Contre Coeurs (French Edition)

Laurie Pyren · Chapitre 34 sur 41

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Contre Coeurs (French Edition)

34. Océane

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O C É A N E

 

Trois semaines.

Trois semaines que Lucas ne fait plus partie de ma vie.

Que je suis officiellement devenue bipolaire. J’alterne entre pleurs et colère. Avec une nette tendance pour les larmes. Au point où j’en suis, on aurait pu irriguer un champ de tournesols en pleine sécheresse.

Que Tripode a peur de moi. Avant, quand j’étais à portée de patte, il me balançait une pichenette, chose exceptionnelle pour un chat déséquilibré (physiquement et mentalement). Maintenant, il m’observe de loin et fait même des détours sans me quitter des yeux lorsque je suis sur sa trajectoire. Comme si j’allais me jeter sur lui pour lui faire un câlin forcé. Bon, d’accord, c’est peut-être arrivé une ou deux fois dans un grand moment de solitude.

Que Cat tente de me remonter le moral à coup de gras et de sucre. Pour compenser, je cours sur la plage. Moi qui déteste le sport, c’est un comble ! Au moins, je brûle des calories qui ne viendront pas agrémenter mon bourrelet ventral. La boxe m’aurait mieux plu mais je ne suis pas assez bête pour aller me fourrer dans un endroit fréquenté par Lucas. J’aimerais vraiment le désigner par “connard” mais je n’y arrive pas.

Que Hugo refuse de m’adresser la parole.

Seul point positif : j’ai réussi à parler avec Tristan. Il a quand même fallu que j’agite le numéro de Cat sur un post-it sous son nez pour qu’il accepte. À l’Office, c’était devenu tendu comme un string taille XS sur un fessier de pachyderme. Le gang des tricoteuses n’y comprenait rien. Maintenant, tout est rentré dans l’ordre : Tristan a accepté mes excuses et a promis de plaider en ma faveur auprès de Hugo. Il emmènera mon amie dans son resto préféré et je serai le témoin de leur idylle naissante tout en pansant mon cœur anéanti. Rien que d’y penser, j’ai envie de sauter de joie. J’ironise, hein. Bien que je me réjouisse pour Cat, qui mérite d’être aimée par quelqu’un de bien et de ne pas ramasser le premier menteur pathologique venu, qui croit que les gens sont tous pourris jusqu’à la moelle, et qui tentera de la manipuler pour récupérer son argent afin d’aller voir des matchs de foot.

Océane ! Arrête de ressasser.

Ouais, elle en a de bonnes, la petite voix !

Je pousse un soupir à fendre l’âme en ouvrant la grille de la demeure Opheim. La torture dominico-mensuelle va commencer dès que je poserai le pied chez mes parents.

Je sors un miroir de poche de mon sac et vérifie que je ne fais pas trop peur à voir. Bénis soient les inventeurs du maquillage. Il m'a fallu au moins dix tutos pour apprendre à cacher mes cernes et sembler moins bouffie mais le résultat tient la route. J’étire mes lèvres en un sourire neutre. Bouclier en place.

— Océane ! Tu es encore en retard ! beugle Constance en m’accueillant.

Je hausse les épaules et marmonne des excuses du bout des lèvres. Comme si c’était nouveau ! Et je n’ai que cinq minutes de retard.

Je fais le tour de bises. Mes parents me remarquent à peine, plongés en pleine discussion avec Augustin. La crevette me saute dessus et commence son babillage sur sa palpitante vie de gamin de maternelle. Il est question de gommettes, de siestes obligatoires qu’il déteste, de genou égratigné et d’une amoureuse à qui il n’ose pas se déclarer.

Reste célibataire, ça va t’éviter bien des soucis.

Je lui tapote la tête d’un geste affectueux, n’écoutant que d’une oreille. La moitié de mon cerveau est anesthésiée par la tristesse depuis plusieurs semaines et ma capacité de concentration frôle celle d’une abeille dans un champ de fleurs.

