Contre Coeurs (French Edition)
35. Lucas
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L U C A S
Trouve ce qu’elle veut par-dessus tout et offre-lui sur un plateau en guise d’excuses.
Les mots de ma mère tournent en boucle dans ma tête tel un vieux disque rayé. Des jours que je m’arrache les cheveux dessus pour trouver un plan génial.
Je caresse du bout des doigts les perles du bracelet qu’Océane m’a offert pour virer les énergies négatives. Honnêtement, son truc de lithomachin, ça ne marche pas du tout mais, comme c’est la seule chose qu’il me reste d’elle, ces pierres me sont plus précieuses que des diamants.
La clé, c’est la boutique. J’ai échafaudé de multiples scénarios sans rien trouver de satisfaisant. Lui donner ma part ? À éliminer : elle se sentirait redevable envers moi et je parie qu’elle la refuserait de toute façon. Un prêt bancaire ? Impossible, il faut que ce soit elle qui le demande.
La sonnette retentit, je sursaute. Coup d’œil par le judas.
Hugo ?
J’ouvre la porte et m’efface pour le laisser entrer. D’office, il s’installe sur le canapé en me dardant un regard de reproche. Ambiance, ambiance…
— Tu veux une bière ?
— Ouais.
Je récupère deux bouteilles dans le frigo et lui en tends une. Je prends place à côté de lui. Le silence tendu plombe l’atmosphère, nous regardons droit devant nous comme deux cons qui ne savent pas quoi se dire. La gênance. Pour reprendre l’expression d’Océane.
Je n’étais pas préparé. Mon cerveau turbine à la recherche d’une belle phrase d’intro. Rien ne vient. Je suis naze en relations humaines.
C’est Pika qui fait le premier pas :
— J’ai discuté avec maman. Elle m’a quasiment menacé de me déshériter si je ne venais pas te voir.
— Ça lui ressemble bien.
Nos regards se croisent et soudain, nous éclatons de rire. Quand l’hilarité meurt, je lâche :
— Je suis désolé, Pika.
Il hausse un sourcil.
— De quoi ?
Bon, il ne va pas me faciliter la tâche. Je soupire, pose la bière sur la table du salon et me tourne vers lui pour soutenir son regard.
— De t’avoir menti sur la raison de mon voyage. De t’avoir piqué Océane. Pour ma défense, je ne savais pas que vous vous connaissiez. Et surtout, de t’avoir déçu en te donnant le pire des exemples à suivre.
Son regard s’adoucit.
— Tu n’es pas le pire exemple, Lucas. Tu as toujours été mon héros et même les héros font des conneries. C’est vrai que tu m’as déçu : ce que tu as fait à Océane est dégueulasse.
J’ai eu beau me le répéter cent fois, entendre ces mots sortir de la bouche de mon frère me blesse.
Je baisse la tête, n’en menant pas large.
— Je sais, murmuré-je. Crois-moi que je le regrette. Tu me manques. Elle me manque.
— Tu lui manques aussi.
Aussitôt, je redresse le menton et plisse les yeux, dans l’attente.
— Elle est passée me voir pour s’excuser.
Mon cœur bat la chamade. Putain que je suis devenu mièvre. Ma vie était tellement plus simple quand j’étais un connard qui se foutait de tout le monde.
Ouais, c’est ça. Si tu te foutais de tout le monde, tu ne te serais jamais retrouvé dans cette merde.
Pas faux. Un point pour la petite voix.
— Comment va-t-elle ?
— Comme quelqu’un qui a le cœur brisé : mal.
Nouveau coup de poignard. Hugo possède une sensibilité qui me fait défaut ? Ouais, eh bien il pourrait l’utiliser pour autre chose qu'à remuer le couteau dans la plaie.
Il prend une autre gorgée de bière tout en me scrutant par-dessus la bouteille.
— Je lui ai expliqué pour la promesse.
— Ah.
