Des vacances à mon coeur
Chapitre 21 - Lila
CHAPITRE 21
Lila
Il prend une vive inspiration, comme si les mots qu’il allait prononcer le peinaient à nouveau. Je sors de mes songes douloureux pour me concentrer sur son propre passé qui ne semble guère plus facile que le mien.
— Mes parents tenaient le garage dans lequel je travaille. C’était l’affaire familiale depuis des années. Cet été-là, mon père avait fermé l’atelier exceptionnellement durant quinze jours afin qu’ils puissent s’offrir des vacances bien méritées. C’était un bourreau de travail. Ma mère râlait toujours après lui pour qu’il quitte l’atelier le week-end, rie-t-il. Ce voyage, c’était inespéré et une belle surprise pour ma mère. Je crois qu’ils n’ont jamais fait de voyage de noces. Malheureusement, ils n’ont pas pu profiter de leurs vacances. En allant à l’aéroport, leur voiture a été fauchée par un poids lourd. Ils sont décédés sur le coup.
Mes mains viennent cacher ma bouche de laquelle s’échappe un bruit de stupéfaction. Quelle horreur !
— Je suis désolée, Loïc, m’excusé-je en lui serrant brièvement la main.
C’est plus fort que moi, je ressens le besoin de le soutenir pendant ses confidences qui semblent difficiles pour lui à énoncer. Je tente de ne pas réfléchir aux frissons que me provoque soudain le contact de sa peau contre la mienne. S’il paraît surpris par mon geste, il ne la retire pas pour autant, et m’adresse un léger sourire de remerciement. Puis, son regard se fixe sur nos doigts, comme si se confier tout en me regardant lui était trop difficile. Il ne se rend pas compte qu’en parlant, il joue avec la paume de ma main, qu’il caresse paresseusement. C’est doux et agréable. Mais pour ne pas le déconcentrer, je redresse mon visage et fixe mon attention sur les mots qui sortent de sa bouche.
— Merci. Ce ne fut que le début de mes problèmes, enfin, ça a peut-être été l’élément déclencheur, à vrai dire je crois que je ne le saurai jamais et il est inutile désormais de me poser plus de questions. Donc à vingt-cinq ans, je me suis retrouvé héritier du garage avec un salarié à gérer. Je ne m’étais pas préparé à ça. Bien sûr, on l’avait envisagé avec mes parents, mais pas avant dix ans au moins. J’étais bien trop jeune, sans expérience de management, de compta et par-dessus le marché avec un nouveau-né.
— Quel âge avait Emma quand c’est arrivé ?
— Trois semaines.
— D’accord. J’imagine ta difficulté.
— Avec tout mon respect Lila, je ne pense pas que tu puisses l’imaginer. J’ai dû passer mes journées au garage, chez le notaire, le comptable afin de régler toute la paperasse, me familiariser avec tout ce qu’il y avait à faire perdurer et faire en sorte que l’héritage de mes parents ne tombe pas en ruine en quelques semaines. Je rentrais chez moi éreinté, physiquement, psychologiquement. Je n’avais pas franchement l’envie ni l’énergie de réconforter Sophie qui découvrait la maternité et toutes ses difficultés. Et j’ai été un mauvais compagnon. Je le reconnais, je n’ai pas été assez présent pour elle.
— Mais tu as fait de ton mieux, tu étais en deuil, le rassuré-je.
— Je n’avais pas le luxe de l’être. Ma petite fille avait besoin de moi, ma compagne avait besoin de moi, le garage avait besoin de moi. Tu sais, les seuls moments où je me sentais en paix, malgré la fatigue, c’était la nuit. Dans la chambre d’Emma où j’avais disposé ces étoiles fluorescentes à son plafond, pendant qu’elle buvait son lait dans mes bras, je m’autorisais enfin à laisser couler les larmes pour mes parents. Je reste encore persuadé aujourd’hui que ma fille sentait ma tristesse, car ses petits doigts serraient très fort les miens comme pour me dire de ne pas abandonner. Elle me transmettait déjà sa force. Comme elle-même s’est battue pour vivre dans le ventre de sa maman qui ignorait sa présence. Alors c’est ce que j’ai fait. Pour elle, je me suis battu, chaque jour. Et je n’ai jamais abandonné.
Je retiens mes larmes en écho de sa confidence qui me touche malgré moi.
— Et des combats, j’en ai eu à mener. Car pendant que je devenais le gérant d’un garage et un jeune papa gaga de sa fille, Sophie, elle, a sombré.
— Comment ça ?
— Ils ont appelé cela une dépression post-partum.
— Oui, je sais ce que c’est.
