Contre Coeurs (French Edition)
22. Océane
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O C É A N E
Assis sur la chaise de sa maîtresse, le suppôt de Satan me fixe pendant que je beurre mes tartines. Immobile au point qu’on le croirait empaillé, seule sa tête dépasse de la table, comme un chat du Cheshire à qui il manquerait le reste du corps.
Pas du tout flippant.
— Ne t’en fais pas, Tripode, je ne vais pas me jeter sur toi pour te câliner.
Aucune réaction. Voix rassurante : échec.
Au milieu de la table traîne le post-it de Cat, déjà partie au travail, sur lequel est écrit un laconique “on en parlera ce soir”.
— Je crois qu’elle sait que quelque chose se trame, dis-je au chat.
En parfaite imitation de statue, il continue à me fixer avec suspicion, tendu comme un string.
Après le départ de Lucas, j’ai prétexté être fatiguée et suis allée me cacher dans ma chambre, trop chamboulée par ce qu'il venait de se passer. Comme si nous avions franchi une étape importante sans savoir ce qu’elle signifie.
— Je ne sais pas quoi faire… Est-ce que je devrais lui proposer un vrai rencard ? Après hier soir, je crois qu’il accepterait. D’un autre côté, avec Lucas, rien n’est gagné. Cet homme est un vrai mystère. On a commencé comme d’habitude, en se jetant des piques, puis ça a failli être torride pendant une seconde - sa faute, pas la mienne, note bien - pour finir par lui raconter Clémence et me mettre à pleurer dans ses bras. Rhaaa ! Je ne sais pas quoi faire ! Une idée ?
Durant toute ma tirade, Tripode n’a pas bougé d’un poil. Vraiment très flippant.
— Oui, tu as raison, il faut vraiment que j’arrête de me comporter comme si j’avais quinze ans et que je voulais inviter le garçon que j’aime bien à sortir avec moi.
Toujours aucune réaction.
— Pfff… Tu ne sers vraiment à rien, suppôt de Satan !
Cette fois, la tête s'incline légèrement.
Je rêve ou il a souri d’un air machiavélique ? Nooon, les chats ne sourient pas.
Je débarrasse la table tout en gardant l’œil sur le chat démoniaque (des fois qu’il attaquerait sournoisement) et me prépare pour le travail.
Une journée tout à fait ordinaire : Tristan, en manque d’action, tente de savoir comment vont mes amours avec l’homme mystérieux, le club des tricoteuses commente le comportement des gens de passage à leur comptoir et le reste de mes collègues vaque à ses occupations pendant que Laborde vadrouille de rendez-vous en rendez-vous dont on ne connaît ni le contenu, ni l’utilité.
Quand je reviens chez moi, j’appelle Marie-Edwige, dont Lucas a dégoté le numéro dans le bottin des anciens de l’école de commerce.
— Salut, Marie-Edwige.
Je lui replace qui je suis.
— Océane ! Quelle bonne surprise !
Après les formules d’usage, je me lance et lui explique mon problème.
— Oui, bien sûr que je vais regarder ton plan de communication. Avec plaisir ! En plus, ma meilleure amie est incollable en lithothérapie alors j’ai quelques notions. Envoie-moi aussi le lien vers ton Insta et ta boutique Etsy s’il te plaît.
— Merci beaucoup, vraiment.
— Quel est ton objectif avec cette boutique ? Ça va aussi m’aider pour analyser le tout.
— Je vise un revenu pérenne, mais pas forcément de quoi en vivre. Mon vrai projet est d’ouvrir un magasin dans quelques mois.
Et de lui détailler mon rêve de boutique, quels produits on y trouvera et les valeurs d’artisanat que je souhaite défendre.
— Ça me fait beaucoup penser à Biocosm, dit-elle, pensive. Mon père a démarré dans des boutiques comme la tienne en vendant notre crème de jour aux algues. En Bretagne, ce n’est pas la matière première qui manque.
Ah ? Je n’en avais aucune idée.
— Et comment va Lucas ?
— Votre discussion lui a fait du bien, l’informé-je. Il ne t’en veut même plus : hier, il m’a parlé de toi en bien.
Son rire cristallin résonne dans mes oreilles.
— Waouh ! Quel revirement de situation !
— Tu l’as dit !
— Océane…
— Oui ?
— Prends soin de lui s’il te plaît. À sa façon, il a toujours pris soin des autres, mais personne ne lui a retourné la pareille. Pas même moi, par ignorance.
Non, non, pas du tout étrange comme conversation…
— Euh… D’accord.
— Et si tu décides d’être plus qu’une amie pour lui, sache qu’il te faudra persévérer mais que ça en vaudra la peine.
— …
Euh…
— Je dois y aller. Je te rappelle quand j’ai fini. Bye.
Voilà voilà. Une bonne fin de conversation bien bizarre.
— Livraison de pizza hawaïenne ! hurle Cat en passant la porte.
Je sors du bureau et la débarrasse de son carton.
— Tu as vu mon post-it ?
— Difficile de le manquer, il était en plein milieu de la table.
Je sors les couverts et les verres et nous nous installons pour la séance d'interrogatoire. Une seconde, j’envisage de ne pas tout lui dire car je ne sais pas moi-même où j’en suis mais c’est Cat. Celle qui a ramassé les miettes de mon cœur après Calvin et les a recollées ensemble. Celle à qui j’ai tenu la main à l’enterrement de Mamita et dans les bras de qui j’ai pleuré à celui de Clémence.
