Contre Coeurs (French Edition)
32. Océane
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O C É A N E
— Il est parti, annonce Cat après avoir jeté un coup d’œil par la fenêtre.
— Tant mieux !
D’un geste rageur, j’essuie les larmes qui ont coulé sans mon autorisation. Ce mec n’en mérite pas une seule.
Dans le salon, je fais les cent pas comme un lion en cage, tout en résumant à ma meilleure amie la conversation que je viens d’avoir avec Lucas. Je fulmine. La colère est plus simple à gérer que toute la tristesse qui menace de me submerger et me noyer.
— Non mais sérieux ? Il comptait juste refuser le chèque et basta ? Il m’a manipulée pour obtenir mon argent et il croit ensuite qu’en le refusant, ça va tout arranger ? Il vit dans quel monde ? Ah oui ! Le monde de Lucas où la fin justifie les moyens. Et tout ça pour aller voir des foutus matchs de foot ! Encore pire ! C’est à peu près, comme s’il m’annonçait qu’il avait monté tout ce merdier uniquement pour s’acheter la dernière raquette de tennis à la mode. Je ne vaux donc pas plus que des pauvres types courant derrière un pauvre ballon de cuir. Génial !
Assise sur le canapé, son regard suivant mes va-et-vient, Cat, silencieuse, attend que l’orage passe. Même Tripode s’est planqué dans un coin au lieu de profiter de la situation pour se pavaner en grand vainqueur.
— Quel connard ! vociféré-je. Non mais, quel connard !
Mes mains moulinent dans le vide à coups de gestes amples au rythme des mots crachés avec colère. Là, tout de suite, j’ai envie de prendre chaque objet de la pièce et de le fracasser contre le mur.
— Je le déteste !
— Hum… Ça c’est faux, déclare Cat d’une voix posée.
— Tu es de quel côté, toi ?
Elle lève les paumes en signe d’innocence.
— Le tien, Océane. Par contre, je ne serai pas ton punching-ball.
Sa remarque atteint la cible. Mon ballon de colère se dégonfle un peu.
— Excuse-moi.
Elle acquiesce et se lève.
— Suis-moi.
Docilement, je lui emboîte le pas jusque dans la cuisine. Des placards, elle sort farine, œufs, chocolat et tout le nécessaire pour cuisiner des gâteaux.
— Je n’ai pas envie de faire des gâteaux.
— Tu veux faire quoi, alors ?
Je réfléchis un instant.
— Lui faire bouffer sa fossette de merde. Lui envoyer mon genou dans les couilles. Crever ses pneus. Aller voir son boss pour lui dire que je ne suis pas sa fiancée. Non mais de toute façon, qui pourrait aimer un mec pareil ?
Coup d’œil circonspect de Cat, qui hausse un sourcil. J’ignore le geste et continue ma tirade. Je suis lancée comme un bulldozer.
— J’aurais dû débarquer à son boulot et lui balancer sa bague en pleine poire ! Remplir sa voiture de merdes de chien. Ah tiens, c’est excellent, ça. Lui balancer un coup de pied dans le tibia, ça fait super mal. Lui…
— On va donc faire des pâtisseries, me coupe Cat d’une voix autoritaire. Confectionner des gâteaux, ça te détend, et en prime on pourra se gaver de sucre. Ça calmera peut-être tes ardeurs assassines.
Alors là, ça m’étonnerait…
Je soupire et joue le jeu.
— D’accord.
Durant les heures suivantes, je me défoule sur la nourriture. Brownies, cookies et mini-cakes encombrent la cuisine.
Je pétris avec rage, roule la pâte entre mes mains, l’écrase en imaginant que c’est le visage de Lucas.
Prends ça, pourriture !
— Je crois que la pâte est assez malaxée, lance Cat, l’air de rien. Je suis sûre que tu imagines que c’est Lucas.
— Et ça me fait un bien fou.
Je balance la boule sur le plan de travail. Elle me tend le rouleau. Prise d’une inspiration soudaine, je l’abats avec fracas sur la pâte.
— Ah ! Ça défoule.
Avec ardeur, j’étale à l’aide du rouleau et garnis le moule. Une fois la tarte enfournée, je me tourne vers Cat.
— Prochaine étape ?
— On n’a plus de farine et on a de quoi nourrir un régiment. On va s’arrêter là.
Durant le reste de la journée, Cat ne me quitte pas d’une semelle, des fois que je m’échapperais pour mettre toutes mes idées de torture à exécution. Incapable de tenir en place, nous allons marcher sur la plage, puis dans les rues de Pinson pendant des heures. Dehors, le soleil de juin darde ses rayons chauds sur les badauds. Les touristes commencent à affluer et bientôt, ma ville comptera le triple de résidents que d’habitude.
Lorsque nous passons par la rue piétonne, je m'arrête devant chez Duclos. Le nombre de sculptures de coquillages dans la vitrine a doublé depuis la dernière fois. Le tout donne une impression d’encombrement et de bric-à-brac. On est loin du minimalisme suédois. Une feuille de papier sur la porte d’entrée annonce la fermeture imminente. Tout doit disparaître.
— Je n’y arriverai pas à temps, Cat. Même en gardant ma part, c’est foutu.
Elle passe son bras sur mon épaule et m’appuie contre elle.
— Il y aura d’autres locaux, Océane. Mieux vaut attendre le bon moment et ne pas se précipiter.
J'acquiesce et adresse un adieu silencieux à mon local de rêve.
Le soir, on se gave des pâtisseries que nous avons préparées. Le ventre plein, on s’échoue comme des baleines sur le canapé.
