Contre Coeurs (French Edition)
16. Océane
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O C É A N E
Faut que je raconte ça à Cat. Elle va halluciner !
Le lendemain, installée dans un des canapés du lobby pour mon rendez-vous quotidien avec Cat, j’attends que mon amie se connecte sur WhatsApp. Trois petits points dansent, puis arrive son message.
[ Cat : Tu me manques ! Et je crois aussi que tu manques à Tripode. Quoi de neuf ? ]
Apparaît une photo du chat maléfique, patte en gros plan tentant de balayer le téléphone.
[ Océane : Truc de dingue ! Hier, on est tombé sur l’ex de Lucas ! Il devait l’épouser. Maintenant, il la déteste. ]
[ Cat : Ce mec déteste tout le monde. ]
Est-ce qu’il serait capable de m’embrasser alors qu’il me déteste ?
Une petite voix au fond de moi souffle que non. Il me l’a dit : c’est ce que je représente qui lui pose problème et son passé n’aide pas à éliminer ses préjugés.
Avec force détails, je raconte à Cat la rencontre d’hier.
[ Cat : Alors, la ME, du coup, on l’aime ou on l’aime pas ? ]
[ Océane : Chais pas. Il faut avoir les deux versions de l’histoire pour se faire une idée et Lucas aurait très bien pu ne dire que ce qui l’arrange. ]
[ Cat : La confiance règne… ]
[ Océane : On a failli s’embrasser ]
Rien. Nada. Silence. Cat a dû faire une syncope. Peut-être que je devrais appeler les secours français. Peut-être que j’aurais dû attendre mon retour pour lui dire.
[ Océane : On était bourrés. Surtout moi. ]
[ Cat : Pourquoi failli ? ]
[ Océane : J’ai eu le hoquet au moment où. ]
Trois émojis de bonhomme pleurant de rire s’approprient l’écran.
[ Cat : Il te plaît ? ]
[ Océane : Je ne sais pas. Je crois que oui. Je ne me pose pas trop de questions. ]
[ Cat : Bah, fais-toi plaiz. Tu le reverras pas. ]
Bam ! Gif de spéléologue dans une grotte, suivi de petites aubergines accompagnées de gouttes.
Qu’est-ce que je disais sur sa passion maraîchère ?
La conversation terminée, j'éteins mon téléphone et rejoins Lucas à la plage. Allongé sur son transat, il est si absorbé par son/mon livre que j’hésite à lui reprendre mon bien.
Je déteste partager ma liseuse.
— Je vais me balader, tu veux venir ?
— Non, peux pas. Hyper prenant, marmonne-t-il sans même lever la tête.
Au temps pour ma tentative de récupération.
Il ne me reste donc plus qu’à aller arpenter le bord de mer comme une âme en peine.
Un pas après l’autre, mes pensées dérivent vers ma conversation avec Cat. Après tout, pourquoi pas coucher avec Lucas puisqu’on ne se reverra plus jamais. Je ne l’imagine pas en amant doux. Plutôt le genre de type fougueux, donnant des ordres, murmurant des mots salaces à mon oreille.
— Océane ?
Merde !
Marie-Edwige, sublime dans son maillot de bain deux pièces, les cheveux mouillés façon sirène, se tient devant moi. J’enfouis les pensées que je viens d’avoir sur son ex et étale mon plus beau sourire de façade.
— Salut, Marie-Edwige. Quelle coïncidence…
— J’étais dans l’eau et je t’ai vue marcher alors je suis venue te voir. Pas vraiment une coïncidence, en fait.
C’est bizarre mais je n’arrive pas à la détester.
Du menton, elle désigne deux chaises longues à l’écart des autres.
— Est-ce que… tu aurais quelques minutes pour discuter ?
Et glaner des informations ? Mais certainement !
Nous nous asseyons l’une en face de l’autre. Son pied joue dans le sable, elle est gênée.
— Je sais que c’est bizarre parce que tu es la fiancée de Lucas, commence-t-elle.
Dois-je la détromper ? Quelle hypocrite je fais… J’ai jugé Lucas sur les histoires de mensonge et je m’apprête à laisser croire à cette fille que je suis sa fiancée pour lui soutirer des infos.
Ma curiosité, qui s’est alliée avec mon diablotin, gagne.
— Que puis-je faire pour toi, Marie-Edwige ? demandé-je d’une voix douce tout en pensant qu’elle a vraiment un prénom très bizarre.
— Je suppose que Lucas t’a parlé de moi ?
— Oui.
— Est-ce qu’il t’a dit comment ça s’était fini ?
— Pas dans les détails. Juste que tu l’avais largué parce qu’il n’était pas assez bien pour toi, que vous n’apparteniez pas à la même classe.
— Alors c’est ce qu’il a retenu…, dit-elle en grimaçant. Ça explique sa réaction.
Son regard se perd dans l’océan.
— Qu’est-ce que tu veux exactement, Marie-Edwige ?
