Des vacances à mon coeur

Célia Haden · Chapitre 20 sur 56

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Des vacances à mon coeur

Chapitre 19 - Lila

CHAPITRE 19

 

Lila

 

Plongée dans la rédaction de factures, le casque sur les oreilles, je me concentre sur la tâche administrative qui se dresse devant moi, mon cerveau sur pause depuis hier après la nuit désastreuse que j’ai passée mercredi soir. On ne m’avait jamais traitée ainsi. Enfin si. Et ressentir à nouveau ce sentiment d’humiliation n’était pas ce que j’avais imaginé en partant dans ce périple. La violente dispute avec Loïc a réveillé mes vieux démons. Je dois lutter pour ne pas les laisser m’engloutir à nouveau. Je pourrais quitter les lieux, la ville, prendre un taxi et rentrer chez moi. Ne revenir que lorsque Marguerite sera prête et pourtant, je n’arrive pas à m’y résoudre.

 

Pas depuis que j’ai abandonné mon quotidien solitaire.

Pas depuis que j’ai pris la décision de laisser derrière moi le passé.

Pas depuis que mon regard a croisé les yeux de cette petite fille.

Pourquoi ai-je cette sensation que nos âmes sont liées ?

Pourquoi ai-je ce besoin de la protéger ?

Pourquoi son rire semble-t-il guérir mon cœur ?

 

Dommage qu’il me faille pour cela côtoyer en échange son idiot de père. Cet ours mal léché sexy et ronchon qui me prend pour une écervelée sans sentiments et avide de ragots. J’avais pourtant cru que nos échanges avaient pris une tournure plus conviviale, qu’il avait lâché du lest dans sa froideur. Mais son comportement m’a prouvé qu’il n’en est rien et que je me suis lourdement trompée. Quoi qu’il en soit, je ne compte pas lui donner de grain à moudre et terminerai ce travail sur lequel je me suis engagée, rémunération ou non.

La musique diffusée dans mes oreilles s’arrête brusquement, me faisant lever les yeux de mon document.

— Mais qu’est-ce que…, m’exclamé-je vivement, surprise par l’arrêt de ma chanson.

Je suis stoppée par l’homme qui se dresse à mes côtés, le doigt sur mon Walkman, coupable de la situation.

— Ah c’est toi, m’adressé-je, peu aimable, à Loïc.

— Je t’appelle depuis bien cinq minutes. Comme tu ne répondais pas, j’ai été contraint d’utiliser la manière forte, s’excuse-t-il d’un sourire. Un sourire ! il se fiche de moi ou quoi ? Décidément je n’arriverai jamais à suivre cet homme et son changement constant d’humeur.

Il me domine de toute sa hauteur. Et je ne peux m’empêcher de le trouver beau dans son tee-shirt noir qui moule sa silhouette musclée, ses mains tachées de cambouis et son corps qui diffuse une odeur qui lui est propre. Un savant mélange de son parfum et d’essence. Contrairement aux fois précédentes, je verrouille mes émotions, souvent transparentes à travers mon regard et me concentre sur son visage pour ne pas me trahir. Ses traits semblent moins tendus que deux jours plus tôt, mais je n’oublie pas le venin qu’il possède et peut distiller à une vitesse record. Songer à ce moment réveille ma honte, ma colère et ma rancœur contre lui et contre un autre, deux hommes qui n’ont pas hésité une seconde à me marcher sur les pieds.

— Oui, je n’ai pas entendu, je réplique sèchement. Tu voulais quelque chose ?

— Écoute Lila… Pour tout te dire, je suis surpris de te trouver encore ici.

— Tu sais quoi Loïc, tu me prends peut-être pour une… Quels ont été tes mots déjà ? Ah oui, une fouine !

— Non mais Lila, tente-t-il d’intervenir.

Mais embourbée dans ma bulle de colère, je ne le laisse s’exprimer et continue de l’invectiver.

— Je suis peut-être à tes yeux une fouine, mais j’ai un minimum d’éducation figure-toi, et on m’a appris que lorsqu’on débute quelque chose, on le termine. Alors, ne te tracasse pas, ma présence ici ne sera bientôt qu’un vilain souvenir, je te l’assure. Néanmoins, et en attendant, j’ai du travail à finir, alors je te demanderai s’il te plaît de ne pas m’importuner !

