Des vacances à mon coeur
Chapitre 34 - Lila
CHAPITRE 34
Lila
— Quand je suis arrivée à l’hôpital, j’étais totalement déboussolée… en état de choc face à la violence de notre accident. Romain et moi avons été pris en charge par deux ambulances différentes. Je ne savais même pas ce qu’il avait exactement. Mais je n’avais pas le loisir d’y songer. Je dois bien avouer égoïstement qu’à ce moment précis, je ne pensais qu’à moi. J’avais tellement peur, si tu savais. Les douleurs me submergeaient de partout et je ne voulais pas imaginer le pire. Pour moi, il était impossible que ça s’arrête ici.
La main de Loïc vient serrer davantage la mienne. Et je ne sais pas si c’est pour me réconforter moi ou pour y puiser la force d’entendre la suite de mon récit. C’est la première fois que je confie à quelqu’un ce fardeau, mon enfer, sans rien cacher de son horreur. Je ne sais pas pourquoi. Est-ce parce c’est lui ou bien tout simplement parce que j’en ai besoin, je ne sais pas, mais je sens que raconter dans les moindres détails la nuit qui a bouleversé ma vie m’est aujourd’hui nécessaire.
— Les médecins ont dit que j’avais eu beaucoup de chance… Si une voiture n’était pas passée par là quelques minutes après l’impact, j’aurais pu y rester.
— Lila, tu n’es pas obligée…, murmure Loïc avec douceur.
— Si, je dois le faire, l’arrêté-je. Je… j’en ai besoin.
— Alors prends le temps qu’il te faut. Je t’écoute.
Je prends une vive inspiration et continue de narrer cette nuit de l’horreur.
— L’accident a causé une rupture de mon placenta. Ils ont dû procéder à une césarienne en urgence pour stopper l’hémorragie et me sauver… moi. Je me souviens les avoir suppliés de sauver mon bébé. Mais personne ne m’écoutait ou du moins n’osait me répondre. J’ai réclamé Romain mais ils m’ont informée qu’il se faisait opérer du genou. J’étais toute seule, j’avais peur...
Les larmes dévalent mon visage. La douleur a repris sa place au cœur de ma poitrine comme un étau qu’on resserre, encore et encore.
— Je pense souvent à cette infirmière. Elle était brune et son sourire a été durant plusieurs heures mon seul répit dans cette tempête. Elle ne m’a pas lâchée et m’a soutenue avec une extrême douceur, en me tenant la main durant l’intervention et en me chuchotant des mots apaisants à l’oreille. Je me souviens avoir attendu que le bébé crie, j’ai demandé « pourquoi il ne crie pas ? », comme une litanie incessante mais ce n’est jamais arrivé.
— Oh Lila, je suis tellement désolé.
— J’ai demandé à la voir. Ils ont accepté de me la mettre dans les bras quelques minutes. C’était une petite fille. Elle était si minuscule et chétive qu’elle tenait à peine dans le creux de mes deux mains. Sa peau était si claire, presque transparente qu’on apercevait ses veines au travers. Mais tu sais, malgré tout, je l’ai trouvée si jolie. Ma jolie petite fille.
— Elle devait être magnifique.
Les émotions me submergent. Les sanglots ravagent ma poitrine tant je souffre de ne plus la sentir en moi, et dans mes bras. Malgré ces nombreux mois qui ont passé, je ressens encore son petit poids dans mes mains et la douceur de sa peau inachevée. Les yeux baignant de larmes, ma tête se tourne vers Loïc. Je ne lis dans les siens que soutien et compréhension. Une de ses mains vient cueillir l’eau salée qui dévale sur mon visage, du bout de ses doigts, puis il vient les plonger en douceur dans mes cheveux. Dans son regard, je trouve la force qui me manquait. Alors je continue de lui déverser ma peine. Et plus je me confie, plus la plaie semble se refermer peu à peu. Comme s’il avait le pouvoir d’être le baume cicatrisant sur mon cœur.
— Luna, continué-je d’une voix tremblante d’émotion. C’est le prénom que nous lui avons donné. Elle est arrivée dans la nuit, un soir de pleine lune. Et durant l’espace de quelques minutes, elle a illuminé ma vie.
— C’est très joli, commente-t-il en continuant ses caresses.
— Merci, murmuré-je en caressant mon médaillon.
Mon geste ne lui échappe pas. Il le saisit avec douceur et le place dans sa paume, observe un instant ce L en or blanc qui entrelace une lune puis remonte son regard sur moi.
— Je comprends mieux désormais pourquoi il compte tant pour toi.
