Des vacances à mon coeur
Chapitre 17
— Mais qu’est-ce que tu racontes ? m’interpelle ma sœur.
— Tes méthodes de mère fouettarde.
— Je ne comprends rien Liloute, t’as bu ou quoi ?
— Mais non Marie, m’impatienté-je en tapant des pieds, tu ne piges pas.
— C’est bien ce que je te dis, je ne te comprends pas.
— J’ai besoin d’un cours d’éducation parentale en mode express, genre quatre minutes top chrono, moins serait l’idéal. Deux minutes seraient la cerise sur la chantilly du gâteau, m’exclamé-je, mais je ne vais pas faire la difficile, j’accepterais en seulement trois. Donc tes méthodes Marie, je veux savoir comment tu fais pour que Tom range son linge sale sans râler, que Paul accepte de manger ses légumes verts qu’il a en horreur et que Capucine ne fasse pas de crises quand tu refuses qu’elle aille à l’école vêtue de son tutu violet trop petit. Dis-moi quel est ton secret pour que tes enfants t’obéissent et te respectent Marie, je dois savoir !
Ma sœur éclate de rire à l’autre bout du fil et l’entendre se fiche de moi m’agace d’autant plus que je ne contrôle nullement la situation ici.
— Arrête de te moquer veux-tu, je suis très sérieuse Marie, c’est une question de vie ou de mort. (OK j’exagère légèrement il s’agit seulement de ma fierté mais elle me connait assez pour savoir que c’est important.) S’il te plaîîît, help me.
— Qu’est-ce que t’as encore fait, toi ?
— Moi, mais pourquoi pense-t-on toujours que c’est ma faute ? m’indigné-je.
— Tu avoueras qu’il y a de quoi être perplexe. Tu nous annonces partir à l’aventure dans une camionnette vert et rouge datant de Mathusalem, tu tombes en panne dès le premier jour comme toi seule peux le faire et tu finis en pension chez des adorables petits vieux qui ont dû avoir pitié de ta situation. Ton voyage s’est transformé en un travail de compta dans un garage breton, pourquoi, je me le demande encore, et voilà que tu me demandes des conseils pour éduquer un enfant. D’où ma question : dans quoi t’es-tu encore embarquée Lila ?
— Je me suis proposée pour garder Emma, débité-je rapidement à voix basse, intimidée par le remontage de bretelles de ma grande sœur.
— C’est qui ça, Emma ?
— La fille de Loïc.
— Loïc ? Ton garagiste ?
— Oui.
— Celui pour qui tu t’es donné pour mission de sauver sa compta alors que tu ne le connais même pas ?
— Euh oui, hésité-je, sentant l’embrouille venir.
— Il a une fille ?
— Oui.
— Et tu vas la garder ?
— Non, en fait, je la garde déjà. En ce moment.
— En ce moment, là, tout de suite, tu veux dire ? m’interroge-t-elle, surprise.
— Ben oui.
— Dis-moi Liloute, il est comment ce mécano ?
— Comment ça, il est comment ?
— Non attends, on y reviendra plus tard, Lila, que fait la petite, là, tout de suite ?
Oh misère, elle m’appelle par mon prénom deux fois de suite, ça sent le sapin !
— Elle regarde un dessin animé, pourquoi ?
— Très bien, souffle-t-elle, comme soulagée. Elle croit quoi, que je l’ai mise dans le four ? Et donc pourquoi as-tu ressenti le besoin de faire appel à mes compétences de maman face à cette enfant de, rappelle-moi son âge déjà ?
— Quatre ans.
— Comme Paul, merveilleux. Quelle belle période.
— Tu parles, Paul est un chou à la crème. Mais Emma, Emma est grrrr. Je ne comprends pas Marie, me plains-je. Dimanche, elle était adorable. Elle me souriait, on a joué ensemble, c’était chouette. Mais là…
— Mais là, tu es chez elle, dans son univers, et tu viens bouleverser ses habitudes, Lila. Emma te montre simplement que cela la perturbe plus que tu ne le penses. Ce n’est pas contre toi. Tu sais que les enfants t’adorent, me rassure-t-elle d’une voix plus douce.