Il soupire d’un air las, mais devant mon regard déterminé qui le fuit, centré sur les documents devant moi et ma bouche scellée, il finit par abandonner et prend la direction de la sortie. Il se retourne devant la porte, je sens le poids de ses iris sur ma position mais je ne lâche rien et l’ignore. Ce n’est que lorsque la pièce est vidée de sa présence que je peux souffler de soulagement. Tu ne me facilites pas la tâche, Loïc !

 

Au moment du déjeuner, je prends à nouveau la direction du food truck, seule cette fois, Antonio ayant décliné mon invitation. Vivement que Rose rentre de son petit voyage dans les Pyrénées, je pourrai au moins aller la voir le midi. Je me sens un peu isolée depuis mercredi soir, malgré toute la gentillesse de Gaspard. Je pourrais appeler ma sœur, mais je ne suis pas d’humeur pour une conversation profonde sur les pourquoi et comment j’en suis arrivée là. Mes pas me guident vers le camion de restauration sans réelle motivation, si ce n’est de se sustenter quand j’entends mon prénom à de multiples reprises.

— Lila, Lila, attends-moi.

Me retournant sur la voix qui m’interpelle, j’aperçois Loïc courant dans ma direction. Partagée entre la curiosité de savoir pourquoi il me suit, et l’agacement de cette situation, je décide tout de même de l’attendre. Il arrive à ma hauteur légèrement essoufflée, reprend sa respiration quelques secondes en s’appuyant sur ses genoux puis se redresse, ses prunelles rencontrant les miennes.

— Merci de m’avoir attendu, glisse-t-il dans un dernier souffle.

— Je ne suis pas non plus une garce Loïc, je te l’ai dit, j’ai quelques manières, le piqué-je malgré moi.

Il lève ses mains en signe de paix et m’adresse une grimace compatissante.

— C’est de bonne guerre, je l’avoue, je l’ai bien cherché. Écoute Lila, avant que je ne t’explique ce que j’ai à te dire, ce qui, crois-moi, n’est pas facile pour moi, je voudrais que tu saches à quel point je suis désolé pour ce qui s’est passé mercredi.

— Ah oui, tu es désolé ? Tu es désolé ? m écrié-je en colère, me moquant du regard des passants qui se retournent sur le trottoir. C’est un peu facile, non ?

— Sans doute, admet-il piteusement. Mais c’est pourtant la vérité.

Il se place face à moi, ses iris plongent dans les miens pour instaurer, semble-t-il, toute la conviction qu’il souhaite mettre dans ses mots.

— Je t’ai accusé de grands maux, pour de mauvaises raisons qui n’ont rien à voir avec toi. C’était pitoyable et lâche. Lila, je voudrais que tu acceptes mes excuses. Tu avais raison pour Emma. J’ai seulement été aveuglé par mon amour égoïste et refusé de l’admettre.

— Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ? l’interrogé-je plus doucement, calmée par ce revirement de comportement.

— Disons qu’une petite diablesse m’a parlé de toi durant vingt-quatre heures non-stop. Et Lila par-ci, et Lila par-là, rie-t-il. Et… elle m’a surtout évoqué ce que tu lui as confié sur ta maman.

— Oh.

— Je suis désolé pour toi, tu sais.

— Ne le sois pas, c’était il y a longtemps.

— Personne ne devrait perdre sa maman.

— C’est vrai, j’admets en le fixant dans les yeux, touchée.

Et Emma, a-t-elle aussi perdu la sienne ? ai-je envie de lui demander mais je me tais, la soirée de mercredi m’ayant servi de leçon.

— Quoi qu’il en soit, tu avais raison.

— J’ai toujours raison, me moqué-je pour détendre un peu cette ambiance difficile, ce qui provoque un éclat de joie dans son regard.

— Je te dois une explication concernant la mère d’Emma.

— Tu ne me dois rien Loïc.

