Contre Coeurs (French Edition)
30. Océane
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O C É A N E
— Salut !
Tristan nous accueille de son large sourire. Il me fait une bise vite fait et me pousse dans son appartement pour pouvoir s’accaparer Cat, vers qui il se précipite. Je me sens limite vexée.
N’ayant pas vraiment envie d’assister à la parade nuptiale, je trouve la cuisine et y dépose mon brownie ainsi que les deux bouteilles de vin que nous avons apportées.
— Salut Océane.
Gloups.
Je me compose une façade souriante et me tourne vers Hugo.
— Comment tu vas, Hugo ?
— Bien, et toi ?
Verdict : ambiance bizarre minime. Ça va aller.
— Ça va.
Pour me donner une contenance, j’ordonne les plats traînant sur le comptoir.
Trouve un sujet de conversation, Océane.
— Tristan m’a dit que finalement, tu avais conclu avec le mec que tu as rencontré, lance Hugo.
Grrr…
— Quelle commère, celui-là, maugréé-je.
Il éclate de rire.
— T’inquiète, y’a pas de lézard. Je suis content de te voir.
J’étouffe le soupir de soulagement qui menace de franchir mes lèvres.
— Moi aussi. Où sont les couteaux ?
Il ouvre un tiroir et me tend l’ustensile. Lorsque j’attrape le manche, il désigne mon anneau du menton.
— Waouh ! C’est du sérieux ! Une bague ?
Un large sourire étire mes lèvres pour cacher ma gêne.
— C’est plus un bijou qu’un symbole, à ce stade. Mais oui, c’est sérieux.
Pendant que Tristan est occupé dans le salon à discuter avec Cat, Hugo et moi préparons les différents plats dans la cuisine tout en discutant. Quelques minutes plus tard, la sonnette retentit.
J’admire notre œuvre composée de chips, pizzas et autres mets santé.
— On a fini. Tu me présentes aux nouveaux arrivants ?
Hugo passe dans le salon. Je lui emboîte le pas.
— Océane ?
Lucas, flanqué de Noah, se tient au milieu de la pièce. Ses yeux écarquillés menacent de sortir de leurs orbites, tandis que ma bouche forme un O parfait. Je cligne des yeux à plusieurs reprises, des fois que je serais en pleine hallucination.
— Lucas ?
Mon regard navigue de Tristan à Noah, puis vers Hugo pour revenir vers Lucas. Mon cerveau n’y comprend rien.
— Attends, vous vous connaissez ? demande Hugo.
Lucas s’approche de moi, son bras enserre ma taille.
— On est ensemble.
De l’index, Tristan désigne Lucas.
— Le mec mystérieux que tu as rencontré, c’est… Lucas ?
— Euh… Oui. Comment vous vous connaissez ? demandé-je.
— Lucas est mon frère, répond Hugo.
— Et mon beau-frère, ajoute Tristan.
Hein ? Quoi ? C’est une blague ? J’ai vraiment friendzoner Hugo pour son frère sans le savoir ?
Ma vie est un vaudeville. Il doit se cacher un truc pas clair avec mon karma.
Je darde un regard noir sur Lucas.
— Je croyais que ton frère s’appelait Pika.
— C’est un surnom, rétorque le principal concerné. Quand j’étais petit, j’étais un vrai fan de Pokémon, et Pikachu était mon préféré. C’est débile mais c’est resté.
La main de Lucas glisse dans la mienne.
— Et toi, tu les connais comment ?
— Tristan est mon collègue de travail à l’Office.
— Tu bosses à l’Office ?
— Si tu t’intéressais un tant soit peu à moi, tu le saurais, rétorque Tristan, plus du tout souriant. Et j’ai mis en relation Hugo et Océane pour qu’il l'entraîne avant son séjour aux Baléares avec Cat. Oh mais attends…
Le regard de Tristan navigue de Lucas à moi et vice-versa, son index sur sa lèvre.
C’est marrant, j’ai un mauvais pressentiment. Un peu comme si Tchernobyl rencontrait Fukushima et qu’ils décidaient de devenir potes.
J’envoie un regard de détresse vers Cat, qui hausse les épaules en signe d’impuissance.
Hugo se positionne à côté de son beau-frère, les deux hommes formant un mur devant nous.
Du coin de l’œil, j’aperçois Noah se carapater dans le même coin que Cat, en retrait de la future scène de crime.
— Attends… reprend-il. Les Baléares…
— … Tombaient en même temps que ton voyage au Mexique, complète Hugo en s’adressant à son frère. Et toi, Océane, tu m’as friendzoné en revenant parce que tu avais rencontré quelqu’un…
Le mode badin a disparu. Là, on est plutôt sur Tcherno et Fuku qui ont décidé de mettre en place une association de malfaiteurs.
— Tu as friendzoné mon frère ?
Des points d’interrogation dansent au-dessus de la tête de Lucas.
