Contre Coeurs (French Edition)
28. Océane
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O C É A N E
Tripode oscille la tête de gauche à droite, ne quittant pas des yeux le bracelet de perles que j’agite sous son nez.
— Aime-moi, suppôt de Satan, ordonné-je d’une voix d’outre-tombe. Viens me faire un câlin.
— Mais qu’est-ce que tu fiches ?
Cat ferme la porte et pose son sac dans l’entrée. Aussitôt, Tripode sort de sa transe pour accueillir sa maîtresse.
— J’essayais d’hypnotiser le chat, je fabrique des bracelets et j’habite ici.
Elle disparaît dans sa chambre pour enlever sa tenue de travail et revient dans la cuisine, habillée de son jogging préféré, dix fois trop grand pour elle.
— Non, la question est : qu’est-ce que tu fiches ici au lieu de t’envoyer en l’air avec ton beau gosse ?
J’adopte un air dégagé et un sourire en coin.
— Ah… ça ? Je crée le manque, j’honore mes commandes et j’en profite pour passer du temps avec toi. D’ailleurs, puisque le bon Dieu t’a
mise là 1, n’hésite pas à me filer un coup de main.
Je pousse la boîte de fournitures vers elle. À la vitesse d’un ninja, elle intercepte mon poignet et détaille la bague à mon annulaire gauche.
— Merde, tu t’es mariée en cachette. J’étais censée être ton témoin, Océane.
J’éclate de rire.
— Tu n’y es pas du tout. C’était juste un accessoire de la soirée fausse fiancée.
— Raconte. Ma vie amoureuse est aussi palpitante que celle de mes résidents. Fais-moi rêver.
— Justement, ta vie amoureuse va peut-être prendre un tournant. Devine qui nous invite à son anniversaire ?
Cat fronce les sourcils, cherche mentalement, puis secoue la tête.
— Je déteste les devinettes. Vas-y, crache le dentier.
Son métier déteint sur ses expressions.
— Tristan. Il a insisté pour que tu viennes. Votre coup de foudre semble réciproque.
La nouvelle l’immobilise en plein enfilage de perles.
— Quand ?
— Dans deux semaines.
Elle réfléchit un instant puis acquiesce.
— Parfait, je n’étais pas sur le planning au boulot.
Puis, s’adressant à Tripode d’une voix gaga :
— Qui c’est qui va choper ? C’est maman. Faudra être gentil avec Tristan quand tu le verras, d’accord ?
Le chat miaule et ronronne sous les caresses de Cat.
— De toute façon, il est gentil avec tout le monde sauf moi, râlé-je.
Pendant que nous fabriquons les bracelets, je lui raconte la soirée fausse fiancée puis la nuit qui s’en est suivie, sans les détails, qui n’appartiennent qu’à moi. Cat me parle de ses résidents, me donne des nouvelles de sa famille. Cela faisait une éternité que nous n'avions pas eu une soirée comme celle-ci et ma meilleure amie me manquait.
— Vous vous revoyez quand ? demande-t-elle.
— Demain. Il passe me prendre en fin de matinée et je dois enfiler une tenue de sport.
Cat éclate de rire, connaissant mon goût pour cette activité.
— Merci pour la compassion. Une vraie amie. Je dors chez lui mais je serai là pour la soirée film d’alien dimanche.
Pour faire honneur à Lucas, j’ai enfilé ma plus belle tenue : un jogging trop grand et mon t-shirt Coffee because murder is wrong. Quand il me voit, il éclate de rire.
— J’avais dit tenue de sport, pas déguisement de clocharde, mon lapin. J’aime beaucoup ce t-shirt : il donne le ton.
Malgré mon accoutrement, il m’embrasse à en perdre haleine, comme si j’étais la femme la plus désirable de la planète.
— On doit y aller sinon on sera en retard.
J’acquiesce, aussi enthousiaste qu’un paresseux neurasthénique.
Lucas se gare devant un bâtiment ne payant pas de mine. Le mot “boxe” est inscrit en lettres capitales au-dessus de la porte.
— De la boxe ? Génial !
Il fronce les sourcils.
— Tu te fous de moi ou…
— Non, je te promets. Te mettre une bonne raclée me tente bien.