À table, la conversation bat son plein sur un sujet totalement inintéressant.

— Cette nouvelle loi va bien nous emmerder, tonne mon père.

Sa voix continue de tourner en arrière-plan mais je n’entends que blablabla. Mon esprit dérive, je torture mes frites à coups de fourchettes pour les réduire en purée.

— Il est où ton amoureux ? demande Arthur, qui doit lui aussi s’ennuyer à mourir.

Je me redresse, comme prise la main dans le sac. La question a jeté un blanc sur la tablée qui, soudain, s’est découvert un intérêt pour moi.

— Tiens, il fait quoi dans la vie ? demande ma mère.

Voilà. Une magnifique diversion.

— J’espère que ce n’est pas un artiste dépressif ou un bad boy, suppose mon père.

— Ou un type qui met des chaussettes dans des tongs parce qu’il croit que ça fait killer ! plaisante Augustin.

Merci pour le vote de confiance.

J’étale un sourire de façade sur mon visage.

— Il est analyste financier.

— Belle prise, rétorque ma frangine en sifflant. Tu nous le présentes quand ?

Rien que d’imaginer Lucas à la torture mensuelle me donne envie de sourire. Il aurait été incapable de se retenir et aurait explosé. Un petit Tchernobyl familial, ça aurait pu être divertissant.

— On n’est plus ensemble.

Voix neutre et assurée. Parfait.

— Déjà ? balance Constance. Il s’est passé quoi ? Il a flippé quand tu lui as parlé de ta boutique de savons ? Trop hippie ?

Augustin se marre comme une baleine sous gaz hilarant. Mes parents ricanent d’un air gêné mais n’interviennent pas. Une vague de colère enfle en moi. Mon sourire se flétrit pour laisser place à une expression courroucée.

J’en ai ma claque. Marre qu’on se moque de moi. Marre de tendre l’autre joue en espérant que la bienveillance triomphera.

Je me tourne vers ma sœur et la fusille du regard. Mes dents se dévoilent dans un rictus de colère, me donnant probablement l’air un peu cinglé.

— Tu sais quoi, Constance ? J’aurais aimé que, pour une fois dans ta vie, tu te comportes comme une sœur. Qu’au lieu de me rabaisser, tu me dises que tu es désolée parce que ce mec, je l’aimais vraiment et que ça me déchire le cœur que ce soit fini.

Une expression coupable s’affiche sur ses traits aristocratiques.

— Je suis désolée, marmonne-t-elle. Je ne savais pas, je plaisantais et…

— Ce n’était pas drôle, Constance.

Ma voix est teintée d’une fureur glaciale. Je me lève et darde un regard polaire sur mes parents.

— Quant à vous, j’en ai plus qu’assez que vous me considériez comme la looseuse de service. Je n’ai pas les mêmes ambitions de conquête du monde que vous mais, j’ai des rêves et des projets et ça me suffit. Si ça ne vous convient pas, c’est votre problème mais je ne changerai pas pour me conformer à l’idée que vous vous faites de la fille idéale. De toute façon, Constance occupe déjà le rôle à merveille. Et pour votre information à tous : j’ai abandonné cette histoire de boutique alors merci de me lâcher avec ça.

Figés sur leurs chaises comme des statues de glace, leurs bouches forment un O parfait. Sans attendre leur réponse, je récupère mon sac et assène le coup de grâce.

— Pas la peine de compter sur moi pour les prochains repas de famille.

Lorsque je claque la porte derrière moi, une immense vague de soulagement m’envahit. Je sais que plus tard, je me poserai dix mille questions. Que je me demanderais si j’ai bien fait, si je n’ai pas été trop sévère et tout le toutim alors que je sais que j’aurais dû faire ça il y a longtemps.

Profitant de mon élan de colère qui m’enhardit, j’appelle Tristan.

— Hugo est chez vous ?

— Oui, répond-il.

— Alors j’arrive dans trente minutes. Ne lui dis rien s’il te plaît. C’est aujourd’hui qu’on parle.

