Des vacances à mon coeur
Chapitre 29 - Lila
CHAPITRE 29
Lila
Depuis mon départ de chez Loïc et Emma, mon incompréhension et ma colère n’ont pas diminué en intensité. Ni la douche chez Rose, ni l’avalanche de dossiers traités ce matin n’ont réussi à me sortir de cet état. Pour sûr, il m’a rendue efficace dans la gestion des factures en retard de Loïc expédiées ce matin, néanmoins je rumine dans mon coin depuis des heures.
J’ai beau tourner et retourner la situation, j’en viens toujours à la même conclusion : tout cela aurait pu être évité s’il m’avait simplement écouté.
Mais non ! Monsieur n’en a fait qu’à sa tête, une nouvelle fois. J’aimerais dire que je n’en ai que faire, qu’après tout, il m’a sans doute simplifié la tâche au vu de notre situation, mais après cette nuit passée ensemble, ce serait mentir. Je crois qu’entre ses bras, lui laisser accès à mon cœur et mon corps m’ont rendue un peu à fleur de peau. Cette nuit, j’ai pris conscience de mon attirance pour lui. Celle que j’ignorais sournoisement depuis notre rencontre et qui crépitait entre nous.
Pourquoi suis-je si réactive au moindre de ses comportements alors qu’il ne cesse de souffler le chaud et le froid ?
Ma pauvre Lila, comme si tu n’avais pas assez morflé par le passé, te voilà entichée d’un homme plus complexe qu’un ordinateur !
Je suis en train de faire les quatre cents pas dans le bureau, faisant voler les dossiers qui m’entourent dans un geste rageur quand on cogne à la porte. Entendre ce bruit me surprend. J’ai davantage l’habitude qu’on y rentre comme un moulin, me provoquant moult sursauts, que de veiller à ne pas me déranger. Je crois d’ailleurs que Tonio et Loïc se sont donné pour mission de me faire peur le plus souvent possible tant ils pratiquent les arrivées surprises à foison. Étonnée, j’adresse donc un « entrez » que j’espère convaincant en fixant mon regard à cette porte, curieuse de découvrir qui cherche à me voir avec tant de politesse.
Quand l’ouverture me dévoile un Loïc gêné sur son seuil, j’ai un mouvement de recul. S’il y en a bien un que je n’avais imaginé dans une telle posture, c’est bien lui.
Il s’avance dans la pièce, figeant son regard au mien. Plus ses pas se rapprochent et plus je me renfrogne. Ses yeux trahissent un sentiment d’inquiétude qui va à l’encontre des mouvements décidés de son corps. Mon esprit m’intime de cerner ce que ses iris figés sur mon visage tentent de me faire comprendre, mais mon cœur, lui, est resté dans cette chambre et compte bien achever cette discussion restée sans issue.
Je m’apprête à lui exprimer ma façon de penser sur son comportement de ce matin, quand il dresse ses mains devant lui dans un geste d’arrêt, m’intimant subitement au silence, avant même que je n’aie prononcé un mot. Mes sourcils se froncent dans une expression de mécontentement. J’aimerais taper du pied comme le ferait une enfant pour exprimer ma contrariété et pourtant, quelque chose me retient. Comme si mon corps, désormais à sa proximité, prenait conscience de la tension qui émane du sien. Je l’observe et remarque ces détails qui m’avaient échappé au premier coup d’œil.
Ses épaules relâchées, presque trop basses.
Ses mains légèrement tremblantes.
Son regard incertain.
Et je saisis que d’autres émotions le traversent, bien au-delà de son rejet matinal. Alors, chose qui ne m’est pas coutumière, je garde le silence afin d’écouter ce qu’il semble vouloir confier.