— Je ne savais pas que c’était ton frère, réponds-je entre mes dents serrées. Je t'expliquerai plus tard.
— Et pourquoi pas maintenant ? propose Hugo d’un ton grinçant.
Bras croisés sur son torse, son regard, habituellement doux, nous fusille. Je déglutis. Ma façade de gentille fille s’est carapatée en sprintant et impossible d'obtenir une attitude neutre avec le tourbillon d’émotions et de pensées qui domine mon esprit. Je tente de remettre de l’ordre dans mes idées pour expliquer les choses de la meilleure façon possible tandis que Lucas demeure silencieux, trop étonné lui aussi pour arriver à parler.
Devant notre silence, la mâchoire de Hugo se contracte un peu plus.
— Putain ! Vous vous êtes vraiment foutus de ma gueule, tous les deux.
— Non ! clamons-nous en chœur.
Soudain, Lucas sort de son mutisme et serre ma main plus fort.
— Je te jure qu’on ne s’est pas foutus de toi, Pika, commence-t-il. On est allés tous les deux au Mexique.
— Donc tu avais des vues sur lui alors qu’on apprenait à se connaître ? me demande Hugo.
Et là, c’est le drame. Fuku et Tcherno explosent juste sous mon nez sans que je les aie vus venir.
J’envoie un regard noir vers Lucas qui lui intime de me laisser parler parce que là, il est en train de m’enfoncer.
— Non, pas du tout ! Lucas et moi, on a gagné la course de Pâques de Pinson-Les-Flots. Ex aequo. Il y avait un voyage au Mexique comme prix, donc nous avons été obligés de le partager. Je me voyais mal m’engager dans quelque chose avec toi alors que j’allais partir avec un autre homme pendant une dizaine de jours.
Voilà, voilà. Dans ma tête, ça sonnait bien mieux. Derrière la muraille humaine, Noah se pince l’arête du nez tandis que Cat secoue la tête d’un air affligé.
Pika éclate d’un rire sans joie.
— Encore mieux, marmonne Tristan. Pourquoi n’avoir rien dit, bordel ? Océane, tu aurais pu renoncer à ce voyage.
J’aurais pu. Seulement, je ne le voulais pas, voilà. J’en ai marre d’être la looseuse de service et là, j’avais enfin gagné. Alors, il était hors de question de céder ce qui me revenait de droit.
— Je ne voulais pas y renoncer. De toute façon, Lucas et moi, on ne pouvait pas s’encadrer. On s’était rencontrés avant et disons que c’était… houleux. Je ne voulais rien lui laisser.
— Mais pourquoi nous avoir menti ? Je n’y comprends rien ! explose Tristan.
Seconde déflagration. Lucas et moi nous regardons brièvement et tombons d’accord : tant pis pour le pacte.
Mon canard passe une main dans ses cheveux.
— On n’avait pas vraiment le droit d’y participer. Il y avait dix mille euros à gagner en plus du voyage. C’était un secret qui ne devait être révélé qu’à la fin, lors de l’annonce du vainqueur.
Voyant qu’il peine à continuer, je viens à la rescousse. Solidaires !
— Avant la course, chacun de nous a appris l’existence de ce prix, ce qui aurait pu nous disqualifier.
Je pousse un soupir désespéré devant le bazar que nous avons mis malgré nous. Puisqu’on en est aux confidences, autant se lâcher.
— J’avais besoin de cet argent pour ouvrir ma propre boutique. Je ne voulais rien vous dire parce que Laborde, mon chef, n’en sait rien et qu’il pourrait le prendre très mal. J’ai décidé de reprendre le projet qu’il a refusé et de le faire vivre moi-même.
— Tu ne me fais pas assez confiance pour m’en parler ? hallucine Tristan.
— Désolée. Ce n’est pas ça… J’ai estimé que moins de personnes étaient au courant et moins je courais de risque. Tu connais Laborde aussi bien que moi : il se serait senti trahi et aurait été capable de récupérer le projet uniquement pour ne pas me le laisser.
— Et toi ? demande Hugo à son frère, accusateur.
Lucas et Noah échangent un long regard. Les épaules de mon homme s’affaissent.
— J’avais besoin de cet argent pour…
Coup d’œil vers moi. C’est le moment où Lucas va devoir avouer qu’il n’est pas un super héros et qu’il n’arrive pas à assumer le remboursement de son emprunt étudiant, en plus de l’aide financière nécessaire à sa grand-mère. Je serre ses doigts dans les miens pour l’encourager.
— Pour…
Les mots restent bloqués au fond de sa gorge. Je décide de prendre le relais.
— Pour la bonne cause : il voulait cet argent pour financer la maison de retraite de votre grand-mère, avoué-je à sa place.
Les yeux du camp opposé s’écarquillent. Hugo et Tristan se regardent, abasourdis.
— Mais qu’est-ce que tu racontes ? demande Pika. On n’a pas de grand-mère qui doit aller en maison de retraite.
Ah. Ah. Encore une bonne blague.