— Euh… D’accord. Est-ce que tout va bien ?

— C’est la journée à thème “je règle les affaires en suspens.”

Je raccroche et appelle Cat pour vérifier si je peux continuer à lui emprunter sa voiture, vu que je ne me déplace qu’à vélo et que ça ferait une sacrée trotte. J’en profite pour lui raconter ma grande sortie théâtrale. Elle applaudit et crie de joie.

— Enfin ! Bravo Océane ! Passe à la maison avant et récupère des brownies et des cookies pour les amener à Hugo. Le sucre adoucit n’importe qui.

— Dis surtout que tu fais une overdose.

— Ouais, j’en peux plus. Je rêve de salade verte. Si tu veux virer Tristan pour discuter tranquille, envoie-le chez nous.

— Je suis certaine qu’il va se faire un plaisir de décamper.

Après le ramassage de pâtisseries, je frappe à la porte des colocs.

— C’est bon, il est sur le canapé, chuchote mon ami. On a discuté hier et il était ok pour te voir, donc ça devrait bien aller.

— C’est qui ? crie Hugo.

Tristan me laisse entrer et je déboule dans le salon, les bras chargés de plats que je pose sur la table basse.

— Océane ?

Mains sur les hanches, je le fixe d’un air décidé.

— Océane et des brownies. Et des cookies. Je dois te parler, Hugo.

Il soupire et me désigne un fauteuil du menton. La motivation est à son paroxysme.

— Je vais aller faire un tour, annonce Tristan.

— Cat t’attend à la maison.

Dès qu’il referme la porte, Hugo et moi nous regardons en chiens de faïence. Soudain, toute la colère que j’avais accumulée fond comme neige au soleil et j’éclate en sanglots. Bye bye confiance en moi et détermination ; bonjour bipolarité.

Hugo semble paniqué devant mes larmes, comme tout mec qui respecte les femmes. Il ne sait pas s’il doit me prendre dans ses bras, cherche des yeux autour de lui quelque chose qui va arrêter le massacre.

Je lève une main et renifle bruyamment.

— Ça va s’arrêter tout seul. Laisse-moi juste une minute.

Une minute plus tard, j’arrive à reprendre mes esprits. Cent fois, j’ai répété dans ma tête ce que j’allais lui dire mais, ce n’est pas pour autant que les mots sortent avec facilité. Ma version des faits comprend ma rencontre avec Lucas, la course aux œufs, le dilemme par rapport à lui. Je répète mes excuses, lui dis à quel point je suis désolée.

— Quand j’ai vu que Lucas m’intéressait, j’ai immédiatement arrêté avec toi. Ça nous est tombé dessus comme ça. Je ne me serais jamais imaginée avec lui et pourtant, c’est arrivé.

Sa bouche mastique consciencieusement son biscuit, tout en m’adressant un regard évaluateur. Le silence s’étire. Un troupeau d’ange passe.

— Tu es amoureuse de mon frère ? demande-t-il soudain.

Et voilà. Les larmes reprennent de plus belle. Je fourre ma tête dans mes mains pour conserver un peu d’intimité.

— Oh merde ! Tu en pinces vraiment pour lui pour te mettre dans des états pareils. Tu es tombée amoureuse du mauvais frère.

Je relève le visage vers lui, ahurie. Une lueur d’amusement brille dans ses yeux.

— J’aurais préféré que ce soit toi. Je n’ai rien contrôlé.

— Le veinard.

— On n’est plus ensemble.

— J’ai appris ça, rétorque Hugo. Remarque, je m’en doutais un peu… Est-ce que Lucas t’a parlé de sa promesse ?

Je secoue la tête.

— Je ne vois pas trop ce qu’il y aurait à dire. Tout ça pour du foot…

— Tu te trompes, Océane. C’est bien plus que ça.

Il laisse planer le suspense, le temps d’enfourner un autre cookie.

— Est-ce que tu as remarqué la cicatrice sur la paume de sa main ?

