Des vacances à mon coeur
Chapitre 16 - Lila
CHAPITRE 16
Lila
Nous sommes mercredi matin et, comme convenu avec mon nouveau patron, j’ai donc envahi, après son garage, sa maison. C’est bizarre d’être ici et à la fois, cela me semble naturel, je n’arrive pas à expliquer pourquoi. Enfin, cela sera sans doute « plus normal » lorsque Monsieur Mécano aura fini son laïus de patriarche. Il semble décidé à m’apprendre les rudiments de baby-sitting d’un enfant. J’ai l’impression d’avoir dix-huit ans et de me voir confier pour la première fois la garde d’une petite fille. S’il savait toutes les fois où mes neveux et moi avons fait les quatre cents coups, pas sûre qu’il continuerait son discours, ni même qu’il me confierait sa fille non plus.
Évidemment, je reste bien sage et l’écoute avec sérieux. Du moins, je tente de l’être devant ses mimiques de papa strict mais inquiet.
— Elle boit du chocolat le matin, mais elle ne l’aime pas trop chaud. Attention le micro-ondes chauffe fort.
— Très bien.
— Elle va te dire qu’elle mange des cookies au petit-déjeuner, mais c’est faux. Donne-lui des céréales.
— Entendu.
Que cela m’amuse de le voir si tendu.
— Je crois t’avoir tout dit.
— Loïc, ne te tracasse pas comme ça, ça va bien se passer.
— Oui, oui.
Il est bien nerveux ce papa poule. Au fond de moi, je trouve touchant sa manière de se préoccuper de sa fille et de son bien-être. Loïc, prêt à se rendre au garage, me délivre les précieuses instructions pour passer une journée la plus sereine possible avec Emma. Cette dernière dort encore dans sa chambre, alors j’en profite pour enregistrer un maximum d’informations.
Installée dans la cuisine, simple, mais coquette, un habitat décoré de jolis tons blancs et hêtre, je l’écoute avec attention, tentant de masquer mon envie de me moquer de ses recommandations inutiles.
— Ah si, surtout fais attention à son doudou lapin Bernard, c’est la prunelle de ses yeux. Si on le perd, je suis foutu.
— Loïc ! m’exclamé-je, plus véhémente, pour le sortir de son inquiétude. Tout va bien se passer. Ce n’est pas la première fois que je m’occupe d’un enfant. J’ai l’habitude avec mes neveux et ma nièce, tu sais. Et puis Emma n’a pas l’air difficile.
OK, je suis sans doute un peu trop confiante, mais quand même n’exagère-t-il pas un peu ce papa ?
— Hmm... Désolé, ce n’est pas souvent que je la laisse à de nouvelles personnes. On a… on a des rituels bien à nous.
— Je comprends.
Et c’est vrai, je saisis l’importance de la confiance qu’il m’accorde en acceptant de me confier la garde de sa petite fille. Alors, je plonge mon regard dans le sien pour lui affirmer toute ma certitude et tenter de le rassurer.
— Tu peux être tranquille. Je veillerai sur elle comme sur ma propre fille.
— Merci Lila. Merci de ton aide... au garage et pour Emma. Tu me rends un fier service, c’est important pour moi.
— Je le fais avec plaisir. Allez, tu devrais aller au garage avant de faire attendre Antonio devant la porte, me moqué-je en souhaitant mettre un terme à cet instant bizarre. Je ne souhaite pas analyser les sentiments que déclenchent l’émotion émanant de son regard ni ceux liés à la situation.
— OK je file, si tu as le moindre souci, tu m’appelles, OK ?
— Oui Papa, raillé-je.
— Tu es sûre de toi ? m’interroge-t-il une dernière fois en reculant vers la porte d’entrée.
— Ça ira, je te dis !
— Lila ?
— Oui ?
— Bon courage avec Emma, ajoute-t-il avec malice en passant la porte et m’adressant un clin d’œil cachottier.
Hein ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Je suis surprise de ses mises en garde répétitives. Emma semble adorable. Après tout, ce n’est qu’une enfant de quatre ans, ça ne peut pas être si difficile, si ?
***
La petite fille s’éveille une heure plus tard. Je craque devant sa bouille d’enfant transpirant encore le sommeil. C’est à peine si elle me voit quand elle vient traîner son petit corps et son doudou lapin sur le canapé. Pour ne pas l’effrayer, je m’approche d’elle en douceur et la salue d’une tendre caresse sur la joue.
— Bonjour Emma.
— Elle est où Louane ? demande-t-elle en fronçant les sourcils.
— Tu te souviens ? Ton papa t’a expliqué qu’elle ne pouvait pas venir pendant quelques jours. C’est moi qui suis chargée de m’occuper de toi en son absence. Mais ne t’inquiète pas, on va bien s’amuser toi et moi, la rassuré-je.
— D’accord.
Elle acquiesce en haussant les épaules, ses yeux perdus dans le sommeil qui n’a pas entièrement quitté son petit corps.
Je décide d’aller lui préparer son petit-déjeuner le temps qu’elle émerge de sa nuit en suivant les instructions de son père. Je lui prépare un bol de céréales avec un peu de lait et du chocolat, comme en raffole mon neveu Paul. J’ajoute un verre de jus d’orange et la convie à se mettre à table.
