Contre Coeurs (French Edition)

Laurie Pyren · Chapitre 6 sur 41

Pages du PDF

Contre Coeurs (French Edition)

6. Océane

6

 

OceanofPDF.com

O C É A N E

 

— Allez, Océane ! Encore un effort, tu y es presque !

Il se fiche de moi ? Il reste au moins la moitié de la corde à grimper ! Mes bras sont en feu, mes cuisses anesthésiées, et une furieuse envie de lui faire avaler sa fichue corde me titille.

Je darde sur Hugo un regard noir qui ne le déstabilise pas pour un sou. Sous sa tignasse châtain, son regard noisette est teinté d’amusement en me voyant galérer.

— Je suis bien contente que ce soit notre dernier entraînement, espèce de tortionnaire.

Il s’esclaffe et grimpe à la corde d’à côté comme un singe. Arrivé à ma hauteur, il se penche vers moi.

— Tu veux que je te soutienne les fesses pour terminer ?

— Non ! Personne ne touche à mes fesses !

Grrr… Maudit Hugo !

Pauuuse !

Bon, là, tout le monde se demande d’où sort Hugo et ce qu’il fait là. Alors, on rembobine le film. Marche arrière toute et me voilà au travail, trois semaines avant la course.

Je suis dans mon bureau et le beau gosse brun aux yeux bleus assis dessus comme s’il était chez mémé, c’est Tristan, le community manager de l’Office qui fait aussi office de webmaster, de réparateur d’imprimante et s’occupe de tous les trucs informatiques. Oui, chez nous, la polyvalence est de mise. Sauf pour le gang des tricoteuses, qui frôle la retraite et à qui on évite de confier des tâches trop technologiques pour ne pas faire exploser nos systèmes informatiques, et qui se réunissent deux soirs par semaine pour tricoter ensemble. Mais ça, c’est une autre histoire.

— Tu fais quoi ? demande Tristan en piquant un trombone sur mon bureau.

Ah, il s’ennuie.

— À ton avis ? Je bosse sur les routes gourmandes.

Coup d'œil moqueur tandis qu’il massacre le morceau de métal.

— Tu vas finir quand ? Je vais en avoir besoin pour le mettre en ligne. Et aussi pour faire la grande annonce sur les réseaux sociaux.

Il prend un air inspiré, nez au plafond et écarte ses bras pour mimer une banderole.

— “Pinson-Les-Flots, la ville qui pense à tous vos problèmes gastriques !” Ça va faire fureur !

J’éclate de rire.

— C’est naze.

Il passe la main dans ses cheveux gominés. Je déteste les cheveux gominés. Ça fait gras et macho italien sur le retour.

— Tout comme son histoire de routes gourmandes. Je manque totalement d'inspiration pour le concept. Laborde veut que pendant au moins un mois, je me focalise sur ça. Ton projet de boutique était beaucoup plus intéressant.

Tristan m’ayant aidé à le concevoir, il est le seul à connaître mon projet. Il a été embauché il y a un an et nous nous sommes tout de suite très bien entendus. C’est un bon ami. Cat, elle, aimerait vraiment avoir l’occasion de voir si c’est un bon amant. Je pense qu’elle a eu un petit coup de cœur sur lui lorsqu’elle est venue me voir à l’Office, la semaine dernière.

Aujourd’hui, je mets mon super plan machiavélique en marche. Depuis que je connais le prix à remporter de la course, je me suis entraînée mais force est de constater que j’ai du mal à le faire seule. Par exemple : je n’arrive toujours pas à grimper à une corde. Or, Tristan est un sportif. Outre sa gueule d’ange, il possède des muscles sculptés à la salle de sport. Avec Cat, on a monté tout un bobard pour qu’il me donne un coup de main sans révéler mon objectif de participer à la course et donc d’ouvrir moi-même cette boutique. Il ne reste plus qu’à croiser les doigts pour que ça fonctionne.

— Dis, j’aurais un service à te demander, Tristan.

Totalement absorbé par sa sculpture abstraite de trombone, il marmonne un “ouais ?” distrait.

— Avec Cat, on voudrait aller passer une semaine aux Baléares et…

— Cool ! Je peux venir ?

— Nooon ! Donc on voudrait aller passer une semaine aux Baléares dans environ un mois. Et je ne rentre plus dans mon maillot de bain. Alors, je me disais que tu pourrais me donner un coup de main pour m’aider à perdre du poids.

— Désolé, je ne fais pas dans la liposuccion.

— Rhaaa… Mais non, j’aimerais me mettre au sport. Un genre de truc intensif, tu vois.