— Non, c’est vrai, mais j’y tiens, alors si tu es d’accord, je t’accompagne ce midi, nous pouvons marcher ou trouver un endroit quelque part et je t’expliquerai en quelques mots notre histoire, à Emma et moi.

Il va s’ouvrir à moi. Me parler d’eux, de lui, d’elle. Je ne devrais pas avoir envie d’en découvrir davantage. Je vais sans doute partir dans quelques jours. Ma place n’est pas ici et pourtant, savoir qu’il me fait assez confiance pour me livrer une partie de lui m’émeut au point que je ne peux répondre autrement que par un bref hochement de tête. Je lui indique d’un geste de la main la direction dans laquelle je me rendais, l’incitant ainsi à continuer notre conversation en marchant.

Je le laisse débuter son récit et l’écoute avec attention.

— J’avais vingt-quatre ans lorsque j’ai rencontré Sophie. Elle était belle, drôle, pétillante. Entre nous, ça a accroché rapidement. Nous étions jeunes, un peu fougueux et pensions que nous avions la vie devant nous. À l’époque, j’étais salarié du garage, au même titre que Tonio. J’avais la belle vie, quoi. Une situation confortable, une petite amie sympa, un appartement, tout roulait. Très vite, nous avons fait des projets avec Sophie et avons acheté cette maison. Enfin, je l’ai signée de mon nom parce que, sur le moment, Sophie n’avait pas de boulot fixe et que la banque ne nous suivait pas à deux. Mais on a eu un vrai coup de cœur, c’était pratique, elle était proche du garage donc on s’était dit qu’on s’arrangerait plus tard pour les papiers. Pendant quelques mois, tout a roulé, on était heureux.

— Qu’est-ce qui s’est passé ensuite ?

— Emma est arrivée.

— Et ? Elle n’était pas prévue ?

— Il faut admettre que non. Nous n’en étions pas vraiment là. Nous avions parlé d’avoir des enfants sans vraiment se sentir concernés, bien plus tard et pas après un an de relation.

— Vous auriez pu faire le choix de ne pas la garder, enfin je ne juge pas, affirmé-je avec compréhension.

— En fait, Sophie s’en est rendu compte trop tard. Un déni de grossesse, je crois que ça s’appelle comme ça. Quand elle a appris sa grossesse, elle en était à presque cinq mois. C’est fou parce que, même moi, j’ai rien vu. Son ventre n’avait pas changé. Comment j’ai pu ne rien voir, ne rien sentir, je me le demande encore parfois, tu sais.

— Je ne sais pas, il y a tellement de choses qui nous dépassent dans la maternité, lui affirmé-je en baissant le regard pour ne pas lui dévoiler mon émotion. Un déni de grossesse ? La vie peut décidément être tellement injuste ! Et donc Emma est arrivée ?

— Ouais. Forcément, ça nous a pas mal chamboulés. On a mis des semaines à l’admettre et à se préparer à devenir parents. Mais finalement, j’étais fou de joie. J’étais fils unique chez moi. Alors, avec le recul, je me disais que c’était une bonne chose de devenir parents jeunes. Que nous pourrions avoir d’autres enfants et avoir une grande fratrie. Enfin, j’en rêvais.

— Ce n’était pas ce que voulait Sophie ?

— Pas vraiment, non. Partagée entre sa culpabilité et la déception, elle a très mal vécu cette grossesse. Elle n’était pas prête, elle qui envisageait de reprendre ses études pour trouver un emploi mieux qualifié, l’arrivée d’un bébé changeait ses projets. Évidemment, je le comprenais, mais Emma était là et nous n’y pouvions rien. Nous devions juste l’accueillir et faire de notre mieux, malgré notre manque de connaissance en puériculture et notre jeune âge.

— Qu’est-il arrivé ?

Je me demande soudain ce qu’il a pu vivre et qui le pèse tant ? La souffrance qu’il porte sur son visage fait écho à de nombreux ressentis des années plus tôt. Ses souvenirs semblent si lourds à énoncer qu’il s’arrête et s’assoit sur le premier banc à sa portée, le regard perdu vers un passé difficile. Je m’installe à ses côtés et dans un silence presque religieux, dans l’attente de sa confession, plonge à mon tour dans le rappel de mes tourments.

 

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