— Oui, en fait non, j’en sais rien Marie, Tom, Capu et Paul c’est différent.
— Foutaises ma Liloute, mais c’est un débat qu’on ne va pas évoquer à nouveau aujourd’hui. Tu m’as demandé mon aide, alors voici mon seul conseil. Quatre ans tu dis. Eh bien, suis la règle des quatre P.
— Les quatre P ?
— C’est ça. Princesse ou Playmobil selon ses goûts, pâtisserie, peinture et en dernier recours… Papa. Elle a quatre ans, Liloute. Elle veut juste rêver, s’amuser et croire que tout est possible. Comme tu sais si bien le faire avec tes neveux et ta nièce. Tu l’as peut-être oublié dernièrement mais pourquoi crois-tu que les enfants réclament souvent de venir chez toi ?
— Pour ma fameuse purée mousseline ? demandé-je curieuse.
— Euh Liloute, désolée de casser ton mythe mais ils détestent ta purée en poudre.
— Quoi ? Mais je leur en fais à chaque fois !
Je suis choquée, des années que je la pratique cette fameuse recette et j’apprends qu’ils ne l’aiment pas. Pire, qu’ils l’ont en horreur. Mais où va le monde, je vous jure ! La purée mousseline quoi !
— Ils n’osent pas vexer leur tata préférée et surtout ils considèrent sans doute que c’est un moindre mal pour le temps qu’ils vont passer avec toi. Ces moments, ils les attendent avec impatience à chaque fois et m’en racontent les détails avec des étoiles dans les yeux. Tu leur fais vivre mille aventures qu’ils n’oublieront jamais.
Bon d’accord, vu comme ça. Qu’ils me manquent ces chameaux !
— Je les aime tellement ces garnements. Je n’ai pas été très présente pour eux ces derniers mois, j’en prends conscience.
— Ils ne t’en veulent pas Lila, ne te tracasse pas pour ça. Vis pour toi. Et reviens-nous quand tu seras prête, nous serons là, les enfants, Papou et moi.
— Merci Marie.
— Mais en attendant, tu devrais aller t’occuper de cette petite avant qu’elle ne te fasse payer ton absence, clôture-t-elle joyeusement. Je veux le compte rendu à ton prochain appel, c’est compris ?
— Oui maman, la taquiné-je.
— Et Liloute ?
— Oui ?
— On en profitera pour parler de ce fameux Loïc, me tourmente-t-elle à son tour avant de raccrocher d’un bisou sonore sans que je n’aie eu la possibilité de contester son insinuation.
*
J’ai écouté les précieux conseils de Marie, qui sait m’aiguiller depuis toujours. Il faut dire qu’avec trois enfants à charge qui occupent son quotidien, elle maîtrise plutôt bien le sujet. Emma a d’abord refusé mon invitation aux travaux manuels, préférant le divertissement de son dessin animé. Mais je n’ai pas lâché et c’est finalement l’appel de « l’activité princesse » qui a eu raison de mon exclusion. Je me suis prêtée au jeu de plusieurs parties de poupées, la laissant mener l’intrigue hautement importante pour elle entre Marion (son poupon) et Julie (le mien) avec beaucoup d’humour. Celles-ci avaient apparemment beaucoup de choses à régler, d’après le scénario orchestré par la petite. Quelle imagination !
Après un déjeuner dont je vous passerai les détails au vu, vous l’aurez compris, de mes talents culinaires limités, et d’un temps de repos qu’elle n’a pas rechigné à réaliser, nous avons enchaîné sur une autre proposition émanant d’elle cette fois. J’ai accepté de lui prêter ma chevelure pour une mise en beauté digne d’une héroïne Disney, enfin selon sa propre interprétation.
