Contre Coeurs (French Edition)

Laurie Pyren · Chapitre 11 sur 41

Pages du PDF

Contre Coeurs (French Edition)

11. Lucas

1 1

 

 

OceanofPDF.com

L U C A S

 

— Mais qu’est-ce que tu fiches ?

— Ah, tu es réveillée.

Enfin, c’est un bien grand mot. Elle s’est hissée de quelques centimètres pour mieux voir, une paupière fermée et l’autre à moitié ouverte, les cheveux en bataille. Son air de biche innocente ressemble plutôt à un air de biche sous LSD.

— Il est quelle heure ? marmonne-t-elle.

— Six heures. Je vais courir.

La bretelle de son débardeur tombe sur son épaule laissant apparaître la naissance de sa poitrine dont j’ai eu un bel aperçu hier. Elle la replace et replonge sous le drap en soupirant.

— Tu sais que tu es vraiment un grand malade ? On est en vacances, Lucas.

— Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt, tout ça tout ça. Il va falloir t’habituer : je cours tous les matins.

— Je te déteste.

— Attention : tu es en train de violer le pacte de non-agression…

— Je n’aurais jamais dû conclure un pacte sans connaître toutes les conditions. Ma naïveté me perdra, grommelle-t-elle.

Je finis de lacer mes chaussures, attrape une serviette et deux grosses pinces en forme de flamant rose qu’elle a amenées dans ses bagages.

— En signe de bonne volonté, je vais même faire un détour pour nous réserver des transats à la piscine.

— On peut pas. Y’a un panneau qui l’interdit.

— Ouais. Eh bien, les vieux s’en foutent royalement. Tout à l’heure, je suis allé me balader, vu que j’étais réveillé à cause du décalage horaire, et il y avait déjà plein de chaises longues réservées avec des serviettes. Les viocs se lèvent aux aurores pour se prendre une place. Ça explique mon constat d’hier.

— Les fourbes.

— Bon, j’y vais. Je repasse te prendre dans une heure pour le petit-déj ? À moins que tu veuilles venir courir avec moi…

— Ça va pas la tête ? Je déteste le sport ! J’aime juste le yoga.

— Le yoga n’est pas du sport.

— Je transpire au yoga, donc c’est du sport, affirme-t-elle.

— Non, c’est plutôt comme transpirer au soleil à quarante degrés en étant immobile.

Un coussin vole dans ma direction, me ratant d’un mètre. J’ai envie de rire, me retiens.

— Grrr ! Va courir et laisse-moi dormir !

— Tes désirs sont des ordres.

Après un passage par la piscine, je file vers la plage. À cette heure-ci, aucun touriste. Seuls les employés s’activent à ramasser les algues rejetées par l’océan et à replacer les transats.

Je m’étire un peu, marche de plus en plus vite dans le sable, puis agrandis mes foulées. Courir a toujours stimulé mon cerveau. Un problème au boulot ? Je trouve la solution pendant mon footing. Besoin d’une idée géniale ? Elle apparaît comme par magie pendant ma séance matinale.

Aujourd’hui, Océane occupe toutes mes pensées. Je ne l’aime pas et pourtant, nos joutes verbales me stimulent et même, parfois, m’amusent. Une part de moi me susurre que nous n’avons rien en commun, que nous ne venons pas du même monde et que le sien est peuplé de pourritures dont elle en fait partie, chose que je ne dois pas perdre de vue pour atteindre mon objectif. Tandis que l’autre part murmure de lui laisser une chance, qu’elle n’est peut-être pas comme tous ces gens que j’ai côtoyés qui ont fini par me planter un couteau dans le dos, ou comme ceux qui ont provoqué la mort de Pierre et la chute de mon père.

Mains sur les genoux, je reprends mon souffle. Mes pensées tourbillonnantes, ma colère et mon indécision ont sécrété tant d’adrénaline que j’ai trop forcé sur le rythme.

Avec la grâce d’un sac de pommes de terre, je me laisse tomber dans le sable, face à l’océan. Je ne peux pas apprécier Océane, même si je la trouve pas mal, un point c’est tout. Il me faut sa part pour tenir la promesse faite à Pika et ma carrière est en plein essor ; je n’ai pas le temps de m’encombrer d’une romantique qui lit des histoires d’amour et qui doit croire au prince charmant. Que je ne suis pas, de toute façon.

