Contre Coeurs (French Edition)

Laurie Pyren · Chapitre 17 sur 41

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Contre Coeurs (French Edition)

17. Lucas

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L U C A S

 

J’ai besoin d’être seul et de me tirer d’ici.

De m’éloigner de mon ex et de la chieuse qui me sert de coloc.

Un passage rapide dans la chambre pour attraper mon portefeuille et je prends le premier bus pour Playa Del Carmen. Après une heure de trajet à ressasser ma colère et à maudire sur dix générations les deux femmes que j’ai laissées derrière moi, je débarque sur la Quinta Avenida. En cet après-midi, malgré le soleil cuisant, de nombreux touristes flânent devant les échoppes bordant cette avenue piétonne pavée. Un autre jour, d’une autre humeur, j’aurais pu apprécier la débauche de couleurs bigarrées et l’atmosphère festive du lieu.

Je déambule dans les ruelles de la ville, puis sur la plage pendant des heures, mes pensées obscurcies par la rage.

Comment a-t-elle osé ?

Bizarrement, je suis plus en colère contre Océane qui s’est mêlée de ce qui ne la regardait pas que contre Marie-Edwige, qui a balancé mon passé.

Lorsque la fatigue me rattrape, j’achète des churros à un vendeur ambulant et me réfugie au parc Fundadores, remarquant à peine la statue de femmes émergeant de tourbillons d’eau qui forment une arche en guise d’entrée.

Enfin, je me pose sur un banc. Ma colère s’est un peu évanouie et mon cerveau semble disposé à réfléchir plus calmement. Je fonctionne ainsi : je réagis sur le vif, puis j’analyse la situation.

Océane a-t-elle menti en disant vouloir me protéger ? Non, je ne crois pas. Elle aurait pu tout simplement dire que mon ex avait tout déballé sans qu’elle ne demande rien.

Alors mon lapin s’est attaché à moi.

Ou elle n’aime tout simplement pas voir souffrir les gens parce que ça ne cadre pas avec son monde d’arcs-en-ciel. Crédible. Ça lui ressemblerait tellement !

Notre conversation repasse en boucle dans mon crâne.

D’accord, elle a fouiné là où ça ne la regardait pas mais ma réaction était disproportionnée.

Je me suis comporté comme un connard.

Pour changer. D’habitude, cela ne me dérange pas mais là, j’éprouve quelques remords, vite balayés par ma fierté blessée.

C’est surtout ça le problème.

Avec ces révélations, j’ai l’impression qu’elle tient des dossiers sur moi qui lui donnent un avantage pour me manipuler.

L’hôpital qui se fout de la charité.

Même si les intentions de mon lapin sont louables, il n’en reste pas moins que je dois récupérer sa part.

C’est mal barré. Je dois arranger les choses.

Parce que je le veux ou que je le dois ?

La nuit est largement entamée lorsque je me décide à rentrer, ayant remis mes pensées en ordre et plus calme que lorsque je me suis enfui à Playa del Carmen.

Dans la chambre, les lumières sont allumées et Océane somnole dans une position inconfortable sur le petit canapé. Je l’observe quelques instants. Sa chevelure coule sur le coussin en filaments désordonnés. Son visage poupin semble contrarié, les sourcils froncés. D’ici, je vois la ligne de ses seins, sous son tee-shirt un peu décolleté. Ma colère s’est évanouie, ne laissant apparaître que mon dilemme. J’ai envie d’elle, autant que je convoite sa part du butin. Je ne sais pas comment gérer cela. Elle brille comme un soleil et je n’arrive pas à m’empêcher de vouloir m’en approcher au risque de m’y carboniser les ailes.

Le claquement de la porte la réveille en sursaut.

— Lucas ? ! Tu étais où ? Je t’ai cherché partout ! J’étais inquiète.

Les mots se bousculent entre ses lèvres, témoignant de son anxiété. Je m’assois sur le fauteuil en face d’elle.

— Je suis parti à Playa del Carmen. J’avais besoin de m’éloigner pour réfléchir.

Un soupir de soulagement lui échappe. Pas de sourire de façade, pas de masque.

