Contre Coeurs (French Edition)
36. Océane
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O C É A N E
Assise sur le canapé, je fixe mon téléphone, posé sur la table basse, comme s’il contenait les plus grands secrets de l’humanité et que j’attendais qu’il me les révèle. Sur le dossier du fauteuil, Tripode me surveille d’un air méfiant. Le fourbe s’est placé juste assez loin pour éviter une éventuelle attaque flash où il pourrait finir dans mes bras pour un gros câlin.
— Je ne veux pas jouer les rabat-joies mais si tu crois que fixer ton téléphone répondra à toutes tes questions, tu te gourres.
Je sursaute, n’ayant pas entendu Cat sortir de sa chambre.
— Waouh ! Tristan va en tomber à la renverse !
— J’espère bien, rit-elle.
Mon amie est magnifique. Elle porte un pantalon noir fluide, agrémenté d’un haut rose pâle qui laisse une de ses épaules dénudées et dont la couleur tranche avec sa peau mate.
Elle s’assoit à côté de moi et passe la main dans mon dos.
— Tu dois prendre une décision, Océane, dit-elle d’une voix douce.
Je hoche la tête. C’est justement ce que j’essaie de faire. Les révélations de Hugo ont changé ma perspective. Avant, lorsque je tentais de reconstituer Lucas, j’étais face à un puzzle à trous, incapable de comprendre l’image d’ensemble. Depuis que j’ai parlé à son frère, toutes les pièces sont réunies et se sont emboîtées. L’image globale apparaît enfin. J’ai beau essayer de diaboliser Lucas, je n’y arrive pas. Lorsque je me mets à sa place, je comprends pourquoi il m'a trahie.
Je ne voulais pas prendre le risque de te perdre.
Je devais tenir cette promesse.
Voilà voilà. Mon cerveau en est au stade où l’amertume le dispute à l’empathie. En bref, il ressemble à un énorme plat de spaghettis tout emmêlés. Pas joli joli.
Je soupire en jouant avec les perles de mon bracelet.
— Pas facile, pensé-je à voix haute.
— Il est temps d’arrêter de te morfondre. Soit tu passes à autre chose, soit tu pardonnes et tu reviens vers lui. Mais, rester malheureuse comme les pierres ne peut pas être une solution à long terme.
Ah ! Cat et sa légendaire délicatesse ! Jusqu’à maintenant, elle jouait la meilleure amie compatissante. Une époque révolue, semble-t-il.
Un petit rire s’échappe de ma gorge.
— Ça y est, tu craques.
— Non, c’est pas ça… C’est juste que ça me brise le cœur de te voir aussi triste.
Mes bras l’entourent. Son odeur florale envahit mon nez, créant une bulle de bien-être autour de moi. Je la relâche et lui adresse un grand sourire.
— Va rejoindre Tristan et passe une super soirée.
Son regard me détaille, cherchant à lire en moi.
— Ça va aller ? Je peux rester si tu veux.
— Hors de question. File !
Quand la porte claque derrière elle, je reprends mon combat télékinétique avec mon téléphone. En grand gagnant, il ne bouge pas d’un iota.
Il a le cœur brisé. Les mots de Tristan.
Moi aussi j’ai le cœur en miettes, avec un surplus de cerveau en vrac. Une partie de moi me susurre que les révélations de Hugo changent tout, alors que l’autre lui en veut toujours de m’avoir trahie. Même si je crois aux secondes chances, pourrais-je lui pardonner ? Pourrais-je de nouveau lui faire confiance ?
— Ça suffit ! Je dois être fixée.
Tripode sursaute et penche la tête, prêt à bondir hors de portée.
J’attrape mon téléphone. Une sonnerie, deux sonneries.
— Océane ?
Sa voix incrédule réchauffe aussitôt mes organes. Oui, je suis mièvre.
— Salut. Est-ce que tu serais libre pour qu’on se voie ? Il faudrait qu’on parle.
Un blanc. Va-t-il me jeter ?