Mon souffle repris, je rejoins mon problème au petit-déjeuner. Sous ses yeux ahuris, je dévore une quantité gargantuesque de nourriture.

— Mais où tu mets tout ça ? demande-t-elle, ahurie. Tu dois avoir un ténia…

Je hausse les épaules et continue à m’empiffrer.

Elle a terminé depuis longtemps lorsque j’ingurgite la dernière bouchée de mon omelette.

— Je vais donner quelques nouvelles à Cat et lire mes mails dans le lobby. Tu repasses par la chambre ? (J’acquiesce.) Tu pourras descendre ma serviette et le sac de plage s’il te plaît ?

Je monte, me change et la rejoins sur l’un des canapés, assez loin pour que chacun conserve son intimité avec son téléphone.

Pendant que je passe en revue les actualités financières, je l’entends rire et, du coin de l’œil, la vois taper frénétiquement sur son clavier. La discussion avec Cat doit être édifiante.

Est-ce qu’elle parle de moi ? Est-ce que je pourrais arrêter d’avoir les pensées d’une pompom girl de 15 ans ?

Je réponds au message de Noah qui me demande comment ça se passe.

Lucas : [ Moins énervante que ce que je pensais. Tout roule. ]

— On y va, mon lapin ?

Elle range son téléphone et se lève.

— Je nous ai pris une place à l’ombre, l’informé-je en arrivant à la piscine.

Main en casquette, elle scrute les transats, dont les seuls disponibles se situent en plein soleil.

— Euh… on est où ?

Je fulmine. À notre place, se trouve un couple de vieux bikers sur le retour. Lui, arbore une barbe et des tatouages partout, un bandana sur la tête ; elle, ressemble à un shar-peï ayant passé trop de temps à se faire bronzer, étant donné la couleur improbable de sa peau, entre le brun et l’orangé, tranchant avec le platine artificiel de ses cheveux.

— On était censés être là, réponds-je en désignant le duo.

Je m’approche à grandes enjambées, Océane sur les talons. Le biker lève à peine le nez de son magazine de moto.

— Tu as besoin de quelque chose ? demande le vieux.

— Ouais, de ma place.

Mémère se penche et me tend la serviette avec les pinces flamants roses.

— Ah, c’était à vous ?

Je lui arrache nos affaires des mains.

— Oui, et nous avions réservé.

Le biker bedonnant tend le doigt vers la pancarte d’interdiction, sans quitter des yeux son magazine.

— Y’avait personne dessus, alors on l’a pris.

— Vous vous foutez de ma gueule ? On était là, vous dégagez.

Le vieux pose lentement sa revue, déplie sa carcasse d’un air aussi menaçant qu’un parrain de mafia sur le point d’expliquer à son poulain que c’était une mauvaise idée de le voler. Manque de bol, allongé, il n’a pas bien calculé ma taille et le voilà à lever le menton pour rencontrer mon regard. De suite, ça tue l’effet Corleone.

Soudain, un bras me saisit pour m’obliger à me retourner.

— Allez, viens, on s’en fiche, on va en prendre d’autres.

Non. Personne ne me marche sur les pieds.

Elle a dû entendre ma pensée car elle murmure :

— S’il te plaît, Lucas.

Je sonde son regard anxieux et abdique.

Avant que je ne change d’avis, sa main se glisse dans la mienne et m’entraîne vers la plage. Ce simple contact, pourtant si intime, me fait bizarre. Depuis quand n’ai-je pas tenu la main d’une femme ?

Depuis Marie-Edwige.

— Viens, mon canard. On va écouter le bruit des vagues et calmer toutes ces mauvaises ondes que tu dégages. Si tu veux, je te prête mon bracelet d’améthyste, ça apaise.

— C’est pas un foutu bracelet qui va me calmer, maugréé-je. Si ça ne te dérange pas de te faire marcher dessus, ce n’est pas mon cas.

Elle s’arrête brusquement et lâche ma main. Un grand sourire s’étale sur son visage.

— Et réagir avec impulsivité est idiot. En pesant le pour et le contre, j’ai simplement estimé qu’un transat ne valait pas la peine de s’attirer des ennuis. Je veux simplement profiter de mes vacances, sans me prendre la tête. M’engager dans des hostilités avec un couple de vieux bikers ne fait pas partie de mes plans de profitage.