— Lui parler. Après notre rupture, il n’a plus jamais répondu à mes messages. Je sais que c’est bizarre… (elle prend une grande inspiration et se lance…) Est-ce que tu pourrais m’aider à arranger les choses avec lui ?
Je penche la tête sur le côté pour évaluer sa demande. Elle se méprend et lève les mains en signe d'innocence, les joues rouges.
— Pas pour me remettre avec ! Juste parce qu’il y a des choses qu’il a mal comprises et que je voudrais régler.
Bon, la mascarade de la fausse fiancée a assez duré.
— Écoute Marie-Edwige… Lucas et moi, on n’est pas du tout fiancés. On ne sort même pas ensemble. On est juste amis, rien de plus.
Amis ? Ahaha. Je me marre intérieurement. Comment ça, je détourne la vérité ? Meuh non. Curiosité s’est alliée à diablotin pour la rendre élastique.
Quelle hypocrite je suis quand même.
D’un autre côté, je me vois mal lui raconter l’histoire de la course aux œufs qui nous a mis dans cette situation.
Ses grands yeux de biche s’écarquillent. La pauvre n’y comprend rien.
— Lucas déteste perdre, dis-je en haussant les épaules. Et quand tu lui as dit être fiancée, il a prétendu la même chose pour rester à égalité.
— Ça lui ressemble. Est-ce que tu vas m’aider ?
Je joue avec les perles de mon bracelet d’améthyste, mal à l’aise. Il est clair que Marie-Edwige a lacéré le cœur de Lucas. Et si cette discussion le laissait encore plus en lambeaux ? Mon canard est un mec détestable et pourtant, je me suis attachée à lui. Sinon, comment expliquer cet instinct protecteur ?
— Je ne sais pas. Avant de te dire oui, je veux savoir dans quoi je m’embarque. Votre rupture lui a fait du mal, c’est évident, et je n’ai pas envie que tu l’enfonces encore plus.
— Tu tiens à lui.
— Évidemment, on est amis.
— Tu dois être spéciale… Il ne laisse personne l’approcher.
Je suis surtout la fille qui a gagné la course et qu’il doit supporter durant ce séjour. Mais bon, passons…
Elle réfléchit quelques instants, puis fixe sur moi un regard décidé.
— On s’est rencontrés en première année d’école de commerce. Un coup de foudre. Une relation passionnée pendant trois ans. Et puis un soir…
L’appel de Lucas. Le poste de police. L’amende à payer. Deal de drogue. La désintox de son père, son boulot de serveur en plus de ses études.
À plusieurs reprises, je dois rappeler à mon visage de rester neutre alors que toute l’information se bouscule dans mon petit cerveau surchargé, qui ne s’attendait pas du tout à ça. La réprobation le dispute à la compréhension et dans mon esprit, j’entends la voix de Lucas déclarer que la fin justifie les moyens. Quand on se retrouve submergé par les problèmes, il ne reste parfois que les pires solutions.
— Je savais qu’il ne venait pas du même milieu que moi et ça m’était égal. On est restés trois ans ensemble. Trois ans pendant lesquels il ne m’a jamais parlé de sa famille ni de ses problèmes. Quand Valentin m’a dit que Lucas dealait, j’ai pété un plomb. La veille, j’étais allée le chercher au poste pour possession de drogue, pas autre chose. Lucas m’a tout raconté et j’ai pris peur. La tonne de problèmes auxquels il faisait face, son arrestation… Tout ça, c’était trop pour moi. Tout ce que je croyais savoir sur cet homme s’écroulait. J’ai pris peur et au lieu de lui tendre la main, j’ai reculé. Je ne me sentais pas de taille à affronter cette montagne, même si je l’aimais. La semaine d’examens finaux a eu lieu, les jours ont passé et j’ai eu des remords. J’aurais dû l’aider au lieu de fuir. Mais il était trop tard. Il ne répondait plus à mes messages ni au téléphone. Ça va faire cinq ans et je m’en veux toujours. Je lui dois au moins une explication.
— Alors, ça n’avait rien à voir avec une histoire de condition sociale, murmuré-je.
Elle secoue la tête en signe de dénégation, les larmes aux yeux.
Comment aurais-je réagi à sa place ? Qu’aurais-je fait si mon monde de licornes et de paillettes entrait soudain en collision avec un monde de ténèbres, sans y être préparée ?
Je prends sa main dans la mienne et la serre un peu pour lui apporter du réconfort.
— Je vais t’aider.
Sur le chemin du retour, le hamster dans mon cerveau est à deux doigts de mourir d’une crise cardiaque tellement il cavale, tandis que mon archiviste interne court partout, échevelée, ne sachant ni où, ni comment classer les informations.
Comment aborder le sujet avec Lucas ?
Douceur et compassion ? Nan, un coup à me retrouver la tête dans le sable. Littéralement.
Confrontation directe ? Même résultat que précédemment.
La désinvolture. Voilà. La technique habituelle, donc. Montrer que tout va bien dans le pays des licornes et des arcs-en-ciel.
Toujours absorbé par mon/son livre, il remarque à peine ma présence.