Elle n’a pas semblé dérangée par les ondulations de ma crinière lorsque sa brosse a rencontré quelques difficultés. Mon cuir chevelu, lui, ne peut pas en dire autant. Du haut de ses quatre ans, je ne crois pas exagérer en disant qu’Emma n’est pas d’une grande douceur. Mais trop heureuse de partager ces moments avec elle dans la joie et la bonne humeur, j’ai serré les dents et concédé à paraître avec de magnifiques couettes. À la base, elle avait en tête de me faire un magnifique chignon comme Cendrillon ou des tresses comme Anna. Mais comme mes légères boucles me confèrent davantage l’allure de Rebelle que celle, magnifique, de Pocahontas, elle a fini par abandonner et nouer mes cheveux en deux vagues couettes emmêlées et tombantes. Je n’imagine pas même pas la galère pour défaire ce sac de nœuds ce soir sous la douche, mais bien sûr j’ai adressé à ma petite protégée un grand sourire hypocrite ainsi que de grandes félicitations pour ses talents. La joie qui se lisait sur son visage à m’entendre complimenter sa coiffure vaut bien les mille souffrances qui m’attendent.
Elle est désormais tout à mon écoute, souriant et riant à mes blagues ridicules. Nous avons retrouvé notre complicité de dimanche, ce qui me ravit et me soulage. J’ai envie de lui faire plaisir comme je le fais avec ma petite Capucine qui adore ce moment. Alors je l’invite à s’asseoir sur son fauteuil pour la coiffer à mon tour. Elle se tient droite, fière comme un paon. Au regard ému qu’elle me lance quand je lui explique que je vais lui réaliser la fameuse tresse de la reine Elsa, je m’interroge à nouveau sur la place de sa maman dans sa vie. Loïc ne m’en a pas parlé et bien sûr je n’ai pas posé la question. Cela ne me regarde pas après tout. Mais je ne sais pas. Quelque chose m’attire et me touche dans les iris noirs de cette petite fille sans que je sache réellement quoi. Le silence qui nous entoure me semble soudain trop lourd dans cette petite chambre d’enfant. Comme si la mélancolie avait intégré la pièce. C’est plus fort que moi, j’ai besoin de ne pas la laisser m’envahir alors je fais la seule chose que je connaisse. Celle qu’on m’a apprise pour chasser le bourdon. J’enclenche la musique sur mon téléphone et tends la main à Emma.
— Allez ma bichette, il est temps de remuer son popotin.
Le rythme presque celtique de « Je lui dirai » envahit la chambrée. C’est comme un shot de joie de vivre, une dose de bonheur en intraveineuse. Les notes autant que les paroles de la chanteuse nous entraînent dans des rondes joyeuses où je fais tournoyer la petite fille provoquant nos éclats de rire. Je chante à tue-tête devant les yeux ébahis et hilares de la fillette.
Emma virevolte gaiement autour de moi, prend ma main et la lâche à répétition dans une danse chaotique mais allègre.
— Tu chantes tout faux Lila, ta voix ça fait mal aux oreilles, se moque-t-elle, ses petites mains sur la bouche une fois la chanson achevée.
Elle s’affale sur son fauteuil, essoufflée mais heureuse, tout comme moi, de ce moment partagé et désormais prête à être mise en beauté de mes doigts.
— Eh, m’indigné-je en commençant à la coiffer. Bon OK, t’as raison, tout le monde me le dit. Mais tu sais quoi Emma, je m’en moque. Parce que j’adore chanter et quand on aime quelque chose, on ne devrait jamais se préoccuper de ce que pensent les autres quand ça nous fait du bien.
— Ça veut dire que quand Papa me dit de plus écouter Ladybug parce que ça lui casse les oreilles, je dois pas lui obéir ?
Oh misère, qu’est-ce que j’ai encore dit moi !
— Disons plutôt que si cela te fait tellement plaisir, eh bien, je t’invite à le faire dans ta chambre, comme ça tu n’importunes pas ton papa.
— Oui, mais la musique elle est dans le salon.
— Ah c’est embêtant ! Je n’ai pas de solution dans l’immédiat. Peut-être faudra-t-il en parler avec ton papa une prochaine fois.
— D’accord Lila, je vais faire ça, acquiesce-t-elle.