— Lorsque Sophie est partie, je crois qu’elle a emporté avec elle une part de mon humanité, du moins la part rationnelle de mon cerveau qui me permettait d’interagir avec les autres… Les femmes surtout. C’est comme si elle avait inscrit à l’encre rouge le mot « danger » sur le sexe opposé. J’avoue sans honte que, depuis son départ, je ne m’étais guère intéressé aux relations amoureuses, les trouvant stériles et surtout trop risquées. Ton arrivée autant que mon attirance pour toi m’ont pris par surprise. Malgré ces années, je n’étais pas prêt, pas préparé…
J’inspire, touchée malgré moi de l’entendre se livrer et se mettre ainsi à nu. Cet homme grand, fort et musclé, n’est rien d’autre qu’une belle enveloppe au cœur brisé n’ayant pas accepté les conséquences de son passé.
Comment pourrais-je le blâmer ?
Je le suis du regard tandis qu’il s’approche avec prudence de moi, en contournant le bureau qui faisait obstacle entre nous. Et je ne peux m’empêcher de le trouver beau. Mes mains me démangent de toucher à nouveau sa peau. Je ressens encore ses caresses et l’effet de ses doigts sur moi. Face à son regard inquisiteur, je tente de retenir les frissons que sa proximité me provoque. J’aimerais qu’il me touche encore. Pourtant, je m’abstiens et me concentre sur sa bouche qui ne semble pas avoir fini de me délivrer son message.
Lorsque moins d’un mètre nous sépare, les battements de mon cœur s’emballent, attendant avec fébrilité et crainte les mots qu’il va prononcer.
Ai-je envie qu’il mette fin à ce que nous avons à peine entamé ou espéré-je qu’il plonge à corps perdu dans les délices de notre passion ?
Je ne sais plus.
Quand ses lèvres s’entrouvrent, je m’en remets à lui tout en baissant le regard, inquiète de sa finalité.
— Quand tu m’as évoqué ton départ précipité, j’y ai vu un rappel à sa lâcheté. J’avais tort. J’en suis désolé.
Je redresse la tête, surprise qu’il mette sa fierté de côté et décide de me tendre une main.
— Tu dois sans doute me maudire à cet instant et tu en aurais tous les droits, continue-t-il penaud, et pourtant j’ose espérer que tu accepteras de me pardonner Lila.
Incapable de répondre, j’acquiesce d’un hochement de tête ridicule en espérant que mes prunelles lui transmettent l’espoir qui vient de m’envahir.
— Avec ton accord, j’aimerais que nous recommencions. Je souhaiterais t’offrir un rendez-vous. Un vrai rendez-vous. Juste toi et moi, sans Emma.
— D’accord, soufflé-je timidement.
— Ce soir ? m’interroge-t-il avec un empressement soudain.
Mon sourire lui répond.
Un rendez-vous ? Il y a bien longtemps que je n’ai pas connu cela. L’impatience m’envahit. Mais je n’oublie pas qui je suis, ce qu’il est et que nous avons encore beaucoup de choses à nous dire, malgré tout le désir que je ressens pour lui.
Encouragé par l’enthousiasme qui se lit désormais sur mon visage, Loïc se penche rapidement pour me baiser la joue, avant de reculer d’un pas joyeux, l’allégresse retrouvée. Un bisou sur la joue quoi !
— Ce soir, vingt heures, je passe te chercher chez Rose, m’indique-t-il en se dirigeant vers la porte en marche arrière.
— D’accord.
— Prévois une veste chaude.
— D’accord.
— Je m’occupe de tout.
— D’accord.
— Tu verras, nous passerons une bonne soirée, Lila.
— D’accord.
— Promis, je ne ferai pas… Comment tu dis déjà ? Ah oui, mon mécano ronchonchon, plaisante-t-il avec un sourire et un clin d’œil ravageur.
Ceux qui m’ont fait fondre et qui dévoilent l’homme qu’il semble être réellement, au plus profond de lui, enfoui sous une couche épaisse de ressentiments. Alors je ris, toute tension évanouie devant son visage serein et détendu. Il continue de reculer, sans me lâcher du regard. Ses prunelles sombres brillant d’une détermination nouvelle.
