Contre Coeurs (French Edition)

Laurie Pyren · Chapitre 33 sur 41

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Contre Coeurs (French Edition)

33. Lucas

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L U C A S

 

— Mon lapin… C’est le dernier message que je laisse sur ton répondeur. Après, tu n’entendras plus parler de moi. Je voulais simplement te prévenir qu’Amaya avait accouché avec un peu d’avance. Une magnifique petite fille, qui se prénomme Émilie. Si tu souhaites la voir, elle reste au Centre Hospitalier encore quelques jours.

Je racle ma gorge pour tenter de ne pas flancher.

— Je suis désolé d’avoir tout gâché. Je t’aime.

Je raccroche. Deux semaines sans nouvelles. Le désespoir étreint chaque parcelle de mon cœur engourdi. Dans une vaine tentative, j’ai laissé plusieurs messages sur son répondeur. Sans retour.

Pour me changer les idées, je me suis jeté à corps perdu dans le boulot. Si je ne suis pas heureux, au moins, je suis productif. Comme anesthésié, je travaille mécaniquement, sans vraiment porter attention à ce que je fais.

Hugo refuse lui aussi de répondre à mes appels.

Parmi les trois personnes qui comptent le plus, deux ne veulent plus entendre parler de moi et la troisième vient de devenir papa. Autant dire que mes problèmes sont à des milliers de kilomètres de ses préoccupations.

Autre conséquence de ce monumental fiasco : j’ai eu du temps pour l’introspection. J’ai analysé ma vie sous toutes les coutures. Le constat est édifiant… Avant Océane, je portais ma colère contre la Terre entière en écharpe, ayant fermement la conviction que le monde était pourri. Petit à petit, elle a fait sauter les préjugés mais aussi calmé ma rage intérieure. Avant, je pensais que j’étais heureux. En fait, je ne l’étais pas. Mes vieilles rancœurs me rongeaient, me rendant amer. En vouloir à mon père, ma mère, à la Reine d’Angleterre, bref à la Terre entière ne mène à rien. C’est d’ailleurs exactement ce qu’elle m’avait dit après la visite chez mon père. Que cela ne me rendrait pas heureux alors que je l’aimais. Sur le moment, j’étais trop focalisé sur mon objectif de la garder tout en conservant secrète ma magouille pour me préoccuper de cet aspect de ma vie.

Eh bien, tu as eu le temps de rattraper le temps perdu…

À défaut de réparer ma relation avec Océane, je peux au moins tenter de réparer celle que j’entretiens avec ma famille. J’ai besoin de faire quelque chose de bien, de ne plus être un connard arrogant qui ne sait que ravager ce qu’il possède de plus précieux.

Avec la lourdeur d’un pachyderme, je me lève et prends les clés de la voiture. Trente minutes plus tard, je débarque chez mon père.

— Tu as une sale tête, fiston.

Les cernes m’ont trahi. J’acquiesce et entre en murmurant un salut. Mon père nous prépare un café. J’aurais préféré une bière ou même un whisky. Aussi opportun que de consommer de la coke devant un ancien toxico.

On se contentera du café.

Assis à la table de la cuisine, je touille le liquide en détaillant mon paternel. Nos visages se ressemblent beaucoup alors que Hugo tient plus de ma mère. Le corps de mon père est fatigué, je sais que son dos est en compote, entre la chaîne de montage et son boulot actuel qui lui demande de se contorsionner sans cesse pour atteindre des petites pièces bien cachées à l’arrière des électroménagers qu’il répare.

— Comment tu vas ?

Ses yeux noirs me scrutent, sachant pertinemment que quelque chose cloche. Je me débats intérieurement. Dois-je lui parler ou pas ?

J’ai besoin de parler. Je m’enfonce dans ma merde et je ne sais pas comment en sortir.

— Océane m’a quitté.

Il grimace mais ne semble pas surpris.

— Hugo est passé hier, explique-t-il.

— Il t’a dit quoi ?

Il me relate la version de mon petit frère, dans laquelle je suis dépeint de manière peu flatteuse.

Quand il a terminé, il pousse un soupir.

— Est-ce que c’est vrai, fiston ?

Je hausse les épaules d’un air dégagé alors qu’à l’intérieur, je suis en ruine.

— À peu près. Je ne savais pas que Hugo et Océane se connaissaient, sinon je n’aurais jamais tenté quoi que ce soit.

— Ton frère en est conscient.