Dès que nous franchissons la porte d’entrée, l’odeur de cuir teintée de sueur assaille mes narines. La salle d’entraînement est entourée de murs de béton nus, sur lesquels sont placardées des affiches de films cultes tels que la tripotée de Rocky. En son centre, telle une scène, trône le ring, autour duquel sont disposés plusieurs appareils de musculations. Un homme au physique d’armoire à glace hurle des ordres à une flopée de gamins qui se tapent dessus deux par deux. Sur un banc, en retrait, j’aperçois Amaya et Noah qui se marrent.
— Salut vous deux ! Contente de vous voir. Vous venez assister à la pâtée que je vais mettre à Lucas ?
— C’est moi qui vais t’apprendre les bases, m’informe Noah. (Puis, avisant mon t-shirt :) Je vois que tu étais motivée.
— À ma décharge, Lucas m’avait parlé de sport. J’ai cru qu’il allait me faire courir trois kilomètres le long de la plage.
— Une bonne idée la prochaine fois, pense tout haut l’intéressé.
— Oublie ça, mon canard.
Noah me présente son père, Ralph. Autrement dit, l'homme que j’avais repéré comme étant l’armoire à glace hurleuse.
Lucas m’aide à enfiler mes gants et mon entraînement commence. Au bout de dix minutes, je halète comme une baleine échouée en plein soleil. La boxe, c’est épuisant : il faut frapper, bouger sans cesse, ne pas baisser sa garde.
— Je déclare forfait, ahané-je en me laissant tomber à côté d’Amaya.
Celle-ci me tend son paquet de Petits Écoliers en guise de réconfort.
Ralph décrète la fin de la séance et les mômes épuisés quittent le ring. Le signal pour Lucas et Noah qui entrent en scène. Les deux hommes se cherchent, frappent. Lucas gagne la première manche, Noah la seconde. Tous deux à terre, ils sont morts de rire, sous le regard attendri de Ralph.
Noah aide son ami à se relever et Lucas me fait signe de le rejoindre. Je renfile mes gants, Ralph me tend un genre de casque qui compresse mes joues. D’un air crâneur, j’entre sur le ring, me prenant pour Rocky. Je me balade, levant les poings en l’air.
— Prêts pour le match du siècle ? tonné-je vers Amaya et son mari. Lapin contre canard ! Les paris sont lancés.
Oui, je suis déchaînée.
Je me positionne devant Lucas, lui jetant un regard noir pour l’intimider. Il ricane. Au temps pour la tentative d’intimidation.
— Tous les coups sont permis, déclaré-je.
Pendant les dix minutes suivantes, je mange une sacrée raclée. J’essaie de frapper, il esquive. J’essaie d'esquiver, il frappe. Sans me faire mal, hein. On n’est pas là pour se faire des bleus.
Changement de tactique.
Je le laisse me toucher et me plie en deux, gémissant de douleur tel un joueur de foot qui se serait fait effleurer par un adversaire. Aussitôt, Lucas, paniqué, me rejoint. Au moment où il va m’étreindre, je me relève et fonce tête baissée sur lui. Déstabilisé, il se ramasse les fesses par terre et je lui saute dessus, assise sur son torse. Mes gants plaqués sur ses joues, je m’approche de ses lèvres.
— Qui a gagné ?
— Tu as triché.
Enfin, c’est ce que je comprends car il a du mal à articuler.
— Lapin : 1. Canard : 0 ! tonne Noah.
Aussitôt, je me relève, poings en l’air, sous les applaudissements de nos amis. Le rire de Lucas résonne à mes oreilles. Il m’enserre dans ses bras, mon dos contre son torse, et embrasse mon cou.
— Bravo, mon lapin. Bon, tu as légèrement triché…
— Tous les coups étaient permis, j’ai donc gagné à la loyale.
— Très discutable.
— Mauvais perdant…
— Exact. Je déteste perdre.
J’embrasse furtivement ses lèvres et lui adresse mon plus beau sourire innocent.
— Tu vas t’en remettre, ne t’inquiète pas.
Lorsque nous arrivons chez Lucas, l’adrénaline de la victoire coule encore dans mes veines.
— Va te doucher, je vais faire chauffer les plats. J’ai pris du chinois.
Je jette un coup d’œil aux mets. Trop mignon : il a acheté tous les trucs que j’adorais et que j’avais mentionnés lors d’une discussion au Mexique.
