Contre Coeurs (French Edition)

Laurie Pyren · Chapitre 14 sur 41

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Contre Coeurs (French Edition)

14. Océane

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O C É A N E

 

Qui a collé mes paupières ensemble ? Qui a greffé ma langue sur mon palais ? Si je l’attrape, je… Aïeeeeuh ma tête !

Lentement, histoire de ménager mon crâne, je déplace mon corps pour me positionner sur le dos. L’image d’un gobelet tapissé de feuilles de menthe et au goût prononcé de rhum traverse mes pensées. Bonne nouvelle : j’ai encore un cerveau. Mauvaise nouvelle : quelqu’un l’a passé à tabac.

— La faute du mojito ? susurre la voix de Lucas dans ma tête.

Avec difficulté, mes neurones se mobilisent pour retracer le chemin des souvenirs de la veille. Les bikers, l’image d’une plage sous le clair de lune… Et tout me revient d’un coup.

Océane la looseuse, je t’aime bien, le presque baiser, la frite qui tue. Je prends le paquet et le retourne dans tous les sens sans trop savoir qu’en faire. Les deux derniers de la liste me chiffonnent particulièrement.

On a failli s’embrasser !

Dois-je mettre le sujet sur la table ? Faire comme s’il ne s’était rien passé ? Suis-je attirée par Lucas ? Est-ce que je veux vivre une grande histoire d’amour et lui donner plein de bébés ?

Waouh ! On se calme ! C’est n’importe quoi !

Voilà. Mon cerveau est en roue libre et a décidé de régresser à la période adolescente. Je ricane intérieurement rien qu’à l’idée d’aborder cette discussion avec lui. Je le vois déjà me narguer d’un “mon lapin, c’était juste un moment d’égarement, ne t’imagine pas que je t’apprécie”. Auquel je répondrais par : “mon canard, c’est toi qui t’es penché vers moi en premier pour m’embrasser, alors arrête de jouer les hommes de glace et assume.”

Lucas m’attire, c’est un fait. Quand on mate un mec torse nu aussi souvent que je le fais, c’est qu’on le trouve attirant. Mais de là à fricoter, je ne l’imaginais pas du tout.

Je tue mon dilemme en décidant que je n’en parlerai pas et qu’on verra bien ce qui arrive.

Quant à la frite, ça, c’est mystérieux. Quelque chose se cache là-dessous. Comme son histoire débile de gens riches d’ailleurs. Voilà voilà. La curiosité me harponne, me tance d’en apprendre plus sur lui pour élucider l’énigme du pauvre morceau de patate.

À côté de moi, j’entends Lucas remuer sur le matelas.

Il n’est pas en train de courir ?

— Il est quelle heure ? marmonné-je en m’y reprenant à trois fois.

— Bonjour mon lapin, répond une voix fraîche et parfaitement réveillée. Il est 9h.

Hein ?

J’ouvre les yeux d’un coup pour le trouver adossé à la tête de lit, les cheveux en bataille.

— Pourquoi tu es frais, toi, alors que j’ai l’impression qu’un rouleau compresseur m’est passé dessus ?

— Parce que je tiens mieux l’alcool ?

— Et pourquoi tu es encore là ?

— Parce que c’est aussi ma chambre ?

Air angélique qui ne trompe personne. Il m’énerve ! J’ai failli l’embrasser et…

Hé ho ! Les neurones ! S’il vous plaît, pourrait-on se remettre à fonctionner normalement ? Merci.

— Argh. Je voulais dire : tu n’es pas allé courir ?

— Non. Je me suis réveillé il y a une heure et je voulais te laisser dormir.

Oh trop mignooon.

Claque mentale.

Là, dans ses mains, il tient ma liseuse. Je me redresse en fronçant les sourcils et la désigne du menton.

— Personne ne touche à ma liseuse. C’est ma frite à moi.

Il lève les mains en signe d’innocence et libère la fossette.

Noooon pas la fossette. Ahhhh elle est trop craquante.

Nouvelle claque mentale. Hey, la groupie, on va se calmer. C’est dingue comme ce presque baiser a flingué mon cerveau. À moins que ce ne soit l’excès de mojito.

Son regard dévie vers ma poitrine. Je suis le même chemin que ses yeux pour me rendre compte que la bretelle de mon débardeur a glissé et qu’il n’est pas loin d’obtenir un spectacle topless. Je la remets en place.

— Tu dormais, il fallait bien que je m’occupe. Je suis tombé sur un bouquin fascinant. Je pensais que c’était un thriller mais c’est une romance.

— Laquelle ?

— Obsession. On est loin du cul-cul.

Un air de triomphe prend place sur mon visage en même temps que claironnent les trompettes de la victoire dans ma tête.

Ouais, la romance, c’est cool !

— Ne me spoile pas, je ne l’ai pas encore lu. Et rends-moi ma liseuse.

— Tiens. Je m’habille et t’attends dans le lobby.

