Contre Coeurs (French Edition)

Laurie Pyren · Chapitre 9 sur 41

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Contre Coeurs (French Edition)

9. Lucas

9

 

 

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L U C A S

 

Elle est encore à la bourre.

Quinze minutes que je poireaute comme un con derrière les barrières de la file d'attente, pendant que la planète entière défile derrière moi pour s’enregistrer. Le manque de ponctualité est un défaut qui me hérisse. Je prends tout retard comme un affront personnel. Comme si je n’étais pas assez important dans la vie des gens pour qu’ils se donnent la peine d’être à l’heure.

En prime, Noah m’a plongé dans une humeur massacrante sur le trajet de l’aéroport. Hier soir, Pika et lui sont venus manger chez moi. J’en ai profité pour annoncer à mon frère que je partais en voyage au Mexique.

— Tu viens de gagner au loto ou quoi ? a-t-il demandé.

— Non. J’ai gagné ce voyage grâce à mon entreprise : ils ont décidé de récompenser les dix employés les plus performants et je suis du lot. C’est un nouveau truc de reconnaissance qu’ils testent cette année.

— Et tu ne pouvais amener personne ?

J’ai ébouriffé ses cheveux avec tendresse. Il a râlé.

— Non. Et tant mieux ! Sinon j’aurais dû choisir entre Noah et toi, ai-je plaisanté.

— Amaya est enceinte. J’étais le choix évident !

Mon ami et lui se sont chamaillés pour déterminer lequel des deux aurait été la meilleure option pendant que je bouclais mes bagages.

Et ce matin, dans la voiture, j’ai eu droit à un sermon.

— Tu ne devrais pas mentir à ton frère, a reproché Noah.

J’ai soupiré, me sentant coupable. Je déteste cacher des choses à Pika.

— Je ne pouvais pas lui en parler. J’ai pesé le pour et le contre et ma décision était réfléchie. Par contre, je lui dirai plus tard.

— Pourquoi pas maintenant ?

J’ai passé la main dans mes cheveux, agacé.

— Parce que je suis coincé, Noah. Je ne peux pas dire à Pika que je voulais honorer ma promesse alors que j’en suis incapable : je n’ai pas la somme nécessaire. Il en aurait conclu que j’avais besoin d’argent et que les finances vont mal. Il aurait voulu m’aider alors que ça, c’est mon rôle de grand frère. Et comme c’est une pipelette, en moins de temps qu’un pet se dissout dans le vent, mon père, ma mère, son nouveau mari et le beau-fils auraient été au courant. Mon père aurait ensuite refusé l’aide que je lui apporte alors qu’il en a besoin. Et pour couronner le tout, j’ai travaillé dans l’agence bancaire qui a octroyé le prix au moment où ça s’est passé et si quelqu’un fait le lien, on peut me retirer mes gains parce que je suis vraiment borderline sur ce coup-là. Moins de gens sont au courant, mieux c’est.

Noah a freiné brusquement au feu rouge et s'est tourné vers moi.

— Je comprends ton raisonnement mais je ne cautionne pas. Je crois que la vérité est toujours préférable. Et je reste sur le fait que tu ne devrais pas tenter de récupérer cet argent en manipulant cette fille. Tu devrais lui expliquer pourquoi tu le veux.

J'ai imaginé la conversation et j’ai ricané.

— Elle ne comprendrait pas. Et ce sont mes affaires, Noah.

— Très bien, fais comme tu veux.

Il fulminait.

Soudain, une silhouette au loin attire mon attention, chassant les pensées que je ruminais en boucle. Océane se hâte de traverser le hall et arrive à ma hauteur, essoufflée.

— Désolée, désolée ! Il y avait des bouchons partout et des gens super lents sur la route. L’enfer !

— On a quasiment fait la même route et pourtant, je suis à l’heure, rétorqué-je froidement.

Elle m’offre un sourire sarcastique.

— L’avion est parti ?

— Euh… non.

— Alors, tout va bien. Allez, mon canard, arrête de râler, il faut qu’on aille s’enregistrer.