— Après son… décès, je me suis laissée entraîner dans une spirale infernale. Je ne voulais plus voir personne, j’étais anéantie, j’étais en colère contre le monde entier. Pendant quelques semaines, on m’a fiché la paix et puis les gens… oublient, tournent la page. C’est tellement facile quand on ne connaît pas la douleur que cela représente. Tout le monde pensait devoir me donner un avis dont je n’avais que faire. « Vous pourrez réessayer » ; « Il faut tourner la page Lila » et le pire que j’ai pu entendre, « Vous êtes jeunes, vous aurez un autre enfant ». Comme si un bébé était un simple objet périssable que l’on pouvait remplacer par un autre. Mais moi, je ne voulais pas d’un autre enfant, je voulais ma Luna.
— Je comprends, tu sais…, affirme-t-il compatissant. Quand Sophie est partie, bien sûr on m’a laissé tranquille pendant un moment. Et puis, quand Emma a commencé à être plus grande, c’est comme si la date acceptable pour me laisser digérer mon malheur en silence était dépassée. Je devais « me remettre en selle », « retrouver une maman pour Emma », etc., etc. Que les gens peuvent être cons quand ils ne savent pas s’occuper de leur cul.
J’acquiesce d’un hochement de tête. Il n’y a rien de plus à ajouter. Nous nous comprenons, c’est tout. Aux côtés de Loïc et malgré ma longue et difficile confidence, je me sens soulagée. Il y a bien longtemps que je n’ai pu parler de Luna sans que le regard de mon entourage me retourne pitié et lassitude. Et pour la première fois, évoquer ma fille ne me semble plus si répréhensible.
Ma tête repose contre son torse, ses bras m’entourent à nouveau dans une étreinte réparatrice où nul mot n’est nécessaire pour effacer nos tourments.
Notre silence est soudain interrompu lorsqu’il reprend la parole. Sa voix est cassée, presque maladroite, comme s’il n’osait pas prononcer ces mots, lorsqu’il m’interroge.
— Et ton… conjoint ?
Mes yeux se lèvent vers lui, l’encouragent à continuer, percevant ses doutes, ses interrogations. Je comprends son inquiétude et ce qu’il a pu imaginer n’ayant pas précisé dans mon récit ce que Romain et moi sommes devenus. Alors, une main posée sur sa joue et avec un sourire qui se veut rassurant, je viens tuer dans l’œuf les spéculations qui traversent son esprit.
— Ex-conjoint. Romain et moi nous sommes séparés.
— À cause de Luna ? demande-t-il avec prudence, les sourcils froncés comme si cette raison lui semblait invraisemblable.
Il m’est inconcevable d’incomber à ma fille la responsabilité de la fin de notre histoire. Luna n’a ni choisi de naître ni de mourir prématurément. Alors comment pourrais-je la blâmer pour quelque chose dont personne n’avait le contrôle.
— Pour un ensemble de choses, ajouté-je en levant les épaules. Disons que nous ne pouvions plus rester ensemble.
Je suis partagée concernant l’envie d’aller au bout de ma confession. Je ne veux pas que son regard change sur moi, plus que désormais après l’annonce que je viens de lui faire et pourtant je crois que dire à voir haute toute mon histoire m’est nécessaire. Alors, pendant que son regard se fait intrigué et encourageant, je lui conte la fin de mon histoire.
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Six mois plus tôt
La journée a été longue et harassante, comme les précédentes. M. Legrand s’est une
nouvelle fois évertué à me pourrir la vie. Me pointant de son index aiguisé la moindre faute de syntaxe et d’orthographe à tous mes courriers rédigés. À croire qu’il passe ses journées dans l’attente de mes faux pas qu’il se plaît à mettre en lumière. Comme si démontrer mon incompétence le confortait dans sa suprématie. Travailler à ses côtés devient de plus en plus pénible.
Je passe le pied dans notre appartement en accueillant avec soulagement le réconfort de
notre chez-nous. Ici, pas de remontrances, pas d’attente angoissante de la prochaine pique de mon patron et le sentiment quotidien d’être rabaissée. Bien qu’il y règne une ambiance un peu particulière depuis quelques mois, c’est l’endroit où je me sens bien. Romain et moi nous parlons peu, nous croisant même peu souvent ces derniers temps. Son travail l’accaparant sur des dossiers importants.
Je ne peux lui en vouloir néanmoins. Depuis Luna, je ne suis que l’ombre de moi-même.
Je lutte sans cesse pour redevenir celle que j’étais, mais le fantôme de ma fille plane toujours au-dessus de moi, risquant de m’engloutir à nouveau dans les méandres dont j’ai eu tant de mal à sortir.
Alors malgré toutes mes sombres pensées, je feins.
Je feins mes sourires et une joie de vivre que je ne ressens pas.
