Des vacances à mon coeur
Chapitre 13 - Lila
CHAPITRE 13
Lila
J’embrasse la pièce d’un regard, satisfaite. Vous savez ce qu’on dit sur la propreté : « Faire le ménage chez soi permet de faire le ménage en soi. » Alors je n’ai pas expressément demandé, c’est vrai, pour chambouler cet endroit, mais en nettoyant ce qui va être mon lieu de travail pendant un temps indéterminé, j’ai le sentiment de continuer à purifier mon être des saletés qui l’encombrent. Et puis soyons réalistes une seconde, pensez-vous réellement qu’on puisse me reprocher cet excès d’hygiène ?
Non, mais sans blague, qui peut travailler correctement dans un tel capharnaüm ?
Cette pièce respirait tant la poussière à mon entrée qu’il m’était impossible de bouger un tas de papiers sans éternuer. Fichues allergies ! Le bureau est d’une taille minimaliste. Et pourtant je ne suis pas très grande. Je me demande bien comment œuvrait la dernière secrétaire en date. Peut-être que je me suis trop habituée au luxe de mon grand bureau épuré et organisé à la compagnie ? Il fallait bien qu’il y ait quelques avantages à ce job, que croyez-vous ! Allez, Lila, arrête de faire ta pimbêche désabusée et mets-toi au travail !
Par quoi débuter, je me pose sincèrement la question. C’est bien simple, je ne sais pas où donner de la tête tant s’amoncelle une montagne de papier. Loïc n’avait pas menti lorsqu’il m’a avoué, penaud, s’être un peu laissé dépasser par les événements. Je crois bien qu’il va me falloir des heures pour classer par ordre d’importance tout ce foutoir, mais la tâche ne m’impressionne pas. Si mon ancien poste m’a bien appris quelque chose, c’est la rigueur. Et la détermination, ce n’est pas ce qui me manque. De toute façon, je n’ai désormais que ça à faire en attendant la réparation de Marguerite, que j’espère tout de même rapide. Même si ce job n’est pas très fun, je ne vais pas pour autant m’enfermer dans une méthode rébarbative et stricte. Non ! Puisque j’ai choisi de mon plein gré d’aider Loïc, cela se fera à ma manière. Oh oui, foi de Picard, désormais, je ne me laisserai plus dicter ma conduite par quiconque ! Je me réjouis d’ailleurs d’être venue habillée d’un jean skinny et d’un banal tee-shirt marin, les cheveux simplement remontés dans un chignon flou, sans grand effort de maquillage. Un joli pied de nez adressé à M. Legrand. Je me sens à mon aise, bien loin des tailleurs étriqués et de l’allure chic imposés par mon ancien employeur.
Bon, c’est bien beau de parler froufrous et jupons, mais ça ne va avancer tout seul, alors c’est parti !
Je mets mes écouteurs et enclenche la seule musique qui peut me booster et m’accompagner pour débuter cette lourde besogne. Seule dans le bureau, je peux chantonner les paroles de ma muse en toute tranquillité et laisser libre cours à ma gaieté de cette liberté retrouvée. Ce renouveau qui me tend les bras, m’invite au lâcher-prise et à vivre pleinement.
« J’aurais pu rester où la roue tourne, où tout est doux
Moi j’avais pas l’choix, ça cognait partout
Le monde est à ta porte et se joue des verrous
Rendez-vous dans un autre monde ou dans une autre vie
Quand les nuits seront plus longues, plus longues que mes nuits
Et mourir, oh mourir, mais de vivre et d’envie
Rendez-vous quand j’aurai dévoré mes appétits » 1
Les chansons s’enchaînent dans mes oreilles, provoquant quelques mouvements de mes hanches au rythme de la musique, mais je me concentre sur les tas qui se dressent devant moi. La position n’est certes pas confortable, mais elle me permet d’élaborer une stratégie de travail efficace. À quatre pattes, au sol, je sépare en trois tas distincts les différents documents allant du rappel de paiement le plus urgent à la nécessité de rédiger les factures. Je ne me demande pas ce que penserait Loïc de me trouver ainsi sur le parquet du bureau, nous avons convenu hier que je pourrai m’organiser à ma guise. La méthode est peu conventionnelle, j’en conviens, mais elle me permet de m’étendre comme je le souhaite et surtout d’avoir une vision globale de l’étendue de la gravité de la situation en un regard. Et puis, je doute qu’il prenne le temps de venir observer et vérifier mon bon respect du Code du travail. À vrai dire, je crois que je lui fais un peu peur.