— À ce soir Lila. Vingt heures tapantes, ne sois pas en retard, prévient-il en souriant. Et, oh, Lila ?
— Oui ?
— J’espère que d’ici là tu auras retrouvé ta langue. Une dernière chose, je m’occupe de la sortie d’école d’Emma.
Il fait demi-tour et quitte la pièce avant que je ne puisse lui répondre, me laissant la bouche aussi ouverte qu’une carpe. Décidément, une manie chez lui, je reste abasourdie sur cette chaise de bureau dont je n’ai eu le temps ni la force de bouger, les bras ballants dans une position pour le moins perplexe. D’accord, d’accord. Ridicule Lila, une fois de plus ! Incapable d’aligner plus de trois mots du dictionnaire devant un bel homme qui… Quoi ? Te propose un rencard !
Non mais allo quoi, moi un rencard ! Le dernier date de ma rencontre avec Romain, il y a pfiou, tout ça ! Bref… Évitons de ramener Romain là-dedans, ce serait totalement déplacé, et puis sa place n’est pas ici. Non, elle est ailleurs et je n’ai clairement pas envie d’y songer. Je me le suis promis en partant, nouvelle vie, nouvelles pensées, idées noires au placard !
Me voilà dans de beaux draps, j’ai (je regarde ma montre) un peu plus de quatre heures pour songer à ma tenue de ce soir. Oh mais ça va, on est laaaarge !
***
Loïc va se pointer dans moins d’un quart d’heure et c’est la panique complet !
Toute ma valise est renversée sur mon lit, aucun vêtement, qui ont tous fini un par un au sol, ne trouve grâce à mes yeux.
Qu’est-ce qu’on porte à un rencard dont on ne connaît pas la destination ?
Il a prévu un dîner sur la terrasse d’un simple bistro ou de déguster des écrevisses dans un resto chic ? Non parce qu’avouez quand même le lieu change la donne non ?
Rrrr, ça m’énerve de ne pas savoir et ça m’agace d’autant plus de me mettre dans des états dignes d’une adolescente. Je m’affale sur mon lit, écrasant mes fringues au passage. Au point où j’en suis... Je réfléchis, du moins j’essaie, mais ma respiration qui est devenue laborieuse ne m’aide pas à me calmer. Il y a encore quelques mois, j’aurai appelé Juliette à la rescousse, elle m’aurait conseillée et aurait trouvé la tenue appropriée en deux temps trois mouvements. Mais ce temps est révolu et je dois me débrouiller seule. Ayant décidé de ne pas mettre Marie encore dans la confidence, je ne peux l’appeler non plus. Cela n’arrange pas ma capacité à me décider ! Nan mais quelle galère !
On frappe à la porte de ma chambre et je m’apprête à répondre d’un ton râleur et désespéré quand Rose ouvre doucement le chambranle présentant sa tête à son entrée.
— Tout va bien là-dedans ? J’ai entendu un remue-ménage monstre, j’ai cru que tu étais tombée.
— Désolée Rose, m’excusé-je piteusement en me redressant. Tout va bien. Enfin, non, c’est un bazar digne d’un champ de foire dans ma tête autant que dans cette chambre, mais je vais bien, rassure-toi.
— Que t’arrive-t-il ?
— C’est Loïc, m’exclamé-je en levant les bras au ciel. Il lui prend tout à coup de m’inviter à un rencard. Un rencard ! Ce soir !
— Et alors, s’étonne-t-elle en riant, c’est plutôt bien, tu n’es pas ravie ?
— Si, bien sûr que si. Mais bon, tu m’excuseras, faut le suivre, le Loïc, parce que côté tempérament, il est plus sensible et volatile qu’une girouette. Ce matin encore, c’était la soupe à la grimace. Alors excuse-moi de ne pas sauter au plafond devant l’invitation, mais comprends qu’il y a de quoi être perplexe. D’ailleurs, maintenant que j’y pense, toi qui le connais bien, tu vas peut-être pouvoir m’aider.