— Pour le reste, il a raison. Je lui ai menti sur le voyage, j’ai raconté un énorme bobard en utilisant sa gentillesse contre elle pour récupérer ses gains. Après, je n’en voulais plus parce qu’elle était devenue plus importante. J’ai cru qu’en refusant sa part, tout était réglé et que jamais elle ne saurait que j’avais tenté de la manipuler. Je ne voulais pas avouer, j’avais trop peur de la perdre. Et ça m’a explosé en pleine gueule.

Il secoue la tête.

— Je comprends, Lucas. Tu as simplement fait les mauvais choix.

Il ricane.

— J’en sais quelque chose, hein, fiston… Quand on intègre les alcooliques anonymes, on nous explique les différentes étapes de la guérison. L’une d’elle est de demander pardon à tous ceux qui ont souffert par ta faute.

— J’ai essayé. Océane refuse de me parler. Hugo, aussi.

— Alors essaye plus fort et plus longtemps.

Je garde le silence un moment, tête baissée, ruminant ses paroles, et puis :

— Est-ce que c’est ce que tu essaies de faire toi aussi ?

— Oui. Ton frère et ta mère m’ont pardonné. La dernière personne qu’il me reste, c’est toi. Celle qui a le plus souffert de mes erreurs. Jamais je ne cesserai de te dire combien je suis désolé. Je me sens un peu responsable de ta situation actuelle : la promesse que tu as faite à ton frère il y a dix ans, c’est parce que j’étais incapable de m’occuper de vous correctement.

À ma grande surprise, une vague de protestation enfle en moi. Il se désigne coupable lui-même et je suis contre ? Avant, j’aurais sauté sur l’occasion de le blâmer. Plus maintenant.

C’est le moment de mettre en pratique tes bonnes résolutions, Lucas.

— C’est faux, papa. Je suis adulte et j’ai un cerveau. J’ai fait mes choix tout seul, comme un grand. Ou comme un con, plutôt. J’ai massacré les plus belles relations que j’avais sans l’aide de personne.

Je déglutis. Mes yeux piquent.

— Y compris la nôtre, ajouté-je dans un murmure.

Les yeux brillants de larmes, mon père se lève et me tire de ma chaise. Ses bras m’enserrent dans une étreinte virile remplie d’amour. Des années que ce n’était pas arrivé. Cela remonte d’ailleurs si loin, que je ne m’en souviens plus.

— Je suis désolé, papa, chuchoté-je, la gorge nouée. Je te pardonne. Est-ce que toi tu y arriveras ?

Bras tendus, mains sur mes épaules, il me couve d'un regard transpirant d’amour paternel.

— C’est déjà fait, Lucas. Jamais, je ne t’en ai voulu car je comprenais pourquoi tu me portais une telle rancœur. Tu es quelqu’un de bien, mon fils. Tu as protégé ton frère et tu t’es occupé de moi en te sacrifiant pour nous. Tes objectifs sont toujours nobles mais c’est ta façon de les atteindre qui laisse à désirer. Tu te perds en chemin.

— Je sais. Je l’ai compris.

— Merci de t’être occupé de moi. Merci de t’être occupé de ton frère quand je ne le pouvais pas. Je t’aime, Lucas.

Je prends une grande inspiration pour faire passer la boule logée dans ma gorge.

— Je t’aime aussi, papa.

Il me lâche et nous restons plantés là, un sourire mélancolique aux lèvres.

— Va voir ta mère, fiston. Si quelqu’un peut convaincre ton frère, c’est elle. Et profites-en pour faire la paix.

J’acquiesce. J’en étais arrivé à la même conclusion.

 

En fin d’après-midi, me voilà devant la porte peinte en bleu de la maison de ma mère et de mon beau-père.

Ils vivent à une dizaine de kilomètres de Pinson-Les-Flots, dans une demeure petite mais coquette et chaleureuse, entourée d’un jardin où poussent de nombreuses plantes. Devant la façade, les plates-bandes regorgent de tulipes colorées, les fleurs préférées de ma mère. Le jardinage est sa passion et le soin qu’elle apporte à ces petits êtres fragiles est sans limite.

Je ne viens que rarement. Deux fois par mois, elle réunit Hugo et Tristan pour un repas de famille auquel je refuse de participer depuis de nombreuses années. Je me contente de l’appeler de temps en temps et de manger chez elle lors des grandes fêtes, comme les anniversaires ou Noël.

Je rassemble mon courage et appuie sur la sonnette. Alvaro apparaît dans l’encadrement. Un sourire s’étale sur son visage.

— Lucas ! Quelle bonne surprise !

— Bonjour Alvaro. Comment tu vas ?