— Tu ne devineras jamais qui j’ai croisé ! Marie-Edwige.
Il lève la tête et plisse les paupières. Avec le soleil dans mon dos, mes mains sur les hanches, ma tunique flottant dans la brise, je dois ressembler à une super-héroïne dans le contre-jour. Délicatement, je lui retire des mains la liseuse, qu’il a du mal à lâcher. Il cède, je la pose sur la table et m’assois sur l’autre transat, en tailleur.
— Elle va encore me faire chier longtemps, celle-là ? grommelle-t-il dans sa barbe inexistante. Vous avez parlé de quoi ?
Moment délicat…
J’adopte un air dégagé, genre tout va bien dans mon pays merveilleux, en réfrénant mon envie de tripoter mon bracelet. Lucas n’aime pas ses semblables mais il est intelligent : il a remarqué que j’adoptais ce réflexe lorsque j’étais mal à l’aise. Mes mains se positionnent donc derrière moi, dans une attitude détendue. Je hausse les épaules.
— Plein de trucs. Le poste de police, Valentin la balance et quelques infos familiales, tout ça tout ça.
Aussitôt, son corps se raidit, son visage se ferme dans une expression de fureur contenue.
— Putain ! Je vais me la faire !
Pas si contenue, finalement.
— Ah oui ! Je lui ai aussi dit que nous n’étions pas fiancés.
— Pourquoi elle t’a raconté ma vie, putain ? ! Ça ne regarde personne !
J’ôte mes lunettes de soleil, replie les branches et les pose à côté de la liseuse.
Son regard me sonde, cherchant je ne sais quelle vérité. Il ne trouvera rien d’autre que la neutralité grâce à mon entraînement intensif. Merci le pensionnat suisse. Merci papa maman.
— Elle m’a demandé de l’aide pour te convaincre d’accepter de lui parler. Et bam ! Me voilà impliquée au milieu de vos histoires sans avoir rien demandé. Je sais qu’elle a compté pour toi et qu’elle t’a brisé le cœur. Je ne voulais pas que cette future conversation te fasse plus de mal que de bien alors j’ai posé une condition : elle me racontait tout et je décidais ensuite. Voilà.
Il ricane. Et pas de joie. Mon canard est si furieux qu’il va se carboniser de l’intérieur.
— Oh, mon lapin… Tu voulais me protéger. Arrête de te foutre de ma gueule ! Tu brûlais de curiosité et tu voulais les détails ! Mais putain ! Ça ne te regarde pas, merde ! tempête-t-il en faisant les cent pas, mains dans les cheveux.
Voilà voilà. Ma licorne intérieure, celle qui pensait que tout allait bien se passer, vient de se manger un parpaing en pleine tête. Elle se relève tant bien que mal, crocs découverts.
Mode licorne sanguinaire activé.
Je bondis sur mes pieds et enfonce mon doigt dans sa cage thoracique d’un air menaçant.
— Lucas Varennes ! Tu vas la boucler et m’écouter ! Oui, j’étais curieuse d’en apprendre plus sur toi, c’est vrai. Mais aussi improbable que cela puisse paraître, je voulais aussi te protéger ! Tu sais quoi ? Ton passé, je m’en fiche ! À moins que tu deales encore… Tu deales encore ?
— Hein ? Quoi ? Mais non !
— Alors on s’en fiche. Tout le monde a fait des conneries, tout le monde a souffert et tout le monde se traîne des casseroles. Ce qui compte, c’est qui tu es maintenant et ce que tu veux devenir. Point. Alors arrête de te draper dans ton passé comme dans une couverture confortable et bouge-toi le cul ! Va lui parler !
— Pour quelqu’un qui s’en fiche, je trouve que tu as creusé quand même beaucoup, crache-t-il méchamment.
— Je voulais mieux te comprendre, c’est tout. Et je te l’ai dit : te protéger.
Il balaie ma remarque d’un geste désinvolte.
— Tout le monde a souffert et tout le monde se traîne des casseroles, singe-t-il en reprenant mes mots. Tu as dû beaucoup souffrir dans l’opulence… Papa et maman te supprimaient ton téléphone quand tu avais des mauvaises notes ? Ça t’a traumatisée à vie ?
Voilà. Réaction typique de Lucas : un soubresaut de rage du chien blessé qui cherche à mordre.
Dents serrées, je gronde :
— Tu ne me connais pas. Tu juges sans savoir.
— Peut-être que si je retrouvais un de tes ex, je pourrais le cuisiner. Oh, juste par curiosité, comme ça, pour te protéger, hein…
Ma licorne s’apprête à charger. Ça va saigner. Sa réaction d’animal blessé commence à me courir sur le haricot.
— Va te faire foutre, Lucas.
Il éclate d’un rire mauvais, attrape ses affaires en gestes saccadés et s’éloigne à grands pas pour instaurer le maximum de distance entre lui et moi, le plus rapidement possible.
— Va te faire foutre, Océane. Toi et tes bonnes intentions de merde, allez vous faire foutre !
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