Et la voilà s'engouffrant dans la file d’attente tandis que je la suis comme un toutou. Nous déposons les bagages et arrivons à la sécurité. Je la laisse nous guider tout en observant attentivement le comportement des autres passagers. Elle semble totalement à son aise alors que je suis perdu. Elle sort un sac avec des liquides et enlève son sweat à capuche.

J’hallucine.

Son tee-shirt est orné d’une licorne obèse dotée d’ailes minuscules, bien

trop petites pour son gabarit. 1 I believe I can flyest écrit juste au-dessous de l’animal optimiste.

— C’est un de mes préférés, déclare-t-elle.

Je lève les yeux au ciel, ce qui la fait rire.

La sonnerie du portique de sécurité retentit et une femme se fait fouiller. Mon stress commence à monter, même si je sais que je n’ai jamais manipulé d’explosif.

Océane se tourne vers moi et avise mon jean noir.

— N’oublie pas d’enlever ta ceinture.

Merde.

Je la balance dans un des bacs.

Nous récupérons nos affaires sans encombre et filons à notre porte d’embarquement. Elle navigue dans la foule et les couloirs comme si elle vivait ici, tandis que je m’imprègne de l’ambiance qui règne dans l’aéroport. C’est la première fois que je prends l’avion et j’oscille entre fascination et angoisse.

— Je déteste les aéroports, soupire-t-elle en s’asseyant. Il faut toujours attendre une éternité pour tout : enregistrer les bagages, embarquer, récupérer ses valises.

Un comble quand même pour une femme qui est maîtresse dans l’art de faire poireauter les autres.

— Arrête de râler, mon lapin. On va au Mexique…

Retour à l'envoyeur.

Ses lèvres s’étirent en un sourire en coin.

— Bien joué, mon canard.

Notre relation semble moins tendue. Je devrais engager la conversation pour commencer à mieux la cerner mais rien ne vient. Alors je reste comme un con, planté là, cogitant pour trouver quelque chose à dire. Vraiment, les humains, ce n’est pas mon truc.

Elle tire une liseuse de son sac à dos et me regarde avec des points d’interrogation dans les yeux.

— Tu attends quelque chose ?

— Non. Je pense que je vais aller faire un tour.

Bonne idée. Me dégourdir les jambes avant de me payer dix heures d’avion ne pourra pas faire de mal.

Lorsque je reviens, une foule s’est massée devant le comptoir d’embarquement tandis qu’Océane semble plongée dans sa lecture.

Je m’assois sur le siège à côté.

— On devrait…

Un index autoritaire apparaît devant moi.

— Pas maintenant, mon canard. Ils vont conclure.

— Qui va conclure ?

Elle quitte enfin sa liseuse pour me fusiller du regard.

— Jen et Aaron 2 !

C’est marrant mais ses goûts littéraires ne m’étonnent pas du tout.

— Harlequin ?

— Pfff… La romance ne se résume pas à Harlequin, canard ignare.

— Donc tu es une romantique…

— Ce n’est pas parce que je lis de la romance que je suis romantique et cul-cul. J’aime qu’on m’offre des fleurs ou du chocolat - avec priorité sur le chocolat quand même -, mais les grandes déclarations publiques enflammées, non.

L’hôtesse appelle la zone deux et la foule se meut en nouvelle vague vers le comptoir. Océane range sa liseuse et observe la masse.

— On ne devrait pas y aller aussi ? demandé-je.

Pendant un instant, elle me fixe puis un rictus sarcastique s’étire sur ses lèvres.

— Tu n’as jamais pris l’avion, n’est-ce pas ?

Comment a-t- elle deviné ?

— Non.

Avouer que je n'ai jamais voyagé me donne l’impression qu’elle prend l’ascendant sur moi.

Elle désigne le troupeau et chuchote :

— Alors, là, ils sont en train d’embarquer les familles et les business. Et tous les petits vieux qui se massent devant le comptoir comme des zombies vers de la chair fraîche, ils n'ont rien à faire là. Certains vont tenter de passer et se faire refouler. Puis à un moment donné, l’hôtesse va lancer un message du genre : “si votre zone n’est pas appelée, dégagez le passage.” Un grand classique.