— Mais je suis certaine qu’il saura t’aider ton papa, la rassuré-je malgré moi. Tu sais, ma maman, elle adorait la musique, c’est elle qui m’a fait découvrir cette chanteuse, Céline Dion, que tu viens d’entendre. Alors elle m’avait offert un Walkman pour pouvoir l’écouter. Et depuis, je l’écoute sans arrêt, comme toi et Ladybug.
Elle réfléchit quelques instants, et je me dis qu’elle doit s’interroger sur l’objet que j’évoque. Ce n’est plus courant de nos jours. Pourtant, ce n’est pas à ce sujet qu’elle m’interroge.
— Dis Lila, elle est comment ta maman ?
Elle me demande cela timidement, sa voix s’est baissée, comme si m’interroger sur ce sujet lui faisait craindre une remontrance.
— Oh ma puce, ma maman n’est plus de ce monde.
— Ça veut dire quoi ?
Ses grands yeux innocents fixés sur moi, elle attend ma réponse.
Mince, comment je lui explique ça moi, elle a quatre ans !
— Eh bien, vois-tu, ajouté-je en me baissant à sa hauteur, quand j’étais enfant, ma maman est tombée gravement malade et malheureusement, elle est décédée. Elle a rejoint le ciel. Cela veut dire que je ne peux plus la voir.
— C’est comme mon papi et ma mamie.
— Sans doute, lui réponds-je en ignorant la situation pour sa famille.
— Papa il dit que si je veux parler à Papi et Mamie, eh bien je peux lever les yeux vers le ciel. Et qu’ils veillent sur moi dans les nuages.
Oh c’est tellement mignon.
— Il a tout à fait raison ton papa. Je te coiffe maintenant, ajouté-je pour clore ce sujet difficile.
Elle se retourne et je m’attelle dans le silence à la confection de sa tresse, perdue dans mes pensées. Elle ne bouge pas, ne dit rien, sans doute plongée dans les siennes. Mes gestes sont coordonnés et synchronisés, comme répétés maintes fois avec ma nièce. Je termine rapidement et viens m’accroupir devant elle pour constater le résultat. Je souris, satisfaite de sa jolie bouille ainsi mise en beauté mais suis surprise de la trouver le regard lointain.
— Tout va bien Emma ?
— Tu sais, moi aussi je n’ai pas de maman, me confie-t-elle, et mon cœur se serre en l’entendant de sa petite voix. Partagée entre l’envie de l’étreindre pour effacer la peine sur son visage et le doute de devoir laisser s’exprimer cette enfant qui semble avoir besoin de se confier, je la regarde quelques secondes avant de me décider. Si Loïc m’avait au moins expliqué la situation, j’aurais trouvé les mots adéquats pour aborder ce sujet avec elle. Au lieu de cela, je suis contrainte, dans l’ignorance de la réalité, de seulement la réconforter.
— Je suis désolée ma puce, la consolé-je en la prenant dans mes bras et ne cherchant pas à l’interroger davantage. Je ne connais pas ton histoire Emma, mais tu as un super papa. Et tu sais ce que méritent les super papas ? lui demandé-je d’un ton exagérément gai pour la sortir de sa soudaine tristesse.
— Non ? répond-elle curieuse.
— Un méga giga gâteau au chocolaaaat.
Mes mains envahissent son petit ventre en la chatouillant. Ce qui a raison de sa mélancolie. L’entendre rire est comme un baume sur mon petit cœur. Du moins c’est ce dont je me persuade.
Une heure plus tard, elle finit sous la douche. Il se pourrait que notre séance de cuisine ait tourné en bataille de farine. Mais si on devait nous interroger, nous nierions évidemment cette accusation de pied ferme, devant le peu d’indices que nous avons laissés. Comme un secret de Polichinelle scellé du bout de nos petits doigts enlacés, nous avons chaudement veillé à ne laisser aucune trace en nettoyant la cuisine de fond en comble, le gâteau refroidit sagement sur le plan de travail.
Nous, faire des bêtises ? Nous n’aurions jamais osé ! Je viens de terminer d’aider Emma à enfiler son pyjama quand j’entends Loïc nous appeler du salon. Déjà ?
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