Mais oui, voilà, Rose va me guider. Je me lève de mon lit munie d’une nouvelle énergie. Objectif : trouver la tenue parfaite pour ce soir. Bon, évidemment, ma garde-robe est bien loin de celle d’une reine du shopping car je n’avais clairement pas envisagé de soirée de ce genre dans mon périple. Mais comme on dit : « À cœur vaillant rien d’impossible », n’est-ce pas ?
— En quoi, puis-je t’apporter mon aide ? m’interrompt dans mes pensées mon hôte.
— À ton avis, notre Loïc, il est plutôt gastro ou McDo ? Non, parce que j’ai le choix entre l’une de mes robes d’été ou mon jean et mes tennis, alors je ne voudrais pas passer pour une cruche dans un resto guindé. J’avoue, ce n’est pas vraiment ma tasse de thé ce type d’endroit. Je ne sais jamais quel couvert il faut utiliser. J’ai toujours peur de me planter, de manger le poisson avec la cuillère à dessert, du coup ça me stresse, je passe mon temps à observer comment font les tables autour moi et je finis le repas avec le sentiment d’être le vilain petit canard perdu dans une marre de saumons fumés. Mais bon, je te l’accorde, je peux bien faire un effort pour Loïc, il fait un pas vers moi, à mon tour d’en faire autant, débité-je en balayant de la main mes vêtements à la recherche de la perle rare.
Le silence me répondant, je stoppe mes mouvements frénétiques dignes d’une psychopathe et me tourne vers Rose. Elle m’observe, un grand sourire ornant son visage.
— Quoi ? Qu’est-ce que j’ai dit ? Pourquoi tu me regardes comme ça ? J’ai un bouton sur le front ou quoi ?
Elle explose dans un rire fort mais à la fois discret. Je ne sais d’ailleurs pas comment elle fait. Tout en élégance, ça doit être son âge. Peut-être un jour, moi aussi, je serai comme elle. Quoi qu’il en soit, je ne comprends pas ce qui a bien pu provoquer une telle réaction.
Elle finit par s’approcher pour venir se poster à mes côtés. D’un geste tendre et apaisant, sa main vient glisser sur la mienne. Mon souffle erratique s’apaise à son contact.
— Loïc est un homme bon et simple. Qu’importe ce que tu portes ce soir, il sera charmé et ravi. Il n’a besoin que de toi. Peu lui importe ton enveloppe.
Sa réponse a le don de me rassurer instantanément autant qu’elle met du baume sur mon cœur. Sans Marie à mes côtés pour me soutenir comme une mère, je me sens un peu bancale. Ce soir, Rose a agi avec calme, douceur et respect. Sans doute ce dont j’avais besoin.
Alors, je regarde à nouveau l’amas de tissus qui se dresse devant mes yeux. Et soudain, je sais ce dont j’ai besoin pour me sentir bien. Ma main vient presser celle de ma nouvelle amie, dans un geste de remerciement sincère.
— Bien, je crois que ça va aller maintenant, clôt-elle.
— Merci Rose. Oui, je vais m’habiller.
— Tant mieux, car Loïc vient d’arriver. Je venais également t’en informer.
— Quoi ? Mais tu ne pouvais pas le dire plus tôt ? Quelle heure est-il ?
Je regarde ma montre : vingt heures cinq. Oh misère, je suis cuite, déjà en retard à notre premier rendez-vous ! Bon ben foutu pour foutu, autant être habillée et présentable, c’est tout de même mieux.
— Allez, finis de te préparer, je me charge de Loïc, sourit Rose en quittant la chambre.
C’est ça, oui, va t’occuper de notre cher Loïc, évitons de commencer notre soirée par l’un de ses savons. Allez, c’est parti !
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