Sa prédiction se réalise dans la minute suivante.

Notre tour arrive et nous voilà installés dans nos sièges. Pendant que l’appareil roule, j’écoute en détail les consignes de sécurité et les mémorise, des fois qu’un crash serait à l’ordre du jour. Océane, elle, est de nouveau plongée dans son bouquin. Elle doit connaître la procédure d’urgence par cœur. Me voyant m’agiter sur mon siège comme si j’avais des vers aux fesses, elle se tourne vers moi.

— Tu es tout pâle, mon canard. Si tu dois vomir, il y a un sac spécialement conçu pour ça dans le filet. Mais si tu pouvais éviter, ça m’arrangerait : je suis une vomisseuse sympathique.

Je vais donc éviter de dégobiller mon petit-déj.

L’avion prend de la vitesse, mes intestins jouent à Twister.

— Ferme les yeux, mon canard, et imagine que tu es sur un manège à sensations, dans un parc d’attraction.

J’acquiesce et suis son conseil.

Ça marche !

Soudain, mon estomac descend dans mes rotules et revient à sa place un instant plus tard. On a décollé.

— Tu peux ouvrir les yeux et profiter du paysage, lance ma compère.

Après le repas, arrosé d’un verre de vin, je plonge dans le sommeil, bercé par les vibrations de l’avion.

Une voix me réveille en sursaut.

— Ici, votre commandant de bord. Nous allons traverser une zone de turbulences. Veuillez attacher votre ceinture et redresser votre siège.

Derrière le hublot, des éclairs zèbrent le ciel voilé de nuages menaçants.

— C’est beau, murmure Océane.

Elle est dingue ou quoi ? C’est flippant, oui !

L’appareil fait un soubresaut, quelques cris effrayés résonnent.

Le personnel de bord défile à toute vitesse pour vérifier ceintures et tablettes, ajoutant à l’angoisse générale.

La main d’Océane se pose sur la mienne dans un geste rassurant.

— Je te propose un jeu, dit-elle d’une voix guillerette.

— Maintenant ?

— Je ne vois pas de meilleur moment ! rétorque-t-elle en observant mes jointures blanchies à force de serrer l'accoudoir comme si ma vie en dépendait. Je te pose plein de questions en rafale et tu y réponds du tac au tac. On va passer dix jours ensemble alors en plus, ça nous permettra d’en savoir un peu plus sur l’autre.

— Quel genre de questions ?

— Pas des trucs hyper personnels, ne t’en fais pas mon canard.

— Alors tu y réponds aussi.

Elle acquiesce.

— On y va : thé ou café ?

— Café.

— Les deux pour moi. Et aussi du chocolat chaud en hiver. Frères et sœurs ?

— Un petit frère et un beau-frère.

— Une sœur de dix ans mon aînée. Ton plat préféré ?

— Tournedos Rossini, pommes de terre sautées et cèpes.

Elle siffle à ma réponse.

— Monsieur a des goûts de luxe. Hachis parmentier pour moi. L’aliment que tu détestes le plus ?

— Les pâtes.

Sans hésiter.

Elle ouvre de grands yeux.

— Mais qui déteste les pâtes ? Ça ne peut même pas exister, quelqu’un qui n’aime pas les pâtes ! Mon canard, tu es trop bizarre !

J’en ai surtout trop mangé pendant trop longtemps.

Un nouveau soubresaut agite l’appareil et mes intestins avec. Elle serre ma main plus fort, son sourire rassurant toujours sur les lèvres.

— On continue : ville ou campagne ?

— Ville.

— Pareil pour moi. Célibataire ou en couple ?

— Célibataire. Je n’aurais pas partagé ma chambre avec une autre femme si j’avais été en couple. J’ai des limites. Je croyais qu’on avait dit pas de questions personnelles ?

— Ce n’est pas vraiment personnel, décrète-t-elle. Célibataire aussi. Chien ou chat ?

— Ni l’un ni l’autre mais je choisirais un chat probablement. Au moins, il fait sa vie tout seul sans besoin d’être materné. Et toi ?