— Au fait, ce soir, je t'emmène aux Voisins d’en face.
— Le restaurant une étoile au Michelin ? demandé-je, ravie.
— Oui. Notre premier vrai rencard.
Je me jette dans ses bras et l’embrasse. Quand je me sépare de lui, la flamme du désir brûle dans ses yeux.
— Va te doucher, tu sens le chacal.
— Que de romantisme, grommelé-je dans ma barbe.
Après le repas, nous allons nous balader sur la plage, main dans la main. En passant devant le casino, je lui raconte l’histoire de la comtesse de Firenze qui séjournait souvent dans ce bâtiment au dix-huitième siècle.
— Elle venait soi-disant profiter de l’air marin vivifiant mais en fait, elle s’envoyait en l’air à tout-va, loin de son mari resté en Italie.
Lucas s’immobilise et observe la façade ornée de fresques sculptées dans le mur.
— J’aimerais voir cette ville avec tes yeux, dit-il pensivement.
— Le week-end prochain, si tu veux.
— D’accord.
Tous deux occupés par nos vies respectives, nous avons pris l’habitude de nous voir plutôt les fins de semaine et d’échanger une tonne de messages entre-temps. Force est de constater qu’il me manque et que j’aimerais le voir plus souvent.
Je prends une grande inspiration et me lance.
— On n’est pas obligés d’attendre si longtemps. Je dois quand même garder du temps pour moi, Cat et mes commandes. On pourrait se voir deux ou trois fois par semaine. Tu en penses quoi ?
Vais-je prendre un râteau ?
Il plante un baiser rapide sur mes lèvres.
— Ça me va. On ne va pas trop vite, chacun garde son territoire.
Dès que nous revenons chez lui, un regard suffit pour nous comprendre. Le désir illumine ses iris, mes paupières se font lourdes, ma respiration, saccadée. Nous terminons notre chemin dans la chambre, avec la précipitation de deux junkies en manque de drogue.
— On devrait se préparer pour le resto, dit-il, bras derrière la nuque après notre séance torride.
Ma tête sur son torse, nos jambes emmêlées, mes doigts caressent les plats et déliés de sa poitrine.
— On devrait, soupiré-je.
— Quel enthousiasme !
— Je suis bien, là.
— Moi aussi.
Je finis par me lever et enfiler des vêtements plus appropriés. Lucas sort un costume de son placard.
Devant le miroir de la salle de bain, il ajuste sa cravate tandis que je finalise mon maquillage. Sous la lumière, je capte du coin de l’œil le scintillement de la fausse bague de fiançailles. Je l’enlève et la pose sur le rebord du lavabo.
— Garde-la.
Nos regards se croisent dans le miroir. Impossible de décrypter ce qu’il y a dans le sien, grave.
— Un cadeau ? Offrir une bague à une femme, tu sais ce que ça veut dire ? plaisanté-je pour détendre l’atmosphère.
— Oui.
Mes yeux s’écarquillent mais je reprends contenance et affiche un sourire en coin. Mon cerveau turbine. Il n’est quand même pas en train de me demander en mariage ? C’est un peu rapide, tout de même. D’autant que ça vient contredire son histoire de territoire. Alors ça veut dire quoi ? C’est une bague, un symbole et…
Ses mains sur mes épaules, il me tourne vers lui et appuie son front contre le mien, me détournant du tourbillon de pensées qui m’avaient amenée loin au pays des licornes.
— Non, Océane, murmure-t-il. Je ne te demande pas en mariage. Je t’offre juste la bague.
— Une bague, c’est tout un symbole… Ça veut dire que…
Je déglutis. Vais-je me prendre un râteau ?
— C’est sérieux entre nous ? finis-je dans un souffle, cœur battant.
Il récupère l’anneau et le passe à mon annulaire droit.
— Oui.
J’aurais adoré une grande déclaration enflammée mais on parle de Lucas, hein…
Un soupir de soulagement franchit mes lèvres, mon cœur bondit dans ma poitrine. J’ai envie de lui crier que je l’aime. Je m’abstiens.
Le repas se déroule dans une ambiance sereine. Après avoir statué que c’était sérieux entre nous, j’avais peur que cela jette un froid. Au contraire ! Ce non-dit, qui planait comme une barrière, a été levé, rendant les choses plus simples.