Il me claque une bise qui finit en accolade virile, manquant de me broyer les côtes au passage. Son physique d’armoire à glace allié à sa grande taille, en font un homme d'affaires qui en impose. Il est grutier et chef d’une équipe de gars qui lui obéissent au doigt et à l’œil. Ma mère est son exact opposé : petite et mince comme une épingle. Son côté strict est renforcé par une coupe au carré et d’énormes lunettes à montures noires qui lui mangent la moitié du visage.

— Je viens voir maman. Est-ce qu’elle est là ?

— Dans le jardin. Elle parle à ses plantes. Quelque chose à boire ?

— Une bière, s’il te plaît.

Même si je n’ai jamais souhaité me lier avec lui, je reconnais qu’Alvaro est un homme bien. Il rend ma mère heureuse et s'est toujours occupé de Hugo de la même manière qu’il le fait de Tristan : comme son propre fils. Souvent, il a essayé de se comporter de la même façon avec moi mais j’ai toujours refusé, préférant instaurer une distance avec lui.

Je le suis dans la cuisine. Il décapsule la bouteille et me la tend.

— Comment tu vas, Lucas ?

À son regard, je devine qu’il connaît la raison de ma visite. Tristan et Hugo ont dû tout balancer au dernier repas de famille. Étonnant que mes oreilles n’aient pas sifflé et que j’aie encore mes tympans.

Je prends une gorgée de bière.

— Pas génial. Disons que j’ai de la réparation à faire.

Il hausse les épaules.

— Bah, tout le monde fait des conneries. Et puis, personne n’est mort.

Alvaro, c’est le mec qui relativise tout. Il faut dire qu’il a eu son lot d’emmerdes. Il y a quelques années, un de ses gars a eu un grave accident sur un chantier, le laissant paralysé. En comparaison, nos broutilles dignes de Melrose Place ne lui paraissent pas catastrophiques.

Je rejoins ma mère dans le jardin. Ses mains sont plongées dans la terre, ses lèvres remuent. Oui, elle discute vraiment avec ses plantes.

— Salut, maman.

Elle sursaute et se relève. La joie de me voir illumine son visage. Elle balance ses gants maculés de terre et me serre dans ses bras avec force. Sa tête arrive juste au-dessous de mes épaules et pourtant, j’ai le sentiment à chaque fois que c’est elle, la plus forte de nous deux.

Pendant toutes ces années, jamais son amour n’a faibli, malgré mes nombreuses remarques acerbes destinées à lui renvoyer ma rancœur au visage. Durant un temps, j’ai fait mouche, puis elle a décidé de se défaire de sa culpabilité. On s’est expliqués à grands renforts de cris et puis on n’en a plus jamais reparlé. Je lui en ai voulu encore plus de ne pas se mettre à plat ventre pour implorer mon pardon, bien qu’elle l’ait déjà fait à maintes reprises. Elle m’a dit qu’elle avait assez demandé pardon et qu’elle voulait juste vivre en paix. Que si je ne voulais pas en faire autant, c’était mon problème mais qu’elle continuerait à m’aimer quoi que je choisisse. Alors je suis resté seul comme un con avec ma colère.

Je sais que je suis injuste avec elle : quand elle a embarqué mon frère, elle m’a aussi proposé de venir mais j’ai refusé. Il fallait bien que quelqu’un reste pour s’occuper de papa. Elle ignorait qu’il avait plongé dans l’alcool et ne l’a découvert que lorsque j’ai dû lui raconter toute la vérité pour qu’elle récupère Pika et lui offre la vie qu’il méritait, et non un taudis et des repas sortis d’une boîte collectée au Secours Populaire. Pourtant, c’est à elle que j’en ai le plus voulu : elle était heureuse alors que nous étions au fond du trou. Elle aurait dû le voir, elle aurait dû agir. Du moins, c’est ce que j’ai longtemps ressenti. Aujourd’hui, même si je ne suis pas prêt à abandonner toute rancœur, je suis décidé à faire un pas vers elle.

Ses bras me relâchent et elle recule d’un pas. Menton levé pour rencontrer mon regard, elle déclare :

— Tu as fichu un beau bordel, mon Loulou. Allez, viens.

Ce surnom, je l’ai adoré, puis détesté. Aujourd’hui, je veux le chérir. Elle est la seule à m’appeler ainsi.

Elle m’attire vers la balancelle à deux places, sous le grand chêne, là où elle aime lire. Heureusement que la structure possède un toit de toile sinon, elle se serait fait assommer par les glands chaque automne.