— Viens à la salle avec moi.

— Non, je suis fauchée en ce moment. Et puis, je me connais : je sais que je vais m’ennuyer à soulever des haltères. J’aurais plutôt vu les parcours d’obstacles dans le parc Jean Moulin. Avec la corde, les rondins à sauter, tout ça. Plus mon genre, tu vois.

Il abandonne son trombone qui n’a plus aucune forme. Même avec une imagination débordante, personne n’arriverait à déterminer ce qu’il voulait représenter. Ses yeux se plissent et sa bouche se pince.

— Je n’ai pas du tout le temps en ce moment. Je bosse sur un projet perso. Par contre, je peux demander à Hugo.

— Ton frère ? Le mécano ?

— Oui. En plus, il est célibataire.

— Euh… Tristan… Je ne suis pas certaine que tu aies compris le concept… Je veux perdre du poids avant de partir une semaine aux Baléares avec Cat. En célibataires. Pas sûre que me mettre avec quelqu’un juste avant, soit la meilleure idée du monde.

Il hausse les épaules.

— Tu n’es pas obligée de te marier avec. Moi, je te donne juste une info. Au pire, tu peux aussi t’envoyer en l’air pour dépoussiérer les tuyaux.

Voilà. Tristan vient de suggérer que je me tape son frère que je ne connais même pas. Aucune idée de quoi en penser.

Je passe une main sur mon visage. Cet homme me fatigue.

— Mes tuyaux vont très bien et se font régulièrement nettoyer, merci. Et je veux seulement de l’aide pour me motiver, pas trouver un partenaire.

— Rabat-joie.

— Bon, TU VAS L’APPELER, OUI ?

Il ricane en sortant son téléphone.

— Trop facile. Salut frangin, j’ai un truc à te demander.

Il s’éloigne de quelques pas, explique le cas et raccroche sur un merci.

— Tu as rendez-vous avec lui au Parc Jean Moulin ce soir à 18h.

Je saute de ma chaise et étreins mon ami.

— Mes bourrelets te remercient, Tristan.

 

Et voilà comment Hugo est devenu mon tortionnaire. Depuis trois semaines, je grimpe des cordes, saute par-dessus des rondins et j’arrive même à courir cinq kilomètres sans avoir l’impression que je vais mourir. Si avec ça, je ne gagne pas cette fichue course aux œufs, je me coupe une main ! Non, je retire. Trop extrême.

Je termine mon ascension sous l’œil goguenard de Hugo et redescends à la vitesse de la lumière. On se tape dans la main pour se féliciter. Essoufflée par notre séance, je m’assois sur un banc et reprends ma respiration en buvant un peu d’eau. Hugo me rejoint. Il n’a pas transpiré une seule goutte. Normal, il est comme les profs de sport : il se contente de regarder en donnant des ordres pendant que les autres triment. Une technique éprouvée dès l’Égypte antique, lors de la construction des Pyramides. Avec bien plus de morts qu’une séance de sport…

— Alors, c’était vraiment le dernier ? demande-t-il.

Oui. La course a lieu après-demain.

— Oui, je crois que je peux me débrouiller seule. En tout cas, merci beaucoup. J’ai appris plein de choses grâce à toi.

Et je vais tous les rétamer ! Les canards, les poussins, les lapins. Bref, tous ! (rire machiavélique)

Il se tourne vers moi, l’air hésitant. Ses grands yeux noisette ourlés de longs cils s’accrochent aux miens. Il prend une grande inspiration et se lance :

— Ça te dirait d’aller prendre un café avec moi ?

Un rencard ? Panique ! Panique !

Hugo et moi, on n’a jamais eu ce genre de conversation avant. Je détaille ses cheveux châtains et courts, ses traits fins, ses grandes mains de mécanicien aux ongles toujours sales, ce que je trouve sexy. Il est mignon et drôle sauf que je n’ai jamais pensé à lui comme ça. Je ne savais même pas que je l’attirais.

— Euh…

Un sourire hésitant apparaît sur ses lèvres et il se frotte la joue impeccablement rasée, comme toujours.

Mais pourquoi je pense à ça, moi ?

— C’est pas grave, Océane. Ça m’a fait plaisir de t’aider.

Reprends-toi, Océane !

— Non, attends. Tu m’as juste prise au dépourvu. Je ne pensais pas que… Enfin, tu vois. J’ai actuellement plein de projets en cours et je ne cherche pas à me mettre avec quelqu’un et… Je pars aux Baléares avec Cat et on pensait y aller en célibataires et…

Tu t’enfonces. Genre Voyage au Centre de la Terre.