— Ce mot n’existe pas.

— Je viens de l’inventer, répond-elle en haussant les épaules.

Nous nous installons sous une pagode et nous tartinons de crème solaire sans desserrer les dents. Je fonce nager pour me défouler pendant qu’elle s’installe pour lire.

— Ça va mieux ? demande-t-elle alors que je m’étends.

— Ouais, un peu mais je suis encore furax.

— Moi aussi, ça me gave que des gens se comportent comme ça mais au fond, ce n’est pas grave.

— C’est une question de principe.

— Je comprends. Tiens, tant qu’à parler des sujets qui fâchent, regarde ça.

Elle brandit son téléphone sous mes yeux. La photo qui occupe l’écran représente une belle jeune femme tenant un chat noir et montrant un chèque de cinq mille euros.

— On a reçu notre argent apparemment.

— Regarde de plus près, ordonne-t-elle. Il n’y a pas un truc qui te paraît bizarre ?

Je prends l’appareil pour étudier la photo en détail.

— Cat est vraiment jolie ? Le chat te foudroie du regard ? Tu as raison, il semble vraiment te détester.

Sans faire exprès, je reviens en arrière et tombe dans son WhatsApp, en plein sur une conversation avec Cat.

— Cat : Comment ça se passe avec le con de banquier ? Océane : Il s’appelle Lucas ou mon canard. Impossible de continuer à l’appeler con de banquier, il est devenu humain. Enfin, pas trop. Toujours imbuvable. On a conclu une trêve. Cat : Waouh ! À cette vitesse, vous allez bientôt copuler

comme des Bonobos 1 en période de chaleurs ! Océane : Ah ah ah. Smiley qui vomit.

Une main vive attrape le téléphone. Pas de sourire de façade, ses émotions transparaissent sur son visage : bouche crispée, narines frémissantes, elle est furieuse.

— Merci, mon lapin, pour le con de banquier. Et si ça peut te rassurer, j’ai à peu près le même sentiment à l’idée de coucher avec toi.

Nos regards se verrouillent un instant, le mensonge planant entre nous. J’ai vu comment elle me matait derrière ses lunettes. Elle a vu comme je matais ses seins. Un sourire goguenard fleurit sur ses lèvres.

— Nous voilà au moins d’accord sur quelque chose. Pour en revenir à la photo, regarde l’émetteur du chèque.

Merde !

Mentalement, je prends une grande inspiration et affiche mon air le plus innocent. Celui de l’agneau qui vient de naître, du bébé découvrant le monde, du benêt qui ne comprend pas du tout où elle veut en venir.

— Tu serais nul en théâtre, mon canard. Ton petit air angélique, je n’y crois pas une seconde. C’est la banque pour laquelle tu travailles qui finançait le prix de la course. Et ça m’étonnerait beaucoup que les employés aient pu s’y inscrire tout en sachant cela : éthiquement parlant, ça craint. En prime, depuis que je te côtoie, je suis convaincue que tu n'es pas du genre à participer à ce genre de course, tu dois même mépriser le concept… Donc, tu connaissais l’existence du prix avant la course.

Remerde !

Sous mon crâne, mon cerveau pédale à toute vitesse pour trouver une justification adéquate. Quand, soudain…

J’éclate d’un rire machiavélique.

— Attends un peu... Toi non plus, tu n’es pas du genre à participer à ce genre de conneries. Ce sont des épreuves sportives et justement, tu détestes le sport. Alors pourquoi aller se flageller dans une course pareille ?

Nos regards s’engagent dans un duel. Au premier qui cèdera. Elle sait que je sais. Et je sais qu’elle sait.

— On peut se faire disqualifier et perdre nos gains, assène-t-elle dans un soupir vaincu.

— Donc, on garde le secret. De mon côté, seul Noah est au courant. Et toi ?

— Cat. Tu n’as rien dit à ton frère ?

— Non. Par contre, je n’aime pas lui mentir et je finirai par lui dire à un moment ou un autre.

Elle tend son petit doigt.

— Si on en parle à quelqu’un, on n’a pas le droit de révéler l’identité de l’autre. Et bien entendu, on évite de le crier sur tous les toits. Le moins de monde informé, le moins de risque.

Je crochète mon doigt au sien.

— Marché conclu. Nous voilà partenaires de crime.

OceanofPDF.com