Nos regards se croisent, nos doigts s'emmêlent, sa fossette est de sortie. Je me perds dans la profondeur sombre de ses yeux, ignorant le reste des clients. Nous sommes seuls sur Terre. Nous rions, nous envoyons des piques, discutons plus sérieusement. À plusieurs reprises, je capte son regard sur mes lèvres et passe ma langue dessus pour attiser sa flamme. Il me promet vengeance. Je n’attends que ça.
Ce soir-là, nous faisons l’amour en prenant tout notre temps, comme pour marquer l’étape que nous avons franchie. Alanguis par notre moment d’intimité, nous restons silencieux, ma tête reposant sur son torse, ce qui semble être devenue sa nouvelle place favorite. Lorsque je frissonne, il remonte la couette sur nous.
— Demain, je dois passer voir mon père, lâche-t-il soudain.
J’arrête de respirer, aussi immobile qu’une statue. Ça sent le moment délicat. Le silence s’étire, indiquant que c’est à moi de prendre le relais.
— Euh… D’accord. Tu voulais que je t’accompagne ? Tu préfères me ramener chez moi ?
Ses doigts jouent avec mes cheveux.
— À toi de décider.
Alors alors… Par nos conversations et les différents éléments que j’ai glanés, je sais que c’est un peu tendu avec le paternel mais je n’en connais pas toutes les raisons. Si je dis oui, je m’engouffre peut-être dans la gueule du loup. Si je dis non, il serait fichu de prendre mon refus comme un rejet. Tu parles d’une épée de Damoclès !
Son torse tressaute. Il ricane. Grr…
— Ça turbine dans cette jolie tête. Tu n’as aucune obligation, Océane.
— Hum… Entre ton père et toi, ça semble… compliqué. J’aimerais t’accompagner mais j’ai trop peur de dire la mauvaise chose au mauvais moment parce que je ne connais pas vraiment toute l’histoire.
Ton histoire.
Ses doigts jouent distraitement avec mes cheveux pendant qu’il réfléchit. Le silence chargé de tension remplace la sérénité de quelques instants plus tôt. Il dépose un baiser sur mon crâne et soupire.
— Quand j’avais dix-sept ans, commence-t-il, ma mère a demandé le divorce. Un an plus tard, l’usine dans laquelle Pierre et mon père travaillaient a fermé. On a déménagé dans un HLM. Peu après, ma mère s’est remariée avec un homme qui avait déjà un fils. Pika et moi en voulions à notre mère, alors on est restés avec notre père. Le divorce et la perte de son emploi ont fichu un sacré coup à mon paternel. Heureusement, il avait Pierre pour le soutenir. Quelques mois plus tard, il est… mort.
Le silence qui suit est empreint d’une immense tristesse. Je sais ce que cela fait de perdre un proche. Je me hisse à sa hauteur et dépose le baiser le plus doux du monde sur ses lèvres. Il caresse ma joue, dans un remerciement silencieux.
— Mon père a sombré. C’était trop pour lui. Alors, il a commencé à boire. C’est à ce moment-là que j’ai pris le relais pour subvenir aux besoins de ma famille. La journée, j’allais en cours et le soir, je travaillais comme serveur. On n’avait jamais assez d’argent pour payer le loyer, acheter des nouvelles fringues ou même manger correctement.
Déclic. Les pâtes. L’aliment qui devait revenir à chaque repas car le moins cher. Mon cœur se fend pour lui. Chaque mot qui franchit ses lèvres jette une lumière nouvelle sur son histoire et ses préjugés.
Ses doigts s’entrelacent aux miens et il m’offre un sourire incertain. Je repose la tête sur son torse. Éviter son regard est une nécessité. Il pourrait prendre ma compassion pour de la pitié et sa réaction serait brutale. Lucas n’est pas le genre d’homme à accepter la pitié.
— Continue, je t’écoute, murmuré-je.