Elle était vraiment inquiète alors… Bah, c’est Océane, elle serait inquiète pour un chat errant ou n’importe quel être de la planète.

— Ah. Et comment… Tu vas bien ?

— Oui. Je suis désolé. Je n’aurais pas dû m’emporter.

Ses doigts jouent avec son bracelet, son regard vert forêt me scrute pour évaluer ma sincérité.

— D’accord. Je comprends pourquoi tu t’es emporté mais je ne regrette pas ce que je t’ai dit, déclare-t-elle d’une voix douce. Sauf peut-être le “va te faire foutre”. Je suis un peu sortie de mes gonds.

— C’était marrant.

— Ça ne m’arrive jamais. Ou quasiment.

— Sauf avec moi, mon lapin ?

— Exact.

Je baisse la tête et frotte la cicatrice dans ma paume.

— En ce qui concerne le fait de dealer… Ça n’a pas duré longtemps. Je… J’ai.. J’étais pris à la gorge et je ne voyais pas quoi faire d’autre sur le moment. C’était une erreur que je regrette.

Un poids s’envole de mes épaules. Je ne sais pas pourquoi il était si important que je me justifie sur ce point. Ou plutôt, si, je sais : avec tout ce qu’elle connaissait déjà de mon passé, je n’avais pas envie qu’elle pense que je suis une pourriture irrécupérable.

Et depuis quand tu te soucies de ce qu’elle pense ?

— D’accord.

Je lève enfin la tête et affronte son regard. Dans ses yeux, je ne lis ni jugement, ni pitié.

Un silence s’installe, elle prend une grande inspiration, puis se lance.

— Quand j’avais 17 ans, j’ai rencontré Calvin. Beau gosse, gardien dans l’équipe de foot de Pinson, adorable. Un vrai Prince Charmant. On est restés ensemble trois ans. Il a été mon premier amour, le premier homme avec qui… enfin, tu vois. On parlait de projets d’avenir, de notre futur appartement idéal. Je croyais dur comme fer qu’il était l’homme de ma vie et que je finirais par me marier avec lui et avoir une ribambelle d’enfants avec. Ma famille me disait que ces choses-là ne durent jamais, surtout quand on se rencontre aussi jeunes mais je croyais en notre exception. Un jour, je suis passée chez lui à l’improviste. Sa mère m’a dit qu’il était dans sa chambre avec son meilleur ami, l’attaquant de l’équipe. Je suis montée, j’ai frappé et sans attendre la réponse, je suis entrée.

Son regard se baisse, revivant le souvenir.

— Ils étaient dans le lit et ils s'embrassaient. Je te passe les mouvements sous la couette… Bref, j’ai couru en sens inverse. Les jours suivants, Calvin a tenté de me joindre mais je refusais de lui parler, aveuglée par la colère de la trahison. Pour le reste du monde, Calvin et moi avons rompu parce que ça ne fonctionnait plus et quelques mois plus tard, il a fait son coming-out. Et je suis devenue la fille tellement naze au lit qu’elle transformait les hommes en homo. Pendant un an, j’ai coupé les ponts avec lui et puis un jour, on s’est croisé par hasard. J’étais avec Cat, on sortait d’une soirée avec notre bande d’amis dans un bar. Ce soir-là, il m’a expliqué que cela faisait six mois que ça durait avec son pote avant que je ne découvre le pot-aux-roses. Qu’au fond, il avait toujours su qu’il était homosexuel mais qu’il ne se sentait pas de l’assumer. À cause de sa famille très traditionnelle dont il est le seul garçon et la seule chance de faire perdurer le nom, à cause du mal qu’il m’aurait fait et à cause du milieu footballistique qui n’est pas tendre avec les gens comme lui.

Elle soupire et frotte son tatouage.

 

— Seules Cat et Clémence connaissent tous les détails de l’histoire. Tu es la troisième personne maintenant, conclut-elle.

Dans mon esprit, plusieurs réactions me traversent. La surprise : il n’y a qu’Océane pour me raconter une histoire pareille. La compassion. La compréhension parce que Marie-Edwige m’a trahie de la même façon : en me faisant croire des choses qui n’existaient pas.

