Contre Coeurs (French Edition)

Laurie Pyren · Chapitre 5 sur 41

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Contre Coeurs (French Edition)

5. Lucas

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L U C A S

 

La portière de ma voiture grince en se refermant. Sac de sport à l’épaule, je la fixe quelques secondes d’un air suspicieux, m’attendant à ce que mon tacot s’effondre sur lui-même.

Bon, ce n’est pas pour aujourd’hui apparemment.

Un pré-ado sort du porche d’un immeuble et fixe mon costard.

— Tu viens faire quoi, dans le coin, le bourge ?

J’éclate de rire en désignant ma vieille voiture.

— Tu trouves que ça ressemble à une bagnole de bourge ?

Il croise les bras, lève le menton d’un air bravache de caïd des bacs à sable.

— Non, mais le costard, oui. Et puis t’as quoi dans ton sac ? Du fric ?

Je soupire. Putain que je déteste ce coin avec ces immeubles aux façades écaillées, aux cages d’escaliers qui sentent la pisse, aux petites frappes qui se prennent pour les maîtres du monde.

— Mes affaires de sport. Allez, on arrête de jouer. Dis à Rams que Lucas Varennes lui passe le bonjour. Et tu devrais lui dire avant de commencer à démonter ma caisse. Parce que si tu y touches ne serait-ce qu’avec les yeux, il te démolira.

Le gamin tente de garder une posture de dur à cuire malgré le doute qui transparait dans ses traits.

Eh oui, je connais le boss.

Je le dépasse et m’engouffre dans l’immeuble, monte les trois étages à pied, l'ascenseur ayant rendu l’âme il y a plusieurs années, et frappe à la porte.

— Salut fiston.

— Salut papa.

Je hais ce taudis HLM. L’odeur de friture et de vieux assaille mes narines. Ce sera toujours l’odeur de la misère pour moi. La pièce principale fait office de cuisine, salon et salle à manger. Quelques photos de mon frère et moi ornent les murs au blanc défraichi qui a viré au jaune avec les années. Je souris avec tendresse en voyant Pika et moi manger une glace, nos bouches colorées par le chocolat. Dans la seule chambre de l’appartement que je partageais avec lui, je suis certain que la déco n’a pas changé depuis des années : un poster de Mario du côté de mon frangin, celui de Mortal Kombat du mien. C’est maintenant celle de mon père, qui dormait sur le canapé-lit jusqu’à ce que nous quittions le nid.

Je pose mon sac près du divan et rejoins le vieux dans la cuisine, où il nous prépare un café. Il semble fatigué, les yeux injectés de sang. Une alarme retentit dans mon cerveau.

J’ouvre les placards un à un pendant qu’il s’assoit, me regardant faire d’un air triste.

— Tu ne trouveras aucune bouteille, fiston.

— Permets-moi de vérifier par moi-même, rétorqué-je froidement en sniffant la bouteille d’eau du frigo. Tu as une tête de déterré et les yeux d’un type qui vient de se manger une bombe au poivre.

— Je viens de prendre une douche, comme toujours après le boulot, et je me suis mis du savon dans les yeux.

Ma fouille se révélant stérile, je m’assois en face de lui.

— Tu vas toujours aux réunions ?

Il soupire, agacé par mon interrogatoire.

— Une fois par mois. Lucas, ça va faire presque sept ans que je suis sobre. Tu ne peux pas me lâcher un peu ? Tu te comportes comme un foutu agent de probation.

— Je sais.

C’est ma façon de prendre soin de toi.

Jamais plus je ne veux le voir au fond du trou. À l’époque, j’étais présent pour l’empêcher de se noyer dans son vomi mais aujourd’hui, il vit seul. Je tremble d’effroi à l’idée qu’il replonge un jour et que je ne sois pas présent pour éviter le pire. C’est idiot, il est sobre depuis longtemps, et pourtant, je n’arrive pas à lâcher le morceau.

Il secoue la tête, navré.

— Comment tu vas ? me demande-t-il pour dissiper la tension.

— Bien, tout roule. Et toi ?

Il me raconte qu’il a du boulot par-dessus la tête. Il travaille dans un atelier de réparation d'électroménagers et avec la tendance actuelle écolo associée à la baisse de pouvoir d’achat généralisée, les gens ne remplacent plus mais préfèrent changer les pièces. Ce qui est bon pour les affaires de l’entreprise.

— Tu as des nouvelles de ta mère ?

Je hausse les épaules.

— Pas depuis un moment. Mais Pika m’a dit que tout allait bien. Elle continue à vivre le parfait amour avec beau-papa, ironisé-je.

— Lucas… Ta mère n’a rien à voir avec toutes les merdes qui nous sont tombées dessus. On ne s’entendait plus et elle a demandé le divorce.

