Contre Coeurs (French Edition)

Laurie Pyren · Chapitre 18 sur 41

Pages du PDF

Contre Coeurs (French Edition)

18. Océane

1 8

 

 

OceanofPDF.com

O C É A N E

 

Je ronge mon frein en regardant l’heure sur ma liseuse toutes les cinq minutes. Impossible de me concentrer sur mon roman : je ne peux m’empêcher de me demander comment ça se passe entre Lucas et Marie-Edwige. Y aura-t-il un mort ? Se feront-ils embarquer par la police locale pour esclandre en public ? Avec Lucas et son caractère impulsif, pas impossible… Devrais-je sortir un demi-mois de salaire pour honorer ma promesse ?

— Tu réfléchis au sens de la vie ?

— Idiot ! lancé-je en sursautant.

Il me contourne pour s’allonger sur l’autre transat, mains derrière la nuque. Yeux fermés, muet.

Il ne va quand même pas se taper un roupillon ?

Ma langue me démange de lui poser toutes mes questions.

— Ça va, tu tiens, mon lapin ?

— Difficilement, râlé-je, dents serrées. Ça a duré longtemps…

Il se redresse et son sourire déclenche l’option fossette. Maudit Lucas !

— Je suis allé me balader pour décanter après la discussion.

— Est-ce que je te dois un restaurant ?

Son index tapote ses lèvres. Suspense insoutenable. Finalement, il secoue la tête.

— Non.

Et de se rallonger.

— Tu me prêtes ta liseuse ? J’ai pas fini mon livre.

Voilà voilà. Dans le langage Lucas, cela signifie “tout s’est bien passé, tu n’en sauras pas plus.” J’ai une furieuse envie de me lever et d’exécuter une danse de la victoire tout en hurlant “haha, qui avait raison ?”. Je me contente de lui tendre ma liseuse et d’aller me baigner.

La journée se déroule à toute vitesse, selon notre rythme habituel. Une fois les valises bouclées, nous partons au restaurant mexicain. Pour l’occasion, je me suis transformée en bombe. Mes cheveux châtains sont relevés en chignon flou dont dépassent quelques mèches. Ma robe rouge à bretelles fait ressortir le vert de mes yeux, que j’ai savamment maquillés. Comme à son habitude, mon partenaire est habillé de noir de la tête aux pieds. Sa chemise et son pantalon à pinces lui donnent une allure folle.

Le serveur nous apporte les menus, nous choisissons et il repart avec nos commandes. Entre-temps, un autre nous sert du vin.

— À notre dernière soirée, lancé-je en levant mon verre.

Lucas cogne son verre contre le mien. Et là, il se passe un truc de dingue.

— Tu es magnifique, ce soir, mon lapin.

Les bras m’en tombent. Je sonde son regard pour voir s’il se paie ma tête mais seule une lueur appréciatrice brille dans ses iris.

La féministe en moi pourrait rétorquer un truc genre “ pourquoi, d’habitude, je suis moche ?” mais admettons, ce soir, je me suis donnée.

Un sourire véritable s’épanouit sur mes lèvres.

— Merci.

Nos plats arrivent. Un osso-buco de porc pour lui et des empanadas pour moi. Pendant que nous mangeons, nous devisons sur notre séjour, nous lançons des piques. Nos vieilles habitudes reprennent le dessus.

Je repousse mon assiette, rassasiée. Il a déjà fini la sienne depuis quelques minutes. Lucas ne mange pas : il dévore comme si quelqu’un allait apparaître pour lui piquer sa nourriture qu’il se hâte d’ingurgiter.

— En tout cas, mon canard, même si on ne peut pas s’encadrer, comme tu le dis si bien, ce séjour avec toi était… pour le moins intéressant.

Son regard me sonde avec gravité, tente de déchiffrer mes pensées derrière mon sourire en coin.

— Je crois qu’on a passé le stade de ne pas pouvoir s’encadrer, répond-il simplement en haussant les épaules.

Alors là, grande nouvelle !

Ma licorne intérieure me crie de creuser. Inutile, puisqu’on ne se reverra pas, que même si on ne se déteste plus vraiment, on ne va pas non plus se faire croire que quelque chose entre nous est possible. Plus mal assortis, tu meurs !