— Pourquoi tu me racontes ça ? demandé-je, méfiant.

Elle lève les yeux au ciel.

— Pour deux raisons. La première : parce que je commence à te connaître et que ton peu de foi en l’humanité doit te faire penser que les révélations de ton ex me donnent un levier contre toi. Alors, je te fournis à mon tour un avantage pour que tu te sentes à égalité. Bien que ce n’était pas dans mes plans de te faire chanter, note-le. La seconde : parce que ce que tu penses connaître la vérité concernant Marie-Edwige mais ça ne l’est pas. Tu as besoin de cautériser la plaie et elle seule peut t’y aider. Par expérience, avoir parlé avec Calvin m’a aidée à tourner la page.

Je frotte la cicatrice dans ma paume, ses mots se frayant un chemin vers ma raison.

— Est-ce que tu as pardonné à Calvin ?

— Nan. À cause de lui, je suis devenue l’objet de la machine à rumeurs de Pinson. Je lui en veux de m’avoir trahie mais je comprends pourquoi il l’a fait : pour se protéger et me protéger. Je regrette qu’il ne m’ait rien dit : j’aurais pu l’aider, être là pour lui. Mais au lieu de ça, il a choisi de mentir et j’en ai subi les conséquences. Lui avoir parlé n’a pas effacé ses erreurs mais ça m’a aidée à apaiser la douleur.

Elle prend mes mains dans les siennes. Nos peaux qui se touchent m’envoient un frisson dans tout le corps tout en m’enveloppant d’une chaleur bienveillante. Son regard intense accroche le mien et je me perds dans la forêt de ses yeux, avec la certitude que cette femme se préoccupe sincèrement de moi et gardera mes secrets.

— Va parler avec Marie-Edwige. S’il te plaît. Demain, c’est notre dernier jour ici et ce serait bête de manquer cette opportunité. Je te promets que tu ne le regretteras pas.

— Et si c’est le cas ?

Un sourire espiègle fleurit sur son visage.

— Je t’invite au restaurant de ton choix à notre retour.

— Même au Pré aux Roses ?

Trois étoiles au Michelin, ça va lui coûter la peau du cul !

— Oui, grimace-t-elle en déglutissant. Je mangerai des pâtes et je m’éclairerai à la bougie pour économiser mais une promesse est une promesse.

Un rire s’échappe de mes lèvres. Je n’arrive pas à vraiment lui en vouloir. Et pourtant, Dieu sait que je suis rancunier ! La magie d’Océane.

— Alors marché conclu. Uniquement pour le Pré aux Roses.

— Cela va sans dire, mon canard. Tu pourras la retrouver à dix heures dans le lobby de son hôtel.

— Vous avez tout prévu !

— C’est elle qui m’a demandé de te transmettre l’info, s’écrie-t-elle en levant les mains. Moi, je n’y suis pour rien. Sinon, à propos de restaurant, j’ai réservé le mexicain demain soir. Est-ce que ça te tente ?

— Est-ce que c'est un rencard, mon lapin ? Aurais-tu succombé à mon charme irrésistible ?

— Ah. Ah. Ah. Ne t’en fais pas, j’arrive très bien à résister à ton charme, c’est même plutôt facile étant donné ton caractère. C’est juste une manière de célébrer la fin de nos vacances et notre séparation définitive. Tu es partant ?

— Pour fêter la fin de notre insupportable coloc forcée ? Bien sûr ! On pourra même aller en boîte ensuite pour une soirée en grandes pompes !

— Génial ! On va se coucher, maintenant ? Parce qu’il est deux heures du matin et je suis morte, là. Et si tu pouvais ne pas me réveiller pour ton foutu jogging, j’apprécierais vraiment…

Je lui lance un clin d’œil, auquel elle répond par un regard Chat Potté.

— On verra, mon lapin.

Quelques minutes plus tard, la respiration profonde d’Océane emplit la chambre en me berçant. Avant de sombrer moi aussi dans le sommeil, la dernière pensée qui me traverse l’esprit est que je ne suis vraiment pas si joyeux que ça à la perspective de ne plus jamais la revoir.

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