— Hey… C’est juste un café, réplique-t-il d’un ton doux. Je ne te demande pas de te marier avec moi ni de porter ma progéniture. Je veux juste passer un peu de temps avec toi pour apprendre à mieux te connaître, c’est tout.

— C’est tout ?

— Tu verrais ta tête, dit-il en riant. On dirait que je viens de t’enlever le poids du monde que tu portais sur les épaules. Oui, rien d’autre.

— Alors d’accord.

Après tout, pourquoi se priver ?

— Ce week-end ?

Je grimace. C’est justement là que se joue l’avenir de ma boutique imaginaire et que je dois mettre une raclée aux poussins, canards et autres animaux de la ferme.

— Pas possible, j’ai déjà quelque chose de prévu avec Cat. Mais vendredi prochain, ça irait ?

Il m’offre un sourire éblouissant, comme si je venais de lui annoncer qu’il était le gagnant du gros lot au Loto.

— Parfait.

Soudain, une pensée traverse mon esprit.

Merde ! Faut que je précise quand même.

— Tu sais, Hugo, quand je te disais qu’on comptait partir en célibataires avec Cat… Ça voulait pas dire que je compte me taper tous les mecs des Baléares, hein. C’était plutôt une question d’avoir l’esprit tranquille. Non, parce que je ne voudrais pas que tu croies que tout le monde m’est passé dessus sauf le train.

Voyage au Centre de la Terre… Le retour !

Je souris pour cacher ma gêne et reprends ma fausse confiance en moi que je projette habituellement aux autres, sauf lorsqu’ils me prennent au dépourvu.

— Voilà, quoi, tu comprends.

Il hoche la tête, moqueur.

— Je comprends.

Nous nous levons et je lui fais la bise.

— Parfait, à vendredi prochain, Hugo.

Une heure plus tard, je termine de me doucher lorsque Cat rentre chez nous après son service à la maison de retraite.

— Alors, ce dernier entraînement ?

— Je grimpe à la corde à la vitesse d’un chimpanzé et je saute les obstacles avec la grâce d’une gazelle.

— Tu vas tous les éclater ! s’exclame-t-elle en tapant dans ma main.

Tripode miaule de mécontentement. Il n’aime pas que je sois trop proche de Cat. Le chat est jaloux et pense qu’elle est sa propriété. Pourriture de félin.

— Et j’ai rencard avec Hugo vendredi prochain.

Je m’attelle à la préparation du repas, c’est mon tour ce soir. Elle ôte sa blouse de travail et s’assoit à la table de la cuisine. Aussitôt, le chat maléfique saute sur ses genoux et se met à ronronner tout en me regardant d’un air triomphant.

— Non ! ? Raconte.

Je m’exécute en coupant les tomates.

Bien entendu, elle est morte de rire lorsque j’évoque l’histoire du train.

— Donc tu lui as dit que tu voulais partir en célibataire…

Je grimace.

— Oui. Peu reluisant, j’admets. Mais je ne m’attendais pas du tout à ce qu’il me propose un rencard alors j’ai pédalé dans la choucroute.

— Bah, au moins, il y a du mieux : tu as accepté un rencard.

Je pose le couteau et regarde mon amie, qui caresse le suppôt de Satan.

— Je vais gagner, Cat. On partira toutes les deux au Mexique, on boira des margaritas et des mojitos au bord de la plage et on reviendra toutes bronzées.

— Je suis déjà bronzée, rit-elle en désignant sa peau hâlée.

— Alors tu le seras encore plus. Mais bref, je voulais me concentrer sur mon objectif et ne pas me prendre la tête quand on sera au Mexique, c’est tout. On verra après pour Hugo.

— Il te plaît au moins ?

Je réfléchis quelques instants à sa question.

— Je pense que oui. Au moins physiquement. Après, tu sais que je n’accorde pas ma confiance facilement depuis Calvin. J’ai besoin de temps.

— Tu as surtout la trouille de te planter en beauté encore une fois. Mais Hugo n’est pas Calvin.

— C’est d’ailleurs pour ça que je vais me laisser une chance avec lui.

Je brandis le couteau et termine le découpage de la tomate.

— Tu sais, Cat, j’y ai pas mal réfléchi et je crois que finalement, ce qu’il me faudrait, c’est un connard. Un mec avec qui je peux m’envoyer en l’air sans prise de tête, sans devoir jouer la parade nuptiale mais dont je ne pourrais jamais tomber amoureuse et vice-versa.

— Genre le con de banquier ?

— Genre.

Un échange de regards et nous éclatons de rire.

OceanofPDF.com