— Si tu avais eu le choix, tu serais parti avec Noah ou Pika ? demandé-je, pour calmer ma voix intérieure.

— Aucune idée. Probablement Pika car la femme de Noah attend un bébé et il ne l’aurait jamais laissée seule pendant dix jours. Et toi ? Je parierais sur Cat. Ou ta sœur, peut-être ?

— Constance ? m’esclaffé-je. Jamais de la vie. Ça aurait tourné aux Hunger Games et une seule serait parvenue à prendre l’avion de retour, laissant le corps de l’autre enterré dans le sable. Sans hésitation : Cat. Parce qu’elle le mérite, pour la remercier d’avoir été là dans les pires moments comme dans les meilleurs et surtout, parce que ça lui aurait donné l’occasion de prendre soin d’elle.

Les souvenirs me submergent, remontant à la surface à cause de tout le vin blanc que je me suis enfilé. Notre première rencontre au lycée, le jour de la rentrée, après avoir quitté cet horrible pensionnat et avoir été recueillie par Clémence alors que même mes propres parents ne voulaient plus de moi, son soutien durant la période post-Calvin.

Soudain, le manque de Cat m’étreint. J’ai envie de la voir, d’entendre ses anecdotes, de savoir qu’elle est heureuse et de lui raconter Lucas.

— Cat, c’est un peu Mère Thérèsa, la religion et la discrétion en moins, expliqué-je, prise d’envie de la faire vivre avec moi ce soir. Quand on était ado, sa grand-mère est venue vivre chez elle et ses parents. Mamita commençait à tomber et à perdre la boule, et la placer en maison de retraite était trop coûteux. Cat s’en est beaucoup occupée. Mamita disait toujours qu’elle était le rayon de soleil qui l’attirait vers ses moments de lucidité. Quand elle est morte, ça a dévasté Cat et éveillé sa vocation : elle a plaqué son bac général et s’est inscrite en Bac Pro services à la personne pour devenir aide-soignante en maison de retraite. Et depuis, elle illumine la vie des petits vieux.

De l’autre côté de la table, Lucas s’est redressé, tout ouïe. Étonnant, étant donné son manque total d’intérêt envers les autres humains peuplant cette planète.

— Tu as connu tes grands-parents ? demande-t-il.

— Non. Mes parents m’ont eu très tard. J’étais un accident. Tous mes grands-parents étaient déjà décédés. C’est Mamita qui a fait office de grand-mère.

Et Clémence de mère. Tu parles d’une famille en or…

Il garde le silence quelques secondes, en pleine hésitation, puis :

— Mes grands-parents sont décédés, sauf ma grand-mère maternelle. Elle est… dans la même situation que Mamita. On va devoir la placer en maison de retraite rapidement et le salaire de ma mère ne suffira pas. C’est la raison pour laquelle je participais à la course…

Les mots planent entre nous. Mon cœur s’attendrit devant cette nouvelle facette de Lucas. Nous n’avons jamais abordé ce que nous allions faire de notre argent. Je pensais qu’il allait se payer une voiture ou un truc bien matériel. Je l’avais jugé sans savoir.

En fait, il veut financer le bien-être de sa grand-mère.

Tandis que moi, je veux ouvrir une boutique d’artisanat local. Mon rêve me paraît bien insignifiant à côté de son noble objectif. Malheureusement pour lui, j’ai aussi gagné et je tiens vraiment à mon projet.

J’acquiesce et le serveur nous amène le dessert, dissipant le malaise que je me suis moi-même infligé.

Lorsque nous sortons du restaurant, nous sommes passablement éméchés.

— Un mojito ? demande mon comparse.

— Avec plaisir !

Trop de joie de vivre. Je suis cuite.

Aux yeux brillants de Lucas, je devine que lui aussi.

Vers minuit, nous faisons irruption dans la boîte de nuit commune aux trois hôtels du complexe. Mon partenaire scanne la foule, puis se détend.

— Pas de Marie-Edwige ? demandé-je.

— Non.

— Alors, que la fête commence !

