En perdant tes dents, improvisé-je.
Il hausse les épaules.
— D’accord. Je vais m’acheter des cartes Pokémon si tu le veux pas.
— Voilà, c’est une excellente idée, Crevette.
Nous nous balançons quelques instants, le silence entrecoupé par le grincement régulier des lourdes cordes.
— T’es triste ?
Déçue, triste, envie de m’improviser artificier, tout ça tout ça.
— Un peu, admets-je.
— Moi, je sais où tu peux trouver plein d’argent.
— Tu as fait un casse ou enterré la fortune familiale dans le sable de ton module de jeux ? À moins que tu connaisses un pirate qui a agonisé dans tes bras en te léguant une carte au trésor ?
Il lève les yeux au ciel en souriant.
— T’es bête ! J’ai entendu maman parler au téléphone avec Tata Ingrid.
Très bien mais je ne me sens pas plus avancée. Que vient faire la meilleure amie de ma sœur dans cette histoire ?
Maintenant, son visage affiche un air sérieux, signe qu’il a un truc super grave hyper important à dire. Enfin, selon ses critères d’enfant de sept ans. Comme la fois où il a déclaré hésiter à se marier avec Farid ou Nadège et qu’il n’arrivait pas à choisir. Un moment qui valait son pesant d’or.
Il descend de la balançoire et se penche à mon oreille.
— Je vais te dire un secret, murmure-t-il. Faut pas que tu le répètes, d’accord ?
— Croix de bois, croix de fer.
— Faut que t’attrapes un œuf et tu vas gagner dix euros.
Euh…
Il se gratte le crâne, en pleine réflexion.
— Non, pas dix. Dix mille. Oui, c’est dix mille euros. C’est beaucoup ! Tu vas pouvoir t’acheter plein de magasins et de cartes Pokémon.
Voilà, c’est décidé : je veux vivre dans le même monde que lui.
— Donc, répété-je lentement, faut que j’attrape un œuf et ensuite, j’aurai dix mille euros, c’est ça ?
— Oui.
Je réitère : son monde est vraiment plus cool que le mien.
— Et il ressemble à quoi ton œuf ? Je prends le premier dans le frigo et ça marche ?
Il soupire comme si j’étais idiote. Non, parce que sûrement que de son point de vue, les explications étaient claires et que le bug neuronal vient de mon côté.
— Tu comprends rien, Océane ! Tu fais la course avec des gens, tu attrapes l’œuf et t’as plein d’argent après !
Hein ? Mais de quoi il parle ? La course aux œufs de Pinson-Les-Flots ? D’habitude, le prix est un voyage. Mais qu’est-ce qu’il raconte ? Il a sniffé quoi le mouflet ?
Pas de confrontation directe, il risquerait de se braquer, de me cataloguer trop bête pour comprendre et je n’en tirerais plus rien. Oui, les mômes sont impitoyables de nos jours.
— Et comment tu sais ça, toi ?
Il jette un coup d’œil autour de lui pour vérifier que personne ne nous écoute.
— Hier, maman parlait avec Ingrid au téléphone et elle a crié “Quoi ? Le gagnant de la course de Pâques va remporter dix mille euros ? Juste pour attraper un foutu œuf ?”. Et après, elle a dit à Tata Ingrid qu’elle allait garder le secret, promis. Elle savait pas que j’écoutais.
Alors là, j’en suis baba. Bouche ouverte, je bugge, le temps que mon cerveau analyse l’information.
Ingrid… Le voilà le lien ! Tout s’éclaire. Je connais enfin cet instant de félicité qui illumine Sherlock Holmes lorsqu’il résout enfin son mystère. Le moment où toutes les pièces du puzzle s’emboîtent pour dessiner l’image du meurtrier. Enfin, dans mon cas, celle d’un œuf entouré de billets virevoltant autour de lui.
Ingrid n’est autre que l’adjointe au maire (la mafia, la mafia). Et c’est la mairie qui organise la course aux œufs chaque année. C’est énorme comme info !
J'ébouriffe les cheveux d’Arthur en évitant de faire une danse de la joie qui pourrait nous trahir.
— Merci, Crevette ! Je crois que tu viens de me sauver la mise.
Penser à lui acheter des cartes Pokémon.
Maintenant, il va juste falloir que je me mette au sport pour atteindre cet œuf !
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