— Rien ne me ferait plus plaisir. Je peux être chez toi en vingt minutes.
— On se retrouve plutôt chez Sam ?
— D’accord.
Un terrain neutre. Ça m’obligera à garder contenance et l’empêchera de... De quoi ? Argh !
Dans la chambre, j’ôte ma tenue de déprime, à savoir un jogging et un pull en polaire dix fois trop grands pour moi. Je passe un jean et choisis un t-shirt sur lequel figure un lama tout mignon sous lequel est écrit No Drama Llama.
Dans la rue, je m’arrête devant la vitrine de chez Sam, le cœur battant et les entrailles en liquéfaction. J’ai l’impression de m’apprêter à sauter dans le vide sans parachute.
Pour me donner du courage, je carre les épaules, lève le menton et plaque un sourire sur mon visage. Mon armure est en place.
On va se la jouer grande dame à l’attitude neutre.
D’une main tremblante, je pousse la porte du bistrot. L’ambiance joyeuse me happe immédiatement, contrastant avec le calme de la rue. Les conversations battent leur plein, couvrant la musique de fond. Les murs jaunes ornés de cadres farfelus et hétéroclites confèrent à ce lieu une atmosphère gaie. Je jette un coup d’œil circulaire et ma respiration s'arrête. Lucas est déjà là. À travers la salle, nos regards se croisent, s’accrochent et le monde disparaît dans un tourbillon de brume. Mon sang tambourine à mes oreilles. Mon sourire bouclier se carapate dans un trou noir intergalactique. Je reste figée sous son regard, comme une biche prise dans les phares d’une voiture.
— Une table pour combien de personnes ?
La question du serveur me sort abruptement de ma transe.
— Je… Je rejoins un ami.
Les mots sonnent comme un mensonge à mes propres oreilles. Un ami ? Ahaha, la bonne blague. S’il y a bien quelque chose que Lucas et moi n’avons jamais été, c’est bien des amis. Des ennemis, oui. Des complices, à la rigueur.
Je m’installe en face de lui. Il n’a pas tenté de se lever pour me faire la bise ou quoi que ce soit qui aurait pu être gênant.
Son t-shirt noir flotte un peu plus que d’habitude sur son torse. Il a un peu maigri et de larges cernes creusent son visage.
— On a tous les deux une tête de déterrés, mon lapin, lâche-t-il sous mon examen.
Tellement du grand Lucas !
— Faux, j’ai meilleure mine que toi.
Un sourire en coin apparaît sur ses lèvres. Le mien s’étire aussi.
— Parce que tu es maquillée à la truelle.
— Tu as maigri.
— Tu as pris des formes. Tu es magnifique.
— Je mange quand je déprime.
— Je ne mange plus quand je déprime, dit-il d’une voix douce.
Voilà. Chacun vient de déverser son chagrin sur la table. Le silence qui s’ensuit est aussi étouffant qu’une chape de béton.
Le serveur interrompt ce moment. Je commande un chocolat chaud ; Lucas, un café. Quelques minutes plus tard, lorsque le jeune homme pose nos commandes sur la table, aucun de nous n’a décroché un mot. La panique enfle en moi. Que dois-je dire ? Que dois-je faire ? C’est moi qui lui ai demandé de venir et je sèche.
— Tu me manques, Océane.
Sa voix est à peine un murmure et pourtant, j’ai l’impression qu’il a hurlé ces mots par-dessus le brouhaha de la salle.
Toi aussi tu me manques, Lucas. Comment as-tu pu me faire ça ?
Le passé de Lucas tourne en boucle dans ma tête, comme autant de justifications à ses actes.
Je ravale les larmes qui menacent de déborder et bois une gorgée de mon chocolat pour déloger la boule dans ma gorge.
Au temps pour mes bonnes résolutions de grande dame neutre, tiens.
— Tu me manques aussi, Lucas.
Il fouille dans sa poche et en sort un bracelet de perles, agrémenté d’une minuscule licorne. Je prends le bijou et l’examine.