— Oui, et ensuite, ça a été le début des emmerdes. Peut-être que si elle avait été là, elle aurait pu te soutenir à la mort de Pierre et elle t’aurait empêché de devenir un poivrot.

Son visage se tord dans une expression bouleversée, qu’il tente aussitôt de cacher derrière un masque renfrogné. Je regrette aussitôt mes mots.

— Ce que tu peux être buté ! Ouvre les yeux, mon grand : j’ai fait des mauvais choix après notre divorce. Tu ne peux pas lui imputer mes erreurs.

Au fond, je sais qu’il a raison. Mais toute cette colère et cette acidité qui me rongent de l’intérieur, il leur faut un coupable, et à mes yeux, ils le sont tous les deux.

D’un côté, j’ai envie de protéger mon père de lui-même, comme je l’ai toujours fait, parce que je l’aime. De l’autre, je ne peux m’empêcher de lui rappeler à chaque occasion ses erreurs, que j’ai payées au prix fort en me sacrifiant pour la personne qui comptait le plus à mes yeux : mon frère. C’est aussi un rappel à moi-même : celui de ne jamais tomber aussi bas que lui, quoi que la vie me jette au visage. De toujours me battre pour me hisser plus haut, encore plus haut.

Tous les psys de la planète diraient que je dois pardonner et tourner la page pour apaiser les relations, mais je n’y arrive pas. Les choses s’améliorent un peu avec les années mais sous les braises couve une rage prête à ranimer l’incendie à chaque instant.

Nos regards s’accrochent. Je remarque que de plus en plus de rides marquent son visage fatigué. Il soutient le duel sans faiblir. Bien que rongé par le remords, il reste un homme fier et fort qui ne se laissera pas marcher dessus par son con de fils. Je détourne les yeux le premier.

— Et sinon, Pika est passé te voir ? Il m’a dit qu’il viendrait…

Il secoue la tête.

— Je lui dirai de passer.

Je termine mon café cul sec et récupère les courses qui attendent dans mon sac.

— Tiens, dis-je en posant mon butin sur la table. Comme je mange au resto souvent, ça va se périmer alors je te les ai ramenés.

Il prend les vivres en souriant avec tendresse, pas dupe de mon mensonge.

— Ce serait dommage que de si beaux légumes frais se perdent.

— Oui, ce serait dommage.

Ses bras m’enserrent dans une étreinte bourrue. Toujours un moment qui me rend mal à l’aise.

— Merci, fiston.

— De rien, papa. Je file, Noah m’attend.

Quinze minutes plus tard, je pousse la porte de la salle de boxe appartenant à Ralph, le père de Noah. Comme d’habitude, le maître des lieux hurle sur ses jeunes recrues, les haranguant pour les obliger à se dépasser. Noah me rejoint pendant que nous nous délectons du spectacle de ceux qui souffrent sur le ring. Après tout, on en a bien le droit : nous avons été à leur place il y a un bail.

J’observe un gamin chétif combattre une fille qui fait deux fois sa taille.

— Il va prendre cher, le blanc-bec, parié-je.

Noah passe la main sur son menton.

— Pas sûr : il est agile. Il me fait penser à toi, à tes débuts.

— Tu veux dire quand on a combattu pour la première fois et que tu m’as défoncé ?

Il éclate de rire.

— Le début de notre belle amitié ! J’avais de l’avance : je boxais depuis tout petit et j’étais toujours fourré ici.

Noah est mon exact opposé physique. D’un côté, je suis blanc comme la neige et sa peau est aussi noire que la nuit. De l’autre, je suis du genre asperge alors que lui ressemble à une montagne de muscles, tout comme son père.

Nous nous changeons dans le vestiaire et nous aidons mutuellement à enfiler nos gants.

Durant l’heure suivante, nous suons notre vie sous les aboiements de Ralph, qui ne peut s’empêcher de nous invectiver entre deux engueulades de recrues.

— Plus haut ta garde, Lucas ! Noah, bouge plus vite, anticipe !

Et ainsi de suite…

Lorsque je descends du ring, le roc m’étreint à me broyer les côtes.

— T’as pas perdu ton cardio, même si tu restes le cul vissé sur une chaise toute la journée, c’est bien !

— Je cours chaque jour, Ralph, me défends-je en ôtant mes gants.

— Tu devrais venir plus souvent, tu commences à perdre tes réflexes. Toi aussi, Noah.

Nous rions. C’est toujours la même rengaine. À l’écouter, nous devrions passer notre vie ici.

— Oh, je crois que c’est le moment de la bière, annonce Noah en reculant prudemment.

— Allez, dégagez !