Nous enchaînons mojitos et déhanchés sur la piste de danse. Il y a quelque chose de très libérateur dans le fait de savoir que je peux me ridiculiser en dansant n’importe comment parce que je ne reverrai plus jamais ces personnes, Lucas compris. Au début, il est raide comme un piquet puis se détend au fur et à mesure que la nuit avance.

Le DJ lance un slow, les couples s’enlacent.

— Une danse, mon lapin ?

Ses bras m’étreignent, je repose ma joue contre son torse, l’esprit embrumé par l’alcool. Son odeur boisée forme une bulle autour de moi. Dans cet endroit bondé, je suis seule avec lui. Les autres ne comptent pas, disparaissent de mon champ de vision. J’accueille chaque sensation avec délicatesse et attention. Nos doigts entremêlés, ma main dans son dos, sentant rouler les muscles sur ma paume, la sienne dont le pouce caresse distraitement ma colonne vertébrale.

Il défait l’étreinte de nos doigts et replace une mèche derrière mon oreille avec une délicatesse bouleversante. Je lève la tête vers lui et nos regards se percutent.

Est-ce de la tendresse que je vois dans le sien ? Ouh la la, on va arrêter le mojito, ça enflamme mes méninges !

— Tes cheveux me chatouillaient le nez, murmure-t-il en reprenant mes doigts et en ramenant ma tête contre son torse, comme si c’était sa place habituelle.

Soudain, la magie cesse, remplacée par un beat techno. Je mets quelques secondes à reconnaître la mélodie.

— J’adooooore cette chanson ! m’écrié-je comme une groupie en délire devant son idole. C’est Dynamite.

I throw my hands up in the air sometimes

(Parfois, je lève mes bras en l’air)

Mes bras volent au rythme de la musique, ma tête part dans tous les sens, mon chignon se défait, je m’éclate.

I wanna celebrate and live my life

(Je veux faire la fête et vivre ma vie)

Je chante, ou plutôt hurle les paroles qui, en cet instant, représentent parfaitement ce que je ressens : vivre l’instant présent.

Lorsque la chanson se termine, je reprends pied dans la réalité. Lucas sourit, fossette de sortie.

Avant que mon cerveau ne comprenne, mon doigt effleure cette fossette d’un air émerveillé.

— T’es trop beau quand tu souris avec ta fossette.

Aussitôt, ma paume se plaque sur ma bouche ; je prie intérieurement pour ne pas avoir parlé à voix haute ou pas assez fort pour qu’il entende. Son sourire s’agrandit, anéantissant tous mes espoirs.

— Saleté de mojito, grommelé-je.

Il éclate de rire, tête en arrière.

— T’es vraiment quelqu’un, toi, lance-t-il en embrassant mon front. Ouh la… Je crois aussi que le mojito m’a bien tapé sur le cerveau.

J’en reste baba, bouche béante. Il vient de déposer un baiser sur mon front. Couvert de sueur en plus. Ce Lucas-là, souriant et détendu, il me fait flipper. Je ne le connais pas du tout.

— Hey, mon lapin ! Remets-toi : on dirait que tu es prise dans les phares d’une voiture.

— Je suis toute perdue. Tu es qui, toi ? Tu as fait quoi de Lucas ?

Son hilarité revient, tandis que le hoquet me prend.

— Je vais chercher de l’eau, dit-il en levant les yeux au ciel.

Je le suis et descends le verre d’une traite.

— Tu veux y retourner ? demande-t-il en désignant la piste du menton.

J’attrape son poignet, celui avec la montre, en hoquetant. Quatre heures du matin…

— Non. Hic. On rentre ?

Sur le chemin du retour, nous oscillons dangereusement vers les buissons qui bordent l’allée, ce qui nous amène à nous soutenir mutuellement en accusant l’autre de nous faire dévier. Mon hoquet a miraculeusement disparu pendant notre joute. Un excellent remède.

En bas des escaliers, nous nous immobilisons en regardant les marches d’un air désespéré.

— Tu crois que ça passerait si on dormait près des hibiscus ? souffle-t-il.

— Là où tu voulais enterrer les bikers boomers ?

— Ouais. Ça a l’air confortable.