— Ça a duré environ un an… Mon père était une vraie loque, incapable de se lever sauf pour aller picoler. Les notes de Pika ont commencé à plonger pendant que je tentais de garder tout le monde en équilibre. Notre mère ne se doutait de rien : nous avions décidé tous les trois de ne rien dire. Puis un jour, tout a basculé : j’ai chopé mon frère en train de faire une connerie. Tout mon monde a explosé. Tu vois les artistes de cirque qui tiennent des bâtons sur leurs mains, leurs têtes et leurs pieds, avec des assiettes en équilibre dessus ? Eh bien, c’était comme si je déployais des efforts pour ne faire tomber aucune assiette et que d’un coup, toutes explosaient à terre. J’avais échoué. À force de vouloir m’obstiner, j’avais poussé Pika contre le mur. J’avais besoin d’aide, obligé d’admettre que je ne pouvais pas tout gérer seul. Je suis allé voir ma mère et j’ai tout déballé. Elle a tout de suite proposé de nous récupérer tous les deux mais j’ai refusé parce que je savais qu’elle ne pouvait pas se le permettre. Et puis, il fallait que quelqu’un reste pour s’occuper de mon père. Alors, je lui ai demandé de prendre Pika avec elle pour l’éloigner de ce quartier sordide afin de lui donner une chance d’avoir une vie meilleure que celle que je pouvais lui offrir. Il avait seize ans à l’époque. Ça a été la décision la plus difficile de toute mon existence. Quand ma mère a débarqué pour le récupérer, mon père était bourré. Ce fut une engueulade mémorable entre eux. Une fois partis, on s’est engueulés, lui et moi. On a failli en venir aux mains. Puis, il a fondu en larmes. Le départ de Pika a dû le réveiller : quelques jours plus tard, il m’a demandé de l’aider à se désintoxiquer.
Une larme coule sur ma joue. Malgré le ton froid avec lequel il raconte son histoire, je ressens la douleur derrière chaque mot.
— Ça a marché ? Chuchoté-je autant pour ne pas troubler l’instant que pour qu’il ne remarque pas ma voix rauque de tristesse.
— Pas au début. Il restait sobre quelques jours. Une semaine max. Puis replongeait. J’ai fini par lui trouver une place en cure dans un centre, dont j’ai payé une partie. Je lui ai fait croire que tout était pris en charge par l’État mais c’était faux. Je continuais à bosser en parallèle de mes études. La suite, tu la connais. Marie-Edwige te l’a racontée.
Oh combien je l’avais mal jugé ! Quand son ex m’a dit qu’il dealait, la réprobation a fleuri dans mon esprit, malgré les circonstances atténuantes. Aujourd’hui que je connais l’histoire dans son ensemble, je ne peux que comprendre. Qu’aurais-je fait à sa place ? Probablement la même chose. Parce que la fin justifie les moyens quand on se retrouve dans sa situation.
— Et maintenant ? Ton père ? Pika ? Ils vont comment ?
— Pika a un boulot stable et est comme cul et chemise avec son beau-frère, qui est aussi son meilleur ami et coloc. Mon père ne boit plus depuis sept ans et répare des électroménagers.
— Alors tu as réussi, Lucas. Les assiettes sont tombées mais elles ne se sont pas brisées et aujourd’hui, elles restent en équilibre grâce à toi. Parce que tu as brisé le silence avec ta mère, ton frère a maintenant une vie meilleure que si tu ne l’avais pas fait. Et ton père ne boit plus parce que tu t’es occupé de lui. Tu as réussi, Lucas.
Il garde le silence un long moment.
— C’est vrai, j’ai réussi, murmure-t-il, pensif. Je ne l’avais jamais vu sous cet angle.
Comment peut-il encore se flageller après tout ce qu’il a fait pour eux ? Ça me dépasse.
Ses doigts attrapent mon menton et ses lèvres effleurent les miennes dans un baiser d’une tendresse bouleversante.
— J’aime vivre dans ton monde de licornes.
— Tu y es le bienvenu à chaque fois que tu voudras y faire un tour, Lucas.
Le silence nous étreint. Confortablement installée contre son torse, mes paupières s’alourdissent et le sommeil commence à m’envahir. Avant de sombrer, je marmonne :
— Je vais venir avec toi demain.
— Merci, mon lapin.
Un simple murmure, empli de plus d’émotions que Lucas n’en a jamais démontrées. Je m’endors avec la certitude d’avoir fait le bon choix, le cœur gonflé d’admiration pour cet homme qui cache une âme de sauveur sous ses airs de canard.
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