Je feins l’intérêt vain que je porte à ce qui m’entoure.
Tout pour ne plus entendre les remarques de mon entourage.
Tout pour qu’on me fiche la paix. Et cela a semblé porter ses fruits.
En passant l’entrée de l’appartement, je suis surprise d’être accueillie par le silence. Je
pensais que Romain devait terminer tôt ce soir, mais il a dû être retardé par un dossier important. Comme souvent ces derniers temps. Je balance mes escarpins d’un lancer franc du pied en visant le bas du placard, yes panier et la victoire est pour Lila Picard Mesdames et Messieurs, ris-je seule en atteignant ma cible, et défait avec plaisir mon chignon strict qui me compresse la boîte crânienne. Volonté de M. Legrand qui exige une tenue impeccable. Je soupire d’aise et passe par la cuisine pour me servir un grand verre d’eau.
Je marche en buvant et me dirige vers le salon dans le but de m’avachir devant la télé en
attendant le retour de Romain. Mon pied droit vient buter le coin du buffet.
— Aïe, satané meuble, va pourrir en enfer, soufflé-je.
— Ça va ?
La surprise de trouver Romain assis sur notre canapé me fait sursauter.
— Tu m’as fait peur, énoncé-je, une main sur la poitrine. Je ne t’avais pas entendu. Je te
pensais encore au boulot.
— Lila.
— Faut que je te raconte ce que m’a encore fait cette enflure de Legrand.
— Lila.
— Attends, j’en ai pour deux secondes. Tu ne connais pas la dernière ? Eh bien…
— Lila !
Son ton me stoppe instantanément dans mon récit. Stupéfaite, je porte mon visage vers
son regard froid, cherchant à comprendre sa réaction. Jamais, en sept ans de relation, je ne l’ai entendu lever la voix. À cet instant, je les remarque… ses trois valises posées à ses côtés.
Mes yeux vont et viennent entre lui et elles dans une volonté de comprendre.
Pourquoi ? songé-je. Enfin non, ça je le sais bien, mais pourquoi maintenant ?
— Je… je… Non ! m’écrié-je.
— Lila, soupire-t-il en passant sa main dans sa chevelure dorée. Je suis désolé.
— Pourquoi ? chuchoté-je.
— Depuis qu’on a perdu Lu…
— Je t’interdis, hurlé-je.
— Cela n’efface pas ce qui s’est pas passé Lila, crie-t-il en retour.
— Alors c’est pour ça ? C’est pour ça que tu me quittes ?
— Non ! Tu refuses d’en parler Lila. Tu t’es murée dans le silence et te comportes
comme-ci cela n’était pas arrivé. Cette situation me rend dingue. Je ne sais plus quoi faire pour que tu réagisses.
— Je ne peux pas. Tu ne comprends pas !
— C’est toi qui refuses de comprendre Lila. Tu agis comme si tu étais la seule à souffrir.
Mais t’es-tu seulement posé la question de savoir ce que moi je ressentais ? Je ne l’ai sans doute pas portée, c’est vrai, pourtant je l’ai perdue moi aussi.
— E…
— Depuis quelques mois, quelques années, je n’arrive même plus à savoir en fait,
ajoute-t-il d’un rire sarcastique, tu n’as cessé de m’exclure de ta vie, des décisions, comme si je n’étais qu’un simple pion à déplacer sur ton échiquier, je ne suis qu’un partenaire de jeu.
— Mais non… Je…, rétorqué-je.
— Et encore partenaire, ce n’est même plus un mot qui me définit. Tout n’a tourné
qu’autour de ce bébé que tu voulais tant.
— Que je voulais tant ? Que l’on voulait Romain, ensemble, répliqué-je soudain.
Comment peux-tu me reprocher tout ça ?
— Ça fait des mois Lila ! Je ne sais même plus où nous en sommes, soupire-t-il, las. Qui
suis-je pour toi aujourd’hui ? On vit comme deux colocataires. Tu ne me touches même plus. Et je ne parle même pas de tes regards emplis de colère. Tu ne m’as jamais rien reproché, pourtant je sens tes accusations, tes reproches. Au fond de toi, même si tu refuses de te l’avouer, tu penses que c’est ma faute.
— Je…
Je baisse le regard, incapable de répondre, car au fond, n’a-t-il pas raison ?
— Tu ne remarques plus rien. Tu ne me regardes même plus. Tu ne m’entends plus, ne
ris même plus à mes blagues débiles qui te donnaient ce sourire que j’aimais tant. Tu n’es plus la Lila que j’ai connue et aimée autrefois m’assomme-t-il brutalement. Ce qui clôt toutes mes tentatives de réponses.
— Parce que je ne le suis plus, chuchoté-je. Plus depuis… tout ça, finis-je par admettre
épuisée.