Je prends une grande inspiration destinée à me donner du courage et saisis sa main avec autorité.

— Allez, on se bouge, mon canard ! Juste trois étages.

Chaque marche est une torture. J’interdis à Lucas de s’arrêter sur le palier et au prix d'un effort surhumain, nous atteignons enfin la chambre. Je m’affale sur le premier lit venu en poussant une exclamation de bonheur.

— C’est mon lit.

Coup d’œil vers le mien, qui semble si loin.

Debout près de moi, il tend la main, que je saisis pour qu’il me relève. Avec la grâce d’un sac de patates, j’atterris dans ses bras et lui, contre le mur. Nos regards se verrouillent. Refusent de se quitter. Mes mains agrippent ses épaules, les siennes me plaquent contre lui.

Nos souffles alcoolisés s’emmêlent, nos bouches si proches l’une de l’autre. Son odeur boisée envahit mes sens, mon corps s’appuie contre le sien. Lentement, sans me lâcher du regard, ses lèvres réduisent l’espace entre nous, comme pour me laisser une chance de me dérober. Je palpite d’anticipation. Je sais que c’est une connerie mais j’en ai envie. Je veux savoir comment Lucas embrasse, toucher sa peau, passer la main dans ses cheveux.

Avec une infinie douceur, sa bouche se pose sur la mienne, mordille ma lèvre. Un gémissement m’échappe, il resserre son étreinte pour me plaquer contre lui. Lorsque j’entrouvre mes lèvres pour lui donner accès, son baiser s’approfondit. Sa langue trouve la mienne, entame une danse langoureuse. C’est lent, c’est puissant, c’est érotique. C’est un baiser aussi profond que de lents coups de reins, aux mille promesses de plaisir.

J’en veux plus.

Un son rauque monte dans sa poitrine, un autre gémissement m’échappe.

Puis la douceur laisse place au déchaînement. Nos baisers se font chaotiques, comme si nous avions attendu cet instant depuis une éternité. Le temps de la lenteur est révolu, celui de l’urgence vient de prendre la place. Uniquement du désir à l’état brut. Nos bouches se cherchent, se trouvent, se lient et se délient dans un ballet endiablé. Mon cœur bat la chamade, à l’unisson du sien. À travers l’étoffe de son pantalon, je sens son érection. Il avale mes soupirs et les gémissements qui trahissent mon excitation.

Mes mains parcourent son torse ferme par-dessus sa chemise, froissent le tissu ; ses doigts empoignent mes cheveux pour positionner ma tête dans un angle qui lui permet de m'embrasser tout son soûl. Comme deux épéistes, nos lèvres se livrent une bataille sans merci. Nous rejouons toutes nos joutes dans ce baiser teinté de passion. Je me perds dans cette étreinte, contre son corps, mes mains le parcourant en gestes désordonnés. Les siennes sont partout, caressent mon dos, ma nuque. Ses doigts glissent vers ma poitrine et… une porte claque bruyamment dans le couloir, nous faisant sursauter, rompant l’instant.

Je bondis en arrière. Lucas semble hagard, cligne des yeux pour revenir à la réalité. Mes doigts passent sur mes lèvres gonflées et humides, comme pour m'assurer que je n’ai pas rêvé ce moment. Nous haletons, le corps en feu, le regard chargé d’interrogations.

La magie évaporée, ne reste plus que le silence.

Soudain, un haut-le-cœur secoue sa poitrine.

— Putain, je vais gerber.

Sympa. Tout ce qu’une femme rêve d’entendre.

Il file en trombe dans la salle de bain et claque la porte.

La gênance totale.

Profitant qu’il soit en train de faire sa petite affaire, je me change et me glisse sous les draps, encore toute chamboulée par le souvenir de ses lèvres.

Il ressort quelques minutes plus tard.

— Ça va mieux ?

Il hoche la tête, le teint cadavérique, et se couche. Presque aussitôt, sa respiration s’apaise, assortie d’un léger ronflement régulier.

Et le sommeil me cueille à mon tour, un sourire sur mes lèvres gonflées du baiser le plus torride de mon existence.

OceanofPDF.com