Le bureau de Ralph est notre repère post-entraînement. Noah sort deux bouteilles du mini frigo et les décapsule.

— Comment va ton père ?

Il sait que je passe toujours chez mon vieux avant de venir.

— Bien. Il avait les yeux injectés de sang alors j’ai cru qu’il avait picolé. Il s’était juste mis du savon dans les yeux. J’ai quand même fouillé tout l’appartement, pour être sûr.

— Putain, Lucas, tu sais que tu es vraiment chiant ? Il a arrêté de boire. Lâche-le un peu.

J’avale une lampée sous son regard courroucé.

— C’est plus fort que moi. Je flippe qu’il rechute.

— Ben, arrête de flipper et fous-lui la paix. Allez, on trinque.

— À quoi ?

— La fin de ta punition !

— C’est dans une semaine, Noah.

Il hausse les épaules.

— On s’en fout, on trinque quand même. Aux cinq jours restants, à ma magnifique femme qui attend notre premier bébé, à ton père qui est sobre, à la raclée que je t’ai mise sur le ring et j’en ai encore plein en réserve !

Du Noah tout craché… Ce mec ne voit toujours que le positif dans la vie quand j’ai plutôt tendance au négativisme. Nous sommes l’exemple parfait du dicton “ les opposés s’attirent”. Bon, il existe l’autre “qui se ressemble, s’assemble”, histoire de contenter tout le monde.

— Je t’ai mis une raclée. Faut dire que depuis qu’Amaya est enceinte, tu prends du bide toi aussi. Je suis sûr que tu nous fais une grossesse sympathique.

— Va te faire foutre, Lulu.

— M’appelle pas Lulu.

— Retire ce que tu as dit.

— Non, Lulu.

— Enfoiré.

Bataille de regards, puis nous éclatons de rire en même temps.

— À propos de ma punition… Elle aura au moins servi à quelque chose : j’ai appris une info intéressante mais tu dois garder le secret. Même pour Amaya.

— Ça c’est chaud, Lulu. Elle lit dans mes pensées.

— Alors, je ne te dis rien.

Noah est d’une curiosité maladive ; il ne résistera pas. Il frotte son menton.

— Bon, ok, je ne dis rien à ma femme.

Je tends mon poing fermé. Seul mon petit doigt dépasse, levé. Il le crochète, notre geste pour sceller une promesse qui ne peut être rompue.

— Ce matin, j’avais besoin d’une agrafeuse pour un de mes dossiers mais comme ils m’ont foutu dans un bureau anonyme, je suis tout le temps obligé de piquer celle de Manon.

Haussement de sourcils interrogateurs.

— C’est elle qui est à l’accueil de l’agence.

— Ah ouais ! Je me souviens ! La seule qui t’aime bien, c’est ça ?

Je lève les yeux au ciel.

— Voilà. Au moment où j’arrive, elle se fait appeler par Malvernes et quitte son bureau sans verrouiller son ordi. Je passe derrière pour ouvrir le tiroir de l’agrafeuse et là, devine ce que je vois ? Un échange de mails avec le maire.

— C’était chaud ?

— Arrête de troller. Non, rien à voir avec du cul. Figure-toi que l’agence sponsorise la prochaine course aux œufs de Pinson-les-Flots et offrira un prix de dix mille euros au gagnant. Ils ne l’annonceront pas avant la course pour ne pas que toute la région vienne s'inscrire. Ce sera dévoilé lorsque le gagnant remportera la mise. Une surprise coup de pub marketing. Ils veulent faire un gros coup médiatique pour ensuite pouvoir faire payer les inscriptions l’année suivante.

— Putain ! Dix mille euros pour attraper un œuf ?

— Ouais.

— Mais attends, les employés de la banque peuvent participer ? C’est pas interdit ? Côté éthique, tout ça…

Je termine ma bière et repose la bouteille sur le bureau dans un tintement cristallin.

— Si. Les employés seront mis au courant un mois avant la course, au moment des inscriptions, et ne pourront pas participer.

— Sauf qu’à ce moment-là, ta punition sera finie et tu auras réintégré le siège régional…

J’acquiesce.

— Et je ne serai pas sur le listing des employés. Par contre, si quelqu’un découvre que je le savais, je risque d’être disqualifié.

Noah tend son index, que j’accroche avec le mien. Notre serment de secret.

— Tu veux que je t’aide à t'entraîner ? propose-t-il.

— Oui. C’est un genre de parcours du combattant.

— Ça marche. Et si tu gagnes, tu vas faire quoi avec cette somme ? Rembourser le prêt étudiant pour ton école de commerce ?

Je laisse planer le silence quelques instants parce que je sais qu’il va désapprouver ma décision.

— Non. Je vais tenir une promesse faite il y a longtemps.

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