Il a raison. Depuis combien de temps ai-je fui la situation ? Moi-même je ne saurais le
dire. Je suis tellement lasse de tout ça.
— Et c’est bien le problème, ajoute-t-il plus doucement, en me prenant doucement la
main. Lila, nous nous sommes cachés derrière notre désir d’enfant, nos douleurs et en avons oublié l’essentiel : nous, notre couple.
— Alors battons-nous, je vais faire des efforts je te le promets, je peux…
— Non.
— Laisse-moi une chance, supplié-je. Nous pouvons dépasser tout ça, ajouté-je en lui
prenant son autre main. Je ne veux pas que tu partes Romain.
Je prends soudain conscience de la douleur que son départ engendre.
— J’ai rencontré quelqu’un Lila.
J’inspire profondément, soufflée par sa révélation choquante, en reculant d’un pas et
fuyant son contact.
— Quoi ?
J’ai dû mal comprendre.
— Je suis désolé. Je n’ai rien prémédité.
— Comment ?
— C’est arrivé, c’est tout.
C’est tout ? J’ai le sentiment que mon cœur se brise à nouveau en un million de
particules et… c’est tout.
— Je ne veux pas te faire du mal Lila.
— Alors ne m’en fais pas, crié-je au bord des larmes.
Une pensée sournoise traverse mes esprits. Ses absences mises sur le compte du
travail, les messages… Je ne me suis doutée de rien et pourtant le doute s’installe.
— Qui ?
— Lila...
— QUI ? hurlé-je. Est-ce que je la connais ? Tu me dois au moins ça Romain. Après tout
ce que nous avons vécu toi et moi, tu me dois au moins la vérité.
— ...Morgane, soupire-t-il.
— Morgane ! L’une de mes meilleures amies. Comment as-tu pu Romain ? Après tout ce
qu’on a traversé toi et moi…
— J’avais besoin de toi, besoin de déverser ma peine, mon désarroi d’avoir perdu ce que
nous espérions depuis des années. Mais tu m’as refusé ton écoute.
— Alors c’est ma faute, c’est ce que tu oses me dire !
— Tu t’es renfermée sur toi-même Lila. Il ne fallait pas en parler. J’en avais besoin.
Morgane était là, m’a ouvert sa porte, m’a écouté, m’a soutenu. Ce n’était pas comme si j’y avais pensé avant.
Elle si, ne puis-je m’empêcher de songer sournoisement.
— Et tu as fini dans son lit !! Pendant que je pleurais notre enfant, toi, tu étais dans les
bras d’une autre, dans ceux de ma meilleure amie, Romain !
— Nous n’avons rien prémédité Lila. Je n’ai pas prévu de tomber amoureux d’elle !
— Tu… tu… es amoureux d’elle ? prononcé-je les mains sur la bouche, choquée.
— Je suis désolé, ajoute-t-il piteusement en me touchant le bras.
— Ne me touche pas, crié-je ébahie.
— Lila.
— Va-t’en.
— Lila, je ne veux pas que ça se finisse comme ça…
— Casse-toi Romain, ajouté-je, laissant la colère s’exprimer en le poussant des deux
bras. Sors d’ici. Va retrouver cette garce. Vous êtes deux dégueulasses. Dis-lui bien que je ne veux même plus entendre parler d’elle.
Il recule dans un équilibre précaire, poussé par mon geste, s’arrête sur le pas de la porte,
ses valises dans chaque main.
— Je suis désolé Lila, vraiment désolé.
Pas autant que moi Romain. Tu viens de casser ce qu’il restait de mon cœur.
— Je suis désolé Lila, clôt Loïc, me sortant de ma bulle douloureuse.
Mes yeux naviguent sur son visage. Je n’y trouve aucune pitié. Seulement de la compassion, un soutien dont je ne pensais pas avoir besoin.
Ses lèvres trouvent les miennes et y laissent un baiser léger et doux. Comme s’il souhaitait par sa bouche effacer la douleur et la trahison ressenties.
— Merci, murmuré-je.
Et c’est vrai, pour la première fois depuis longtemps, j’apprécie la sollicitude qu’il peut me porter alors que celle de mon entourage m’a tant agacée des mois durant. Je n’y voyais qu’incompréhension, pitié et déception. C’est aussi ce qui m’a poussée à les quitter. Après plusieurs semaines loin d’eux, mon esprit est apaisé et ma réflexion plus claire. Je comprends aujourd’hui que seule la bienveillance accompagnait le soutien de mes proches. Je n’aurais pas cru qu’il me faille, pour cerner cela, rencontrer Loïc. À croire qu’il est une bonne étoile sur mon chemin de la rédemption.
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