— Je préfère rester dans le lit à comater.

— Et gâcher l’une des dernières journées qu’il nous reste ? Allez, mon lapin, on se bouge. La piscine nous attend !

Et d’appuyer ses propos en bondissant hors du lit et en frappant dans ses mains comme l’animateur d’aquagym que je soupçonne de carburer au Redbull.

Une fois seule, je me rends compte que Lucas s’est comporté comme d’habitude. Donc, soit il a oublié le presque-baiser, soit il a décidé qu’il n’avait pas d’importance. Une partie de moi s’en trouve soulagée quand l’autre est déçue.

Euh… Tu t’attendais à quoi, Océane ? À ce qu’il se blottisse contre toi en t’annonçant qu’il était allé chercher le petit-déj ? Pfff… Il a raison, je vis vraiment dans un monde de licornes.

Au moins, notre réveil donne le ton de la suite : on agit comme d’habitude et on oublie le presque-baiser. Voilà. Un excellent plan.

Un coup de brosse à cheveux et un ravalement de façade plus tard, j’arrive dans le lobby. Assis sur un canapé, à l’écart du monde, il est absorbé par son téléphone. J’en profite pour envoyer un message à Cat, tout en gardant pour moi le presque-baiser, sinon elle va me harceler de questions et d’émojis d’aubergines. Je lui dirai plus tard. Lucas se rend compte de ma présence et me rejoins.

— J’ai réservé nos transats et j’ai croisé Garrett et Betty.

— Tu les as assassinés ?

— Pfff… Non. Un salut de la main, c’est tout.

— Tu maîtrises tes pulsions, je suis fière de toi, mon canard.

Est-ce qu’il avait ce regard-là avant ? Il semble plus doux. Ses prunelles semblent moins agitées par l’agacement habituel que je provoque chez lui. Peut-être que c’était le cas depuis un moment mais que je ne m’en étais pas rendu compte, persuadée qu’il ne pouvait pas m’encadrer.

Aaaaaah ! Ce presque-baiser va me rendre dingue !

Pendant notre petit-déjeuner, tout se passe comme d’habitude : Lucas avale l’équivalent de deux fois son poids et la conversation est truffée de piques. Pour autant, quelque chose a changé, comme une complicité nouvelle qui s’est installée entre nous, à défaut d’un meilleur mot. Aucun de nous n’aborde le sujet qui plane dans l’air. La déception le dispute au soulagement, malgré mes bonnes résolutions. Et comme je m’agace moi-même, je décide de m’adonner à une parfaite activité post-cuite : le comatage sur transat. Au moins, à la piscine, pas de sable pour se glisser sous vos fesses ou dans des endroits où il ne devrait pas y en avoir.

Aussitôt arrivés, Lucas plonge dans l’eau et nage quelques longueurs. Derrière mes lunettes de soleil et mon livre que je ne lis pas, je mate.

— Allez, mon lapin, viens ! Elle est super bonne.

— Nan. Veux dormir.

Mes paupières lourdes se ferment, mon esprit dérive vers le pays des songes, bercé par la chaleur de cette matinée tropicale et le clapotis de l’eau.

Soudain, des gouttes atterrissent sur ma peau et me tirent de ma torpeur.

— Lucas ! Va t’essuyer ailleurs ! T’es chiant !

— Quelques mojitos et elle se transforme en lapin grincheux…

— Tu veux qu’on parle des frites ? lâché-je avec hargne.

Son demi-sourire disparaît en une fraction de seconde. Aussitôt, je regrette ma sortie.

— Je suis désolée, Lucas. Je n’aurais jamais dû dire ça.

Il s’assoit sur sa chaise longue, les cheveux en bataille après essuyage, le visage grave. Son pouce frotte machinalement l’intérieur de sa main sur la longue estafilade qui barre sa paume.

Cette cicatrice représente quelque chose d’important pour lui. Mais quoi ?

— Je n’ai pas toujours mangé à ma faim, lâche-t-il abruptement en se raidissant.

Alors celle-là, je ne m’y attendais pas !

Son appétit d’ogre prend une nouvelle signification : celle d’une personne qui engrange un maximum de nourriture par peur du lendemain.

Un silence s’installe entre nous. Ses prunelles sombres me défient de le prendre en pitié. Alors, j’enfouis très profondément mon envie de l’enlacer pour le réconforter et enlève lentement mes lunettes pour qu’il voit mes yeux dépourvus de tout sentiment qui le rendrait mal à l’aise. J’étire mes lèvres en un demi-sourire habituel.

— C’est noté. Demander avant de piquer dans ton assiette.

Ses épaules se détendent aussitôt tandis que je tire ma liseuse du sac et la lui tends.

— Tiens, mon canard, continue ton livre comme ça tu me laisseras dormir tranquille.

Ma façon de te remercier pour cette confidence.

— Oh oh… Canon en approche, chuchoté-je.