— Du quartz rose… La pierre…
— Du pardon, complète-t-il. Qui favorise aussi la cicatrisation des cœurs brisés. Je l’ai fait moi-même.
Mes doigts caressent les pierres polies comme si elles étaient aussi précieuses que des diamants. J’imagine Lucas effectuant des recherches sur la lithothérapie pour sélectionner la bonne pierre, chercher une breloque de licorne et fabriquer le bijou. Cette idée me donne envie de sourire. Je me retiens.
Touchée, j’enfile le bijou à mon poignet. Le galion sur ma peau me rappelle les conseils de Clémence.
Je suis le seul maître à bord de mon propre bateau. Je décide.
C’est bien beau mais quoi décider au juste ?
— Il se passe quoi, maintenant, Lucas ?
Son regard triste me détaille et, lentement, sa main approche de la mienne comme elle le ferait d’un animal farouche. Ses longs doigts couvrent les miens. Nos peaux qui se touchent envoient des picotements dans toutes mes terminaisons nerveuses. Ce contact chaud, intime, me fait autant de bien que de mal. Je voudrais que jamais il ne s’arrête, et ça me terrifie. D’un geste incertain, je dégage mes doigts et les ramène sur mes cuisses. Un éclair de douleur passe dans ses yeux.
— C’est toi qui décides, Océane. Moi, je sais ce que je veux : une seconde chance.
— Je n’ai plus confiance.
Tête baissée, j’ai lâché ces mots comme un aveu honteux. Ses doigts chauds relèvent mon menton pour que nos regards se croisent. Dans le sien, j’y vois la chaleur de tout l’amour qu’il me porte, ainsi que la peur. Nous en sommes conscients tous les deux : tout se joue ici et maintenant.
— Je sais, mon lapin. Je me suis comporté comme un connard. J’aurais dû tout te dire au lieu de comploter. J’avais tellement peur de te perdre que j’ai fait les mauvais choix. En fait, toute cette histoire n’a été qu’une succession de mauvais choix. Sauf toi. Tu as été le meilleur choix que j’ai jamais fait. Je suis désolé. Ces mots, ils ne sont pas suffisants pour exprimer à quel point je m’en veux de t’avoir blessée, à quel point ça me bouffe de l’intérieur. Je te demande une seconde chance, Océane. Si tu me l’accordes, je passerai le restant de mes jours à te prouver que tu as fait le bon choix. Je te fais la promesse de ne plus jamais te mentir.
Mon cœur fond comme neige au soleil. Le traître voudrait sauter de ma poitrine pour aller se loger dans ses bras et battre contre le sien, à l’unisson. Je commence à flancher, je le sens.
En réalité, je rêvais de ce grand moment romantique où il se traînerait à mes pieds. J’avais deux scénarios : l’écraser en mode finish him avec explosion sanglante ou accepter de revenir mais en y allant doucement.
— Une promesse, mon canard ?
— Oui. Parce que tu sais que je les tiens toujours.
— Plus de mensonge, alors ? Même par omission ?
— Même par omission.
— Même pour me faire une surprise ? Je n’aime pas les surprises.
— Alors, pas de surprise.
Le silence s’installe entre nous. Son regard est animé d’un fol espoir. J’ai envie d’y croire, envie qu’il y ait encore un “nous”. Initialement, j’étais venue pour me tester, voir si j’étais capable de pardonner et la réponse commence à se dessiner. Cependant, j’ai peur. Je suis morte de trouille à l’idée qu’il puisse recommencer.
Tu dois choisir Océane.
Je sais, petite voix, je sais.
Il frotte sa cicatrice, puis :
— Est-ce que ça veut dire que…
— Non, Lucas. En fait, je… je ne sais pas.
— Je comprends.
Il baisse la tête, soupire, puis soutient mon regard. Une grimace étire ses lèvres.
— À propos de surprise…
Mon cœur rate un battement, mon estomac descend dans mes genoux.
— Il faut que je te parle d’un truc, Océane.
Encore ? Mais ça ne finira donc jamais ?
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