— Je veux manger devant les dessins animés, exige-t-elle de sa petite voix.
— Je ne crois pas que tu aies le droit de te nourrir sur le canapé, mademoiselle. Tu pourras regarder un peu la télé après si tu veux Emma, mais d’abord je préfère que tu prennes le temps de déjeuner tranquillement, lui indiqué-je avec bienveillance, me souvenant que Marie, mon modèle en tant que maman, est assez à cheval sur ces principes. Et puis, je ne voudrais pas que la petite renverse son lait et tache le canapé en tissu. Néanmoins, au vu du regard qu’elle m’adresse, je comprends que ma requête ne lui plaît guère.
— Louane, elle me laisse regarder la télé en mangeant elle.
Sa voix a beau être celle d’une petite, elle ne cache rien d’un petit tempérament autoritaire.
— Eh bien, tu le feras ensuite, allez viens, affirmé-je en l’incitant par la main avec douceur.
Elle finit par céder, sans doute guidée par son estomac et s’installe sur l’îlot de la cuisine où j’ai disposé son premier repas de la journée avec une certaine fierté. Je déchante quand je constate sa grimace devant le bol qu’elle repousse du plat de la main.
— Moi j’veux des cookies, réclame-t-elle en boudant à nouveau.
— Ah oui ? réponds-je en souriant. Pourtant, ton papa m’a affirmé avant de partir que tu prenais des céréales chaque matin. Elle lève les yeux vers moi en fronçant les sourcils, cherchant sans doute à savoir comment obtenir satisfaction.
— Oui, mais Louane, elle fait pas comme ça.
Oh, mais c’est qu’elle commence à me chatouiller les noisettes cette Louane. La pauvre n’est en rien responsable de la situation, mais entendre ses louanges dans la bouche de la petite fille a le don de me courir sur le haricot. J’ai bien envie de prononcer quelques mots salés du bon cru Lila Picard pour affirmer ma lassitude, mais je n’oublie pas, cette fois, que mon public porte des couettes et qu’elle ne me connaît pas encore assez pour cela. J’opte donc pour une longue inspiration relaxante, un beau sourire de façade et réfléchis à la meilleure des manières de faire plier la petite rebelle devant moi. Comment ferait Marie ?
J’ai trouvé !
Je suis certaine que vous connaissez également cette méthode, controversée certes, mais tellement efficace ! Vous ne voyez pas ? Attendez, vous allez comprendre. Interdiction de me juger, je mettrais mon trousseau licorne à couper que vous l’avez déjà pratiquée au moins une fois.
— Qu’est-ce qui ne te plaît pas dans ce bol ?
— J’aime pas le chocolat dans le lait.
Sacrilège ! Le chocolat, c’est la vie. Mon petit Paul en raffole.
— Très bien, je comprends, mais vois-tu je pensais te faire plaisir, je suis un petit peu déçue et puis ce serait dommage de gaspiller, non ? Quand je pense à ces petits enfants d’Afrique qui n’ont pas la chance de pouvoir manger de si bonnes céréales préparées avec tant d’amour, exagéré-je.
Vous avez compris maintenant ? Voilà !
J’ai vu ma sœur pratiquer cette méthode des milliers de fois. Cela fonctionne à chaque fois. Je peux déjà observer l’esprit d’Emma carburer à cent à l’heure. Sans doute s’imagine-t-elle ces enfants. OK, j’avoue que le procédé n’est pas très joli joli. Ça n’en reste pas moins vrai et efficace pour autant. Effet instantané attendu dans trois, deux, un…
— Ben t’as qu’à le mettre sur la terrasse, finit par répondre l’intrépide, comme ça, Cerise, la chatte des voisins, viendra le manger. Elle adore le lait. Et pis, ça ne sera pas perdu.
Vous voyez mon sourire de vainqueur ? Non ? Moi non plus ! Il vient de se faire la malle direction l’Afrique en vol express.
Emma 1 – Lila 0.
Battue à plate couture par un KO verbal d’une gamine pas plus haute que trois pommes, je peux donc aller me rhabiller.
— Très bien, vendu pour les cookies, cédé-je en soupirant.
Une heure plus tard, c’est une Emma ravie, habillée comme un sapin de Noël en plein mois de juin, qui se tient tranquillement cette fois devant Ladybug dont elle chante à tue-tête le générique. Et moi, j’ai fini par abandonner, lassée de voir toutes mes propositions refusées par la demoiselle à la langue bien pendue et aux arguments imparables. Je discerne mieux désormais les mises en garde de Loïc contre sa fille. Mais hors de question pour moi de l’appeler à l’aide. Il en profiterait à coup sûr pour mettre fin à notre accord et ne manquerait pas de m’humilier proprement pour cet échec flagrant.
Certes, on peut affirmer que la petite Emma me fait tourner en bourrique depuis deux heures et que, clairement, je n’ai aucune autorité sur elle. Je ne vais tout de même pas la punir dès le premier jour ? Et puis, quand je hausse le ton, elle me regarde avec ses petits yeux de chien battu qui ont raison de ma volonté.
En bref, je me fais berner comme une bleue !
Mais croyez-moi, je n’ai pas dit mon dernier mot. Rappelez-vous, une Picard n’abandonne jamais. Et je dispose d’une