— Oui. Il la frotte souvent quand il est contrarié. Un réflexe.

— Il t’a dit d’où elle venait ?

Je secoue la tête.

— Qu’est-ce que Lucas t’a dit sur nos galères ?

Je lui résume ce que je sais. Il siffle, presque admiratif.

— Il t’a raconté tout ça ? Il tient vraiment à toi.

Je grince des dents mais ne dis rien. Hugo reprend :

— Mon père était ivre à longueur de journée. Lucas s’occupait de tout : ménage, cuisine, ramener à manger. La cicatrice sur sa main, celle qu’il touche sans s’en rendre compte… Il se l’est faite en ouvrant une boîte de sauce tomates quand il cuisinait des pâtes. Je n’en voulais pas : on en mangeait presque chaque jour. On s’est engueulés, l’ouvre-boîte a ripé et lui a entaillé la paume de la main, en même temps qu’il me hurlait que le supermarché du coin manquait d’approvisionnement et qu’avec ce qu’il gagnait, on ne pouvait pas faire mieux. Ce soir-là, ça lui a échappé. Je savais qu’il mentait parce que j’allais régulièrement dans ce magasin. Quelque chose ne collait pas… Le lendemain, c’était le jour des courses. Je l’ai suivi discrètement. Au lieu de prendre la direction du supermarché, il est parti en sens inverse. Jusqu’au Secours Populaire, où il a récupéré un carton garni de pâtes, de riz et de sauce tomate. Au coin de la rue, il s’est caché derrière une benne et a transvasé toute la nourriture dans des sacs portant le logo du supermarché du coin. C’est là que j’ai compris : mon frère se tuait à la tâche depuis des mois pour nous nourrir et moi, je râlais comme un ingrat.

Les larmes coulent le long de mes joues. Cette fois, elles ne sont pas pour moi. Elles sont pour Petit Hugo et Petit Lucas se débattant dans la merde.

— Arrête de pleurer, Océane. C’est de l’histoire ancienne.

— Continue, pleurniché-je malgré sa demande.

— Suite à cette découverte, j’ai pris une décision : aider mon frère. Je suis allé voir Rams, le gros dealer de cannabis du coin et lui ai proposé mes services. J’avais environ quinze ans et tout le monde sait qu’à cet âge, les flics ne vous envoient pas en prison. J’ai joué les guetteurs. Je fourrais l’argent dans le portefeuille de notre père pour ne pas que Lucas apprenne ce que je faisais.

— Mais il l’a découvert.

Hugo acquiesce et sourit avec tendresse.

— Je me suis pris l’engueulade de ma vie. Quand il m’a demandé pourquoi je m’étais fourré dans ce bordel, je lui ai répondu que c’était pour assister à la prochaine coupe du monde de foot. Je connais mon frère : si je lui avais dit la vérité, il aurait culpabilisé de ne pas avoir été capable de me protéger et de me nourrir correctement. Dans la foulée, il a appelé ma mère pour lui demander de me récupérer chez elle et Alvaro, notre beau-père. Je ne voulais pas me séparer de lui mais l’évidence était devant nos yeux : on n’y arrivait pas. Je sais que ça lui a brisé le cœur de me voir partir : nous étions inséparables. Tout comme ça a brisé le mien. Ce jour-là, il m’a fait une promesse : celle de m’emmener lui-même à la Coupe du Monde. Et qu’en attendant, je devais bien travailler, trouver ma voie et profiter de mon nouveau frangin - Tristan.

Il passe une main sur son visage.

— Ça va faire presque dix ans… J’avais complètement oublié cette promesse.

— Pas lui, marmonné-je.

La voix de Lucas résonne à mes oreilles : je tiens toujours mes promesses.

Tout s’éclaire. Les mots de Hugo sont autant de pièces manquantes qui viennent compléter le puzzle. Mon cœur se fend de tristesse et d’amour pour cet homme qui a toujours protégé les siens avec une volonté féroce.

Quitte à me sacrifier au passage.

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