— Film ou discussion ? demande Cat.
— On a parlé toute la journée.
— Tu as râlé contre Lucas toute la journée, nuance.
À bien y réfléchir, c’est vrai. Cat est restée étrangement neutre, sur le qui-vive, comme si j’étais une bombe m’apprêtant à exploser d’un instant à l’autre. Avec elle dans le rôle du démineur. Je ne peux pas la blâmer : elle a vécu ma rupture avec Calvin au premier plan. La colère, puis d’un coup, la dévastation. C’est elle et Clémence qui ont recollé les morceaux.
— Je ne vais pas craquer, ne t’en fais pas.
Ouaip. Mon armure est bien en place et aussi impénétrable que les voix du Seigneur. Pour dire…
— C’est justement ça qui m’inquiète.
Je hausse les épaules et attrape la télécommande.
— Expandables, ça te va ? Stallone et Statham, ça devrait me remonter le moral.
Le film débute. Rapidement, mes pensées divaguent et s’éloignent de l’écran de la télé. Ce n’était pas une idée géniale de me poser : mon cerveau réfléchit sans mon consentement.
Quand une giclée de sang apparaît, mon esprit dérive vers Lucas. Pas de pensée meurtrière, mais plutôt le souvenir du film qui a déclenché son angoisse et a mené à ce qu’il me parle de son parrain. Comme si la porte avait été déverrouillée, toutes les pensées affluent à la vitesse de balles de revolver venant me percer le cœur. La course, le Mexique, Marie-Edwige, Lucas dans le lit, bras derrière la nuque, ma tête sur son torse, nos doigts entremêlés, Lucas et Noah enfilant des perles avec leurs doigts patauds, le regard de reproche de Hugo, celui de déception de Tristan.
Sur la télé, l’image se fige. Écran noir. Cat essuie les larmes que je n’avais pas senties couler et me prend dans ses bras. L’immense chagrin que je dissimulais derrière mon armure de colère dévaste tout sur son passage. Les sanglots affluent. Je hoquète. Je n’arrive plus à respirer. La bombe a explosé.
Bercée par ma meilleure amie, je lâche tout ce poids qui m'accable et qui continuera de me hanter pendant longtemps. J’aimais Lucas. J’aime Lucas. Il s’est enraciné en moi bien plus profondément que Calvin. D’une façon différente. Calvin était un amour de jeunesse. Lucas était l’homme de ma vie d’adulte. Celui avec qui je me voyais vieillir avant qu’il ne brise tout.
Lorsque les pleurs et les hoquets commencent à se tarir, je me détache de Cat pour me moucher. J’affiche un sourire qui se veut rassurant. La grimace de Cat m’indique que l’effet n’est pas du tout réussi.
— J’ai finalement craqué.
— Ça allait arriver, Océane. C’est normal.
Devant son air compatissant et triste, je me remets à pleurer. Même Tripode compatit : il sort de sa cachette pour se frotter à mes jambes et m’adresse un regard interrogateur. Soit il a opté pour une trêve, soit il veut me remonter le moral parce que sa meilleure ennemie est dans un état lamentable et qu’il va s’ennuyer à mourir s’il n’a plus personne à persécuter.
— Autant que ça arrive maintenant plutôt que demain au boulot, dis-je à travers les larmes.
Le boulot… Tristan…
Une pensée me frappe soudain et mes sanglots redoublent.
— Je suis désolée d’avoir cassé ton coup avec Tristan.
Ma voix est plaintive, digne d’une mauvaise actrice de film.
— C’est pas grave.
— Alors tu l’aimes bien ?
Un sourire étire ses lèvres.
— Oui. On a pas mal discuté juste avant le drame digne des Feux de l’Amour. Il est intéressant et tout à fait mon genre.
— Je suis désoléééée.
— Hey ! C’est bon, Océane. Ça va s’arranger, dit-elle en tapotant mon dos.
— Hugo me déteste ! Tristan me déteste ! Tu devrais aussi me détester pour avoir cassé ton coup !
Elle éclate de rire.
— Je ne te déteste pas, andouille ! Tristan et Hugo probablement pas non plus, mais tu as des choses à arranger avec eux. Et regarde : même Tripode ne te déteste plus.
La bestiole confirme en miaulant et en frottant sa tête contre mon mollet.
J’acquiesce, me mouche et jette un énième mouchoir souillé sur la table basse qui ressemble désormais à un cimetière de papier.
La perspective de voir Tristan demain, m’angoisse. Ça m’étonnerait qu’il saute de joie après le drama de son anniversaire.
Il me faut un plan.
Mon regard se perd dans le vide. Mes yeux captent l’assiette de cookies sur la table de la cuisine.
— Demain, je vais parler à Tristan. Je lui amènerai des pâtisseries et lui donnerai ton numéro de téléphone. Ensuite, je l’obligerai à t’appeler et à te proposer un rencard. Voilà.
Cat secoue la tête.
— Contente-toi de le gaver de sucre, de lui donner mon numéro et de t’excuser. Pour le reste, on se débrouillera.
— Marché conclu !
Dans mon lit, mes paupières fermées brûlent d’avoir tant pleuré. J’ai l’impression qu’on a jeté mon cœur au fond d’un puits sombre, dont il ne pourra jamais s’échapper. Pour éviter une nouvelle crise de larmes et m'apitoyer sur mon sort, je pense à ce que je vais dire à Tristan et Hugo.
Voilà. Me focaliser sur réparer mes torts me sortira de mon marasme émotionnel.
Le sourire de Lucas, sa fossette et son visage mince s’imposent à mes rétines.
Ou pas.
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