— Hugo et Tristan t’ont raconté…

— Ils sont furax. Hugo, parce que tu l’as déçu et que tu lui as menti. Tristan, parce que tu as déçu son frère et que tu as fait du mal à son amie.

Ma mère. Jamais elle ne mâche ses mots, même quand il s’agit de lancer des poignards. Mon cœur se serre.

Pika est déçu.

C’est ce qui me fait le plus mal après avoir perdu Océane.

— J’ai merdé.

— Pas qu’un peu.

Pour le réconfort, on repassera.

Sa main enserre la mienne.

— Tu comptes faire quoi ?

Je soupire, passe la main dans mes cheveux, désemparé.

— J’ai besoin d’aide, maman.

Elle ouvre de grands yeux ébahis, la bouche en O. Et puis, elle se reprend et me sourit avec tendresse. Je tiens de ma mère pour ça : tous les deux ne sommes pas trop portés sur les démonstrations d’émotions, contrairement à mon frère et mon père.

Je me racle la gorge, gêné.

— Hugo ne veut plus me parler. Je dois réparer mes conneries avec lui, mais aussi Tristan.

— Je n’en espérais pas moins. Je vais t’aider et les convaincre. Facile.

Le soulagement enlève un poids immense de mon estomac.

Sa main quitte la mienne et se pose sur ma joue.

— Et pour cette fille ?

— Océane.

— Un beau prénom, murmure ma mère.

— Je l’aime vraiment.

Et les mots de commencer à se déverser. Mon cœur a envie de lui parler d’elle, de récolter ses conseils. Alors, je lui explique tout. Depuis notre rencontre catastrophique, en passant par la course ridicule, par le Mexique, par cette inimitié qui s’est transformée en complicité, puis en amour sincère. Pour terminer en carnage.

— Voilà. Je l’ai perdue et j’en crève.

Au lieu de compatir et pleurer sur mon sort, elle éclate de rire.

— Tu vas renoncer ? Toi, l’homme le plus têtu de la planète, tu vas tout simplement abandonner ? Loulou, enfin… Ne sois pas stupide !

Elle m’aurait giflé que ça aurait eu le même effet. Je me renfrogne et me drape dans le peu de dignité qu’il me reste.

— Elle a été claire : c’est terminé.

— Depuis quand tu obéis à qui que ce soit ? Même tout petit, tu n’en faisais qu’à ta tête. Elle t’aime ?

Le souvenir de la douleur dans les yeux d’Océane remonte à la surface. Tant de souffrance… On ne meurt pas de l’intérieur pour une personne qui nous est indifférente.

— Oui.

— Alors débrouille-toi pour la récupérer sinon tu vas errer comme une âme en peine pour longtemps, le cœur brisé. Il serait temps que tu sois heureux, Loulou.

— J’aimerais bien, mais je ne sais pas comment faire, marmonné-je entre mes dents serrées.

— Trouve ce qu’elle veut par-dessus tout et offre-lui sur un plateau en guise d’excuses. Tristan la connaît bien et Hugo possède la sensibilité qui t’a toujours fait défaut. Demande-leur de t’aider à réparer tes conneries.

Je réfléchis quelques instants. Au temps tenter de gravir l’Everest à mains nues. Le plan tient la route mais toutes les étapes peuvent foirer en un clin d’œil. Pourtant, je n’ai pas le choix, j’ai besoin d’un coup de main pour récupérer Océane.

Et s’il faut que je gravisse l’Everest à mains nues pour y arriver, je le ferai.

Nous continuons à discuter encore un peu et je prends congé. Sur le pas de la porte, je m’arrête et fais face à ma mère.

— Merci maman. Si tu es d’accord, j’aimerais venir au prochain repas de famille. Aux suivants aussi. Je ne pourrai peut-être pas être là tout le temps mais j’essaierai.

Un immense sourire débordant d’amour et de joie s’affiche sur ses lèvres. Elle se jette sur moi et m’enserre dans ses bras. Lorsqu’elle recule, une larme s’échappe de son œil.

— Tu seras le bienvenu, Loulou. Chaque fois que tu voudras.

À travers ses mots, j’entends le “je t’aime” qu’elle retient. Je ne suis pas encore prêt à entendre ses mots après toutes ces années à lui en vouloir mais, un coin de mon cœur se réchauffe.

Je suis sur la bonne voie.

Le soir, je m’endors comme une souche. Toutes ces émotions positives ont absorbé mon énergie.

Vivre avec les licornes et les arcs-en-ciel, c’est épuisant.

Mais, si apaisant.

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