Je ris encore de son agacement perceptible lors de mon retard ou de sa surprise face à ma requête. Cet homme est si sérieux que faire naître un sourire sur ses lèvres s’avère ne pas être une mince affaire ! Un défi que j’ai bien envie de relever. Il est nettement plus sexy quand il dévoile ses jolies fossettes et que son front n’est pas tendu par l’agacement. Je vois bien qu’il semble perplexe face à mon tempérament désinvolte ou bien s’interroge-t-il sur les possibilités que je mette le feu à son établissement ? Je ne suis pas certaine qu’il me prenne vraiment au sérieux, mais je m’en moque, non ? Après tout, tant qu’il répare ma voiture…
C’est ça Lila, mens-toi tant que tu veux, me chuchote ma conscience. Comme si le regard que pose ton dépanneur sexy sur toi t’était vraiment indifférent ? J’ai bien envie de lui hurler de se taire à celle-là, mais il est vrai que mon esprit pense souvent à lui ces derniers jours. Sans doute un contrecoup de notre rencontre plutôt épique.
Je mets de côté mes pensées sur l’homme séduisant qui s’affaire dans la pièce d’à côté pour me concentrer sur le travail qu’on m’a confié.
*
Je déjeune rapidement avec Antonio. Enfin grignoter serait plutôt le mot approprié compte tenu du simple sandwich que nous avalons au pied d’un food truck près du garage. Loïc ayant prétexté un déjeuner avec un fournisseur pour nous abandonner, je me retrouve en sa seule compagnie. Au vu du regard fuyant du dépanneur, j’ai surtout le sentiment que ma présence l’indispose. Je me demande pourquoi il a accepté ma proposition s’il ne supporte pas d’être à mes côtés. J’ai du mal à suivre ses agissements. Un coup il me tend la main comme un preux chevalier, un coup il me fuit comme la peste. Il a beau avoir un cul à se damner – quoi évidemment que j’ai regardé à nouveau –, son comportement me déstabilise. Quoi qu’il en soit, je ne me laisse pas envahir par des idées moroses et je profite de ce laps de temps pour apprendre à connaître un peu plus mon nouveau « collègue ».
— Tu travailles depuis longtemps au garage ? interrogé-je Antonio en mâchant, curieuse.
— Depuis toujours en fait, me confie-t-il.
— Ah oui ?
— Loïc et moi étions à l’école ensemble. On se connaît depuis qu’on est gosses. Nous avons réalisé notre formation dans le même établissement. Son père tenait le garage et a accepté de me prendre en apprentissage. Il m’a formé comme son fils, malgré mon niveau scolaire qui laissait à désirer. Il ne l’a jamais avoué, mais je crois que Loïc y est pour beaucoup dans cette décision. C’est grâce à lui si j’ai eu ma chance. Parce qu’à l’époque, je peux te dire que les patrons ne me voyaient pas d’un très bon œil. J’étais un petit branleur ! C’est vrai qu’on a fait les quatre cents coups ensemble, rit-il.
— J’ai du mal à imaginer Loïc faire des bêtises, marmonné-je songeuse.
— Détrompe-toi, ce n’était pas le dernier pour inventer mille et une conneries. Mais il était plus futé que moi et ne se faisait jamais attraper avec sa gueule d’ange.
— Que lui est-il donc arrivé pour qu’il devienne si sérieux à présent ?
Je suis curieuse d’en apprendre davantage sur ce qui se cache derrière sa distance et sa froideur.
Il me regarde du coin de l’œil en souriant et je pique un fard, gênée d’avoir laissé libre cours à mes pensées à son sujet. Et voilà Lila, comment te ridiculiser encore une fois.
— Emma, la vie... La vie peut parfois être une chienne et on peut dire qu’elle ne lui a pas fait de cadeaux. Mais il a beau être mon meilleur ami, j’admets sans mal qu’il peut parfois se comporter comme un petit con.
— Non, non, je ne disais pas ça…
On va penser que j’insulte mon nouveau « patron » dès le premier jour. Bravo Lila !
— T’inquiète pas, je sais, ajoute-t-il, malicieux. Mais eh Lila ?
— Oui.
— C’est quelqu’un de bien. Vraiment quelqu’un de bien, qui mérite d’être heureux.
— Ne le méritons-nous pas tous ?
Il acquiesce en plongeant ses iris dans les miens. Comme s’il avait décelé, à son tour, que les miens cachent également des épreuves difficiles. Quoi que la vie ait imposé à Loïc, il faut croire que nous avons cette capacité de résistance en commun. Il semble finalement que nous nous ressemblons plus que je ne l’aurais prédit. Sans doute est-ce parce que seules deux âmes écorchées savent réellement ce que veut dire survivre.
Nous retrouvons le garage une heure plus tard. Le rire sur les anecdotes de l’enfance de Tonio et Loïc m’accompagne au moment d’entrer dans l’atelier. Ce déjeuner aura été agréable, mais il aura surtout éveillé ma curiosité sur mon nouveau patron. Que cache-t-il ? Et pourquoi ai-je tant envie de le découvrir ?
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1. Chanson « Dans un autre monde », album S’il suffisait d’aimer, 1998
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