— Chat. Avec Catalina, ma meilleure amie et coloc, nous avons récupéré un chat à trois pattes qu’on a appelé Tripode. Il l’adore mais il me déteste. Je suis certaine qu’il est l’antéchrist en personne. Dès que Cat a le dos tourné, il me mord et se jette dans mes jambes pour me faire tomber.

Tiens, qu’est-ce que je disais sur les chats errants ?

Elle tapote sa lèvre du doigt.

— Peut-être qu’il préfère Cat parce que ce diminutif veut dire chat. Hum… Non, je ne crois pas.

— Il est peut-être juste maléfique, proposé-je.

— Oui, ça doit être ça. Avec quelle personnalité décédée choisirais-tu de dîner ?

Un nom me vient immédiatement en tête, accompagné de souvenirs douloureux. Je renvoie ces pensées dans leur boîte et réponds :

— Si elle est morte, je ne peux pas dîner avec.

— Pfff. Quel manque d’imagination ! Allez, réponds !

Je réfléchis un instant.

— Olivier Levasseur.

— Jamais entendu parler. C’est qui ?

— Un pirate. Il a caché son trésor avant de se faire arrêter. Juste avant la pendaison, il a jeté la carte indiquant l’emplacement de son butin dans la foule. Sauf qu’elle était cryptée. À ce jour, personne n’a réussi à la décoder.

— Fascinant. Tu voudrais la décoder ?

— Non, je veux son trésor. Si je dîne avec, il pourrait m’en révéler l’emplacement. Et toi ?

Elle m’envoie un regard circonspect. Eh oui, je suis un homme terre à terre obsédé par l’argent.

— Il y a un an, j’aurais répondu Ghandi ou Mère Thérèsa parce que les personnes aussi ancrées dans leur spiritualité me fascinent. Mais aujourd’hui, je dirais Clémence, ma tante. Je donnerais tout pour dîner une dernière fois avec elle.

Si tu savais comme je te comprends… Pierre me manque…

Une ombre furtive passe sur son visage mais elle se reprend si vite que je crois avoir rêvé.

— Comment déclencherais-tu l’apocalypse ?

— Celle-ci demande réflexion.

— Tu n’as pas de plan de conquête du monde préétabli ? ironise-t-elle.

— Si. Pour conquérir le monde, pas le détruire. Bah, allons-y pour le virus : on a vu que ça a bien foutu le bordel. Et toi, tu ferais comment ?

— Mesdames et Messieurs, ici votre commandant de bord. Nous sommes sortis de la zone turbulence.

Les signaux lumineux s’éteignent. Pris dans notre jeu et rassuré par son calme, je n’ai presque pas fait attention aux soubresauts de l’avion.

— Enfin ! souffle Océane. J’étais à court de questions.

— Tu n’as pas répondu à la dernière.

Elle réfléchit un instant.

— Je couperais l’approvisionnement mondial en papier toilette. Lors de la pandémie, c’est la première chose sur laquelle les gens se sont jetés. Naïvement, j’aurais pensé qu’ils auraient commencé par la farine, les pâtes et le riz. Mais non, c’est le PQ qui a gagné. Et si je voulais conquérir le monde, je créerais une banque mondiale du PQ pour obtenir le monopole et je le revendrais à prix d’or.

Impossible de m’empêcher de sourire devant une idée aussi pourrie.

— C’est l’idée la plus naze que j’ai jamais entendue, soupiré-je, faussement dépité.

Nous nous regardons un instant et nous éclatons de rire.

Tiens, c’est une première… Depuis quand elle m’amuse au lieu de m’énerver ?

— Au moins, ça t’a fait penser à autre chose, mon canard, rétorque-t-elle en baissant son siège. Je vais essayer de dormir un peu avant l’atterrissage.

Elle ferme les yeux.

— Océane ?

— Hmmm ?

— Merci.

Elle ouvre les paupières et me fixe. Puis, lentement, avec la délicatesse d’une fleur qui s’ouvre, un sourire lumineux s’épanouit sur son visage et, pour la première fois, atteint ses yeux.

— De rien, Lucas.

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