— Tu ne lui avais rien dit.
— Non. Nous n’avions pas eu l’occasion d’en discuter. Elle a réagi comment ?
Mon pouce frotte la paume de ma main.
— Elle a compris. Est-ce que ça suffira pour que tu la récupères ? Ça, je ne sais pas.
Devrais-je être soulagé qu’Océane ait les morceaux manquants du puzzle ? Morceaux qui plaident en ma faveur. Ou devrais-je me sentir plus abattu parce que même avec cet atout, elle n’a pas donné signe de vie ?
Pika pose sa bouteille vide à côté de la mienne et prend une grande inspiration.
— Faut que je te dise un truc, Lucas. Tu te souviens du soir où tu t’es fait cette cicatrice en ouvrant une boîte de sauce tomate ?
Bien sûr que je m’en souviens. Pika se plaignait encore du repas. Mon père ronflait sur le canapé et je devais entamer mon service du soir alors que j’étais totalement épuisé. Toute la soirée, au restaurant, ma main m’avait élancé tandis que je débarrassais les assiettes et servais les plats. Une soirée de merde, en somme.
— Je t’ai engueulé parce que tu te plaignais. Je m’en suis voulu.
Mon frère m’adresse un sourire attendri et balaie ma culpabilité d’un geste de la main.
— C’est oublié. Ce soir-là, tu m’as hurlé que le supermarché du coin manquait d’approvisionnement. Je savais que tu mentais parce que j’y allais régulièrement avec des potes. Le lendemain, c’était le jour des courses et je t’ai suivi discrètement. Je t’ai vu récupérer un carton de vivres au Secours Populaire et tout transvaser dans des sacs de supermarché. Ce jour-là, j’ai été secoué parce que je me suis rendu compte qu’on était bien plus dans la merde que ce que ce que je pensais. Et j’ai aussi compris pourquoi tu te tuais à la tâche depuis des mois : pour nous nourrir et nous permettre de conserver un toit sur la tête alors que papa ne faisait que se soûler et dormir. Tu nous protégeais et moi, j’avais été ingrat.
Je passe une main sur mon visage.
— Merde.
Sa main tapote mon épaule dans un geste de réconfort.
— À la suite de cette découverte, j’ai pris une décision : t’aider. Je suis allé voir Rams pour lui proposer mes services. Je fourrais l’argent dans le portefeuille de papa pour que tu n’y voies que du feu.
— Et c’est là que je t’ai chopé.
Il acquiesce.
— La suite, tu la connais : tu as appelé maman, on a tout balancé. Elle et papa se sont engueulés de façon magistrale et je suis parti chez maman.
— Dès que tu es monté dans la voiture, je me suis aussi engueulé avec papa. Il chialait comme une madeleine en répétant que tout ça était de sa faute. J’ai pris toutes les bouteilles et les ai vidées dans l’évier sous son regard hagard. Le lendemain, j’ai cherché un centre de désintox. J’avais pété un plomb : à cause de lui, je me retrouvais séparé de toi.
— Je ne suis pas tout blanc non plus : je savais ce que je faisais, quand je suis allé voir Rams. Ce jour-là, quand tu m’as demandé de partir, j’ai su que tu faisais encore un sacrifice. Encore. Tu m’as sauvé, Lucas. En m’éloignant, tu m’as offert un avenir et si je suis l’homme que je suis aujourd’hui, c’est grâce à toi.
Putain d’yeux qui piquent et de gorge nouée.
Mon cerveau analyse tout ce que mon frère vient de me dire. La même histoire, deux points de vue différents. Une idée explose soudain dans mon cerveau. Je fronce les sourcils.
— Attends… Il n’y a jamais eu de Coupe du Monde ?
Il m’adresse un sourire contrit.