— Eh bien moi, je l’ignorais. Je rentrais tard, trouvant Sophie en pyjama mais vu l’heure, cela ne me choquait pas plus que cela. Elle se disait fatiguée, je mettais cela sur le compte de l’accouchement et de l’acclimatation avec le bébé. Après tout, je n’étais pas un spécialiste. Mais un jour, j’ai voulu lui faire la surprise de rentrer déjeuner et profiter d’elles. Je l’ai retrouvée les yeux dans le vide sur le canapé pendant que notre fille s’époumonait dans sa chambre. Je n’ai jamais su depuis combien de temps elle le faisait et si c’était arrivé souvent. Quoi qu’il en soit, cette scène m’a horrifié. Je ne comprenais rien au comportement de Sophie, je lui ai hurlé des horreurs. J’étais choqué, je n’arrivais pas à admettre qu’elle était incapable de s’occuper de sa fille. Bien sûr, j’ai compris plus tard que ce n’était pas sa faute, que cela arrivait parfois. Elle souffrait d’une forme grave de dépression.
— Comment vous en êtes-vous sortis ?
— Sophie a été hospitalisée pendant quelques semaines, dans un centre spécialisé à Rennes où elle a reçu l’aide et les soins adaptés à son traumatisme entre sa grossesse et sa dépression.
— Cela n’a pas dû être facile pour elle.
Personne ne peut juger ce que provoque la maternité chez une femme. Chacune est différente. Je ne connais pas cette Sophie et pourtant, je ne peux m’empêcher de compatir aux douleurs qu’elle a dû ressentir.
— Non c’est vrai, admet-il. Je ne pourrais jamais me mettre à sa place et se serait mentir de dire que j’ai vraiment essayé. Je me suis retrouvé seul du jour au lendemain, avec un bébé d’un mois et demi, un garage à gérer, et une maison à payer. Je n’y serais jamais arrivé sans l’aide de Rose, qui connaissait mes parents. Elle m’a été d’un grand secours avec Emma et surtout m’a permis de ne pas sombrer à mon tour. Après ça, j’ai pensé naïvement que Sophie reviendrait, quand elle irait mieux, qu’on reformerait une famille comme avant. Et pourtant, ce n’est pas ce qui s’est passé, ironise-t-il.
— Qu’a-t-elle fait ? m’étonné-je.
— Elle m’a quitté, rit-il avec sarcasme. Après tout ce qu’on avait vécu, elle m’a quitté. Enfin, nous a quittés.
— Quoi ? m’exclamé-je ahurie. Mais, et Emma ?
— Elle s’en fichait. Du moins, c’est ainsi que je l’ai ressenti.
Je me lève d’un bon, trop choquée par cette révélation.
Ce n’est pas possible.
Je fais quelques pas devant Loïc pour me calmer. Quelle mère abandonne son enfant ?
— Je ne comprends pas.
— Il n’y a pas grand-chose à comprendre. Notre fille est arrivée trop tôt. Sophie n’était pas prête et sa thérapie lui a permis de confirmer qu’elle n’avait pas ce désir d’enfant.
— Mais Emma ? Elle était là, elle n’avait rien demandé, murmuré-je, touchée par l’histoire de cette petite fille. Les émotions de son histoire qui se mêle à la mienne me bouleversent. Je lutte pour ne pas laisser mes larmes envahir mes yeux. Pour ne pas craquer devant lui.
— Alors elle est partie, juste comme ça ?
— C’est à peu près ça, oui. C’était un jeudi, je me souviendrai toujours de ce jour, raconte-t-il, le visage tourné vers l’horizon, comme s’il se rappelait chaque détail avec précision. J’étais au garage et Rose gardait Emma. Sophie est arrivée à la maison. Je ne savais même pas qu’elle était sortie de la clinique. Elle a fait ses valises, a dit au revoir à sa fille et est partie, sans un mot pour moi, ni une explication. Je suis rentré en voyant les appels de Rose pour trouver notre dressing vidé de ses affaires et Emma qui pleurait comme si elle avait compris le départ de sa mère. J’ai cru devenir fou.
Je l’écoute abasourdie, comprenant mieux désormais certaines de ses réactions et son tempérament renfermé. Je pense à Emma, cette petite fille attachante. Plus de quatre ans ont passé, Sophie a-t-elle changé d’avis depuis ? Je n’ose émettre la question après de telles confidences déjà lourdes à énoncer pour une seule et même personne.
Finalement, je me rassois à ses côtés sans dire un mot pendant quelques secondes, le temps d’assimiler son récit. Pour autant, loin d’être insensible devant cet homme qui me verse ses tourments, c’est plus fort que moi, ma main vient trouver à nouveau la sienne, comme si ce geste m’était naturel. Je plonge mon regard dans le sien, et la lui serre en espérant qu’il comprenne à quel point je suis désolée pour lui. Ses iris sombres m’observent, sans me lâcher du regard. Je ne quitte pas le sien non plus. Même lorsque je sens ses doigts se resserrer contre ma paume, comme si j’étais soudain une bouée à laquelle il pouvait s’accrocher. Même lorsque ses yeux se fixent rapidement sur mes lèvres et que je sens mes joues rosir. Non, je ne bouge pas. Je ne parle pas. Par ma simple présence, j’assure à Loïc que oui, nous nous comprenons.
Je ne devrais pas m’attacher autant à leur histoire, à la vie de ce papa et cette petite fille et pourtant, ils me touchent au plus profond de moi.
Je pense à Emma, à Loïc, à cette Sophie. À moi aussi.
Pourquoi la vie est-elle parfois si cruelle ?
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