Alors, je déballe tout : mes doutes, mes craintes de me faire jeter, mon envie d’en avoir plus de Lucas.
Elle garde le silence, mâchant sa part de pizza. Puis :
— Juste s’amuser et se laisser porter par le vent pour voir où ça mène… Mouais, raté.
Voilà. Une bonne pichenette de rappel.
— Hum… Peut-être qu’il y a plus, effectivement. Pendant la semaine sans le voir, il m’a manqué, avoué-je. Au début, je pensais souffrir d’un dérivé du syndrome de Stockholm après notre coloc forcée mais dès qu’il a franchi la porte du café, j’étais vraiment heureuse.
Silence de mort.
Elle mord dans sa part de pizza sous l’œil énamouré de Tripode, à ses pieds. Puis s’appuie sur le dossier de sa chaise en affichant un air de triomphe. Son sourire en coin me nargue.
— Cœur qui bat la chamade ? Envie de lui faire des gros câlinous ? De disséquer son cerveau pour connaître tous ses secrets ?
Je lève les yeux au ciel. Elle jubile.
— Oui. Sauf la partie dissection.
— Comme c'est romantiiiiiique ! C’est vrai qu’il est pas mal dans son genre. Il dégage un truc, ce mec. C’est pas Tristan mais bon…
— Cat ! Je ne lui demande pas d’être Tristan. Et ça n’aide pas beaucoup, là. Que dois-je faire ?
— Arrêter de tourner autour du pot. Tu lui fais part de tes intentions. Au moins, tu seras fixée.
Aïe. Risque de râteau à l’horizon.
— D’accord, soupiré-je. Je vais d’abord attendre des nouvelles de Marie-Edwige et le faire mariner un peu.
— Excellente idée ! Tu vas manger la dernière part ?
— Non, vas-y.
Quelques jours plus tard, à ma grande surprise, mon téléphone affiche un message de Lucas.
[ Des nouvelles de ME ? ]
Ce mec est vraiment nul en interactions sociales. Toute personne normalement constituée aurait commencé par un bonjour ou tout autre formule de politesse. Je décide de jouer un peu.
[ Salut mon canard, je suppose que tu veux parler de Marie-Edwige ? ]. Smiley qui réfléchit.
[ Oui. Pas d’un Moine Éclopé. ]
[ Ou de Moutarde Éternelle ? ] Smiley clin d’œil.
[ Ou de Minuscule Éléphant. ]
J’éclate de rire et quelques secondes plus tard apparaît un autre message.
[ Alors ? ]
Il a épuisé sa dose de patience et ne sait pas se servir des smileys. Bon, d’accord, c’est Lucas… Ça m’aurait étonné qu’il sache. Pour lui, ça doit encore être un truc qui prend de la place inutilement quand moi, j’en arrose mes messages. Je profite de l’occasion pour tâter le terrain.
[ Aucune nouvelle. Je te manque déjà ? Ou alors tu as juste hâte de récupérer ton chèque… ] Smiley mort de rire.
À l’intérieur, je suis loin de l’émotion transmise par la petite boule jaune. Mes yeux fixent l’écran, dans l’appréhension. Trois points apparaissent. Disparaissent. Réapparaissent. Soit Lucas s’est dégoté un fond de diplomatie et tente de trouver une formulation pour m’envoyer sur les roses, soit il écrit un message long comme le Mississipi. Enfin, la réponse arrive.
[ Un peu des deux. ]
Euh… Blackout. Je lui manque. Il veut son chèque. Est-ce que je lui manque plus qu’il ne veut son chèque ? Voilà voilà, mon cerveau est parti en suranalyse.
Hey, là-haut ! On avait dit qu’on arrêtait la régression à la phase adolescente !
Devant ce message cryptique, je laisse tomber et range mon téléphone. Dans tous les cas, cela ne change rien : je vais me lancer d’une façon ou d’une autre.
Justement, le lendemain, Marie-Edwige m’appelle et nous passons en revue mon plan de communication. Cette femme est vraiment un génie dans son domaine !
— Je vais aussi partager tes posts Insta à mon réseau. Nous avons en partie la même cible alors je pense que ça pourrait aider.
Que dire ? Sa gentillesse me donne presque les larmes aux yeux. Je comprends pourquoi Lucas est tombé amoureux d’elle. Comment pourrais-je rivaliser après ça ? Elle est belle, intelligente et bienveillante. Alors que moi… Je suis juste moi.
— Merci beaucoup Marie-Edwige.
Après avoir raccroché, le doute règne en maître : Marie-Edwige et moi, on ne joue pas dans la même cour. En plus, avec Lucas, ça a vraiment mal commencé.
Mais tout a changé, Océane.
Le souvenir de notre baiser torride au Mexique s’impose à moi.
Il avait envie de toi. Ouais, mais on était bourrés.
Nos moments de complicité rejouent dans ma mémoire tel un kaléidoscope cinématographique.
Finalement, tu as peut-être une chance de ne pas prendre un râteau.
Du pouce, je caresse le tatouage de galion et murmure pour moi-même :
— Je vais me lancer. Je dois être fixée.
Rassérénée, j’envoie un message à Lucas pour lui dire que j’ai eu des nouvelles de Marie-Edwige.
La meilleure excuse pour qu’on se revoie rapidement afin de discuter des prochaines étapes de ma boutique.
Et de tâter le terrain…
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