— Elles sont soit mortes, soit en pleine forme, ajoute Tristan.
Oh oh. Gaffe. Personne ne leur a dit que leur grand-mère ne pétait pas tant le feu que ça. Encore un truc que Lucas a gardé pour lui. Ça ne m’étonne pas : il veut tellement régler tous les problèmes seuls sans que son frère soit impacté qu’il ne lui a rien dit.
Je me tourne vers Lucas, l’implorant silencieusement de rattraper le coup. Son regard me fuit, il baisse la tête.
Euh… Il se passe quoi, là ?
— Lucas ? appelé-je d’une voix où perce l’incertitude.
Ses doigts lâchent les miens. Ce simple geste me noue l’estomac. L’angoisse monte dans ma gorge.
— Putain, j’y crois pas ! lance Hugo. Tu lui as menti à elle aussi ?
Non, non, non.
Ma respiration se coupe, je halète à la recherche d’air. Instinctivement, je recule d’un pas, toute mon attention sur Lucas. Autour de nous, le monde a disparu. Ne reste plus que l’homme que j’aime, dont le regard sombre est navré.
Non.
Soudain, une grande main noire se pose sur son épaule. Mon champ de vision s’élargit pour englober Noah, qui chuchote à l’oreille de mon canard.
Sur ma gauche, une main se glisse dans la mienne. Cat.
— Pourquoi tu voulais cet argent, Lucas ? demande-t-elle d’une voix à faire geler les enfers. Tu lui dois une explication puisqu’elle t’a donné sa part pour une maison de retraite inexistante.
Je serre ses doigts pour la remercier silencieusement, le choc me rendant incapable de parler.
Hugo et Tristan sursautent.
— Tu as pris la part d’Océane ? demande mon collègue de travail, ahuri.
— Putain ! Mais quel genre de mec tu es ? assène son frère.
L’accusation sort Lucas de sa transe. Ses sourcils se froncent, sa mâchoire se crispe.
— Le genre de mec prêt à tout pour honorer la promesse qu’il t’a faite il y a dix ans !
Les paupières de Hugo se plissent, il passe en revue sa mémoire et son expression change du doute à l’incrédulité.
— La Coupe du Monde de foot ? Tu voulais cet argent pour m’amener à la prochaine Coupe du Monde ?
C’est une blague. La plus énorme blague de tous les temps.
D’un hochement de tête, Lucas confirme.
Mon cœur sort de ma poitrine.
Se brise.
En mille morceaux.
Qui gisent à mes pieds.
Alors voilà l’effet que ça fait quand l’homme qu’on aime prend ton cœur et le piétine.
L’air me manque, mon cerveau se vide. Tout ce que je ressens, c’est la douleur du vide dans ma poitrine.
— Tu m’as menti pour obtenir ma part afin d’aller avec ton frère à la Coupe du Monde ? demandé-je à Lucas. Non… Ne me dis pas que…
Son visage affiche une expression désolée.
— Si.
Deux petites lettres qui font exploser mon monde de licornes et d’arcs-en-ciel. Mon univers vacille. Petit à petit, mes neurones se remettent en route et une colère sourde et dévastatrice s’empare de mes veines. Fuku ? Tcherno ? Allez vous rhabiller : j’entre en scène.
— Tu m’as pris l’argent qui devait servir à réaliser mon rêve pour aller voir vingt-deux mecs courir derrière un putain de ballon ? ! Tu as foutu en l’air notre relation pour une promesse vieille de dix ans que même ton frère semble avoir oubliée ? Pour une putain de Coupe du Monde ? Tu prétends m’aimer ? Quel mec sain d’esprit ferait ça ? Tu es complètement malade, Lucas !
— Je… Océane…
— LA FERME ! Je ne veux plus rien entendre ! Tu es pourri ! Irrécupérable ! Continue à patauger dans ta merde, c’est tout ce que tu mérites ! Je pensais vraiment pouvoir te montrer à quel point le monde est beau mais en fait, s’il est si moche, c’est à cause de gens comme toi !
Il cille, comme si je l’avais giflé.
— Viens, Cat. On se tire. J’en ai assez entendu. Tristan : je suis désolée d’avoir pourri ton anniversaire. Hugo : je suis désolée de t’avoir menti. Je vous demande pardon à tous les deux.
Une main se pose sur mon épaule. Je fais volte-face. Lucas m’implore de rester. D’un geste rageur, je détache ses doigts de ma peau. Ils n’ont plus rien à y faire.
Je file dans la cuisine récupérer mon sac.
Derrière moi, j’entends Cat déclarer :
— Tu n’es qu’un connard.
Dehors. Atteindre l’extérieur. Il faut que je m’éloigne. La porte claque derrière nous. Je dévale les escaliers et dès que l’air marin nocturne effleure mon visage, je m’effondre. Mes larmes coulent sans retenue tandis que Cat me prend dans ses bras en murmurant des paroles de réconfort.
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