— Non. J’ai baratiné ça pour ne pas que tu te sentes coupable de ne pas en faire assez. Tu t’occupais de tout, tu bossais comme un dingue pour tes études et pour payer le loyer et la nourriture. Si je t’avais dit que je faisais ça pour t’aider, tu l’aurais mal pris et te serais senti minable alors que tu étais le héros de l’histoire.
Je me lève et fais les cent pas, réalisant l’énormité de toutes ces révélations.
— J’ai perdu Océane pour une Coupe du Monde inexistante ?
L’incrédulité le dispute à l’énervement. Je darde un regard noir sur mon frère. Pourtant, impossible de lui en vouloir. Il voulait m’aider et surtout, il a raison : je me serais senti coupable s’il m’avait dit qu’il jouait les guetteurs pour remplir en partie le rôle que je n’arrivais pas à assumer, malgré tous mes efforts.
Mon frère se lève et me prend dans ses bras.
— Je m'excuse à mon tour, Lucas. J’avais oublié ce bobard jusqu’à ce que ça ressorte à l’anniversaire de Tristan.
Un rire nerveux me saisit, frappé par l’ironie de la situation. Surpris, Pika recule d’un pas et me regarde comme si j’étais devenu cinglé.
— Non, mais avoue que c’est quand même énorme ! J’ai perdu la femme de ma vie parce que je voulais honorer une promesse qui n’avait même pas lieu d’exister. Putain ! Noah a raison : le karma finit toujours par te rattraper.
— Je suis désolé, frangin. Je ne pouvais pas deviner que ça allait revenir nous mordre au cul dix ans plus tard.
Pika n’en mène pas large. Ses mains se nouent et se dénouent en gestes désordonnés. Le voir si mal à l’aise me blesse. Bizarrement, je ne suis pas en colère. Enfin, si. Pas contre lui mais contre toute cette situation ubuesque qui a abouti à un carnage émotionnel et relationnel.
Putain de karma !
Mon frère a longtemps été ma raison de me battre mais, aujourd’hui, je vois un homme qui n’a plus besoin de moi, qui mène sa barque seul et je tire une immense fierté d’avoir contribué à l’homme qu’il est devenu. Tout cet amour que je lui porte depuis si longtemps envahit chaque cellule de mon corps. Alors, je le récupère contre moi et le serre à l’en étouffer.
— Je t’aime, Pika.
Contre ma joue, je sens son sourire s’épanouir sur son visage.
— Moi aussi je t’aime, Lulu. Je te libère de ta promesse.
Notre accolade virile prend fin. Nos regards se croisent, le cœur plus léger.
— Alors comme ça, Océane est la femme de ta vie ? demande-t-il, l’air de rien.
Ah oui, merde ! J’ai lâché ça, c’est vrai.
— Oui. Je cherche un moyen de la récupérer mais je ne suis pas certain d’y arriver.
Mon frère éclate de rire.
— Tu arrives toujours à atteindre tes objectifs. Et on parle d’Océane, la fille qui croit aux deuxièmes chances.
— Merci pour la confiance mais, là, c’est mal barré.
Il hausse les épaules.
— Demain soir, chez toi. Demande à Noah et Amaya de venir. À nous quatre, on va trouver un moyen de t’aider.
— Nous quatre ?
— Tristan sera de la partie. C’est lui qui la connaît le mieux. Il t’en voulait à mort pour le bordel que tu as mis mais il s’est calmé depuis que toute cette histoire l’a jeté dans les bras de Cat.
Mes yeux s’écarquillent.
— Tristan est avec Cat ?
Pika hoche la tête.
— Un atout de plus dans notre manche. Demain soir, on lance l’opération Romeo et Juliette !
— Ils meurent à la fin, Pika.
Mon frère m’adresse un sourire éblouissant.
— On lance l’opération “Récupérer OcéLas” !
OcéLas ? Je cligne des yeux. Encéphalogramme de la grenouille. Puis, soudain, mes neurones se connectent.
— C’est naze. Faudra lui trouver un meilleur nom.
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