Dans son dos, une magnifique brune au carré plongeant se dirige d’un pas décidé vers nous. La démarche féline, le corps de rêve qui me fait passer pour un lapin grassouillet et pataud. Mon colocataire se retourne et tout son corps se tend comme un arc.

— Bonjour, lance-t-elle d’un air incertain. Lucas… Je n’étais pas sûre que c’était toi et…

— Salut Marie-Edwige. Qu’est-ce que tu fais ici ?

Sa voix glaciale trahit son mécontentement de voir la créature de magazine nous envahir.

Oh oh… Voilà qui promet d’être intéressant. Quelqu’un peut-il m'apporter du pop-corn ?

Elle désigne un groupe de femmes à l’autre bout de la piscine.

— Je suis arrivée il y a deux jours avec quelques amies pour fêter… hum… mon enterrement de vie de jeune fille. Je vais épouser Maxence.

— Félicitations.

Plus froid, tu meurs.

— On réside dans l’autre hôtel du complexe et on voulait essayer la piscine de celui-ci ce matin.

— Quelle chance pour moi !

Plus ironique, tu meurs. Pop-corn quelqu’un ? Siouplaaaaaît ?

Pauvre femme qui se heurte à un iceberg. Je ne l’ai jamais vu aussi polaire, même avec moi. Pour dire ! Elle balance son poids d’un pied sur l’autre, mal à l’aise, quand son regard se pose sur moi, la parfaite diversion. Elle ouvre la bouche mais Lucas l’interrompt.

— Je te présente Océane, ma fiancée.

Ah non ! Il n’a pas le droit de me mêler à ses règlements de compte avec son ex !

Parce que pour provoquer une réaction comme celle-ci, cela ne peut être qu’une femme qui lui a brisé le cœur. Ou quelqu’un qui l’a trahi. Ou juste une personne qu’il ne peut pas voir en peinture. Il déteste l’humanité tout entière alors, allez savoir.

J’abandonne mon pop-corn mental et lui tends la main en souriant de toutes mes dents sous le regard colérique de Lucas qui promet mille tortures pour avoir sympathisé avec l’ennemi. Oui, j’ai pitié de cette femme.

— Enchantée de te rencontrer. Et félicitations !

— Euh… merci, répond-elle avec un sourire incertain. Félicitations à vous aussi. Alors, qu’est-ce que tu deviens ?

— Je suis analyste financier dans une banque.

— Ah. Bravo, je suis contente de voir que tu as atteint tes objectifs. Moi, je gère tout le département de communications de l’entreprise de mes parents.

— Je m’en tape, Marie-Edwige. On s’est dit bonjour, alors maintenant, tu peux aller rejoindre ta clique.

Ouch ! Finish her… Lucas wins.

— En fait, j’aurais bien aimé te parler… (coup d’œil vers moi) En privé. Est-ce que ça te dérange, Océane ?

— Pas du tout !

— Je n’ai rien à te dire, balance Lucas.

Vous connaissez ce jeu où, chaque fois qu'une taupe sort de son trou, il faut lui donner un grand coup de maillet pour la faire rentrer ? Eh bien, je suis en train de vivre ce jeu grandeur nature avec Lucas dans le rôle du marteau. Totalement fascinant.

Elle déglutit, hésite, puis abdique.

— D’accord. Je te souhaite une bonne continuation. Océane, enchantée de t’avoir rencontrée.

Mon canard pitbull la suit du regard rejoindre sa bande d’amies, se lève et rassemble nos affaires.

— Viens, on se casse à la plage. Décidément, cette piscine est maudite ! Ou tout le monde a décidé de me faire chier !

Des dizaines de questions me brûlent les lèvres mais j’opte pour un silence monacal. Mon petit doigt me dit que ce n’est pas le moment.

D’un geste sec, il balance ses affaires sur la chaise longue et fonce dans l’eau pour se défouler à la nage tandis que je pique une sieste.

De nouveau, des gouttes d’eau me tirent de ma somnolence mais avant de râler contre Lucas, mon instinct de conservation prend le relais et m’intime d’éviter.

— Ça va mieux ? demandé-je prudemment.

— Ouais.

Ou pas, si l’on en croit son ton sec.

— On peut en parler ou je vais manger un finish her ?

— Tu connais Mortal Kombat ?

Je balaie sa remarque d’un geste de la main.

— Tout le monde s’est entraîné un jour aux combinaisons de mises à mort sanglantes. Alors, c’est ton ex, c’est ça ?

— Ouais.

— Et ça s’est mal terminé…

Il passe la main dans ses cheveux, frotte sa paume.

— Ouais.

— Et on est fiancés…

— Hein ? Quoi ? Non !

— C’était juste un test pour voir si tu allais répondre “ouais” machinalement, lancé-je derrière mon sourire. À ta réaction, elle devait beaucoup compter pour toi…

— Ouais. C’est la femme que je comptais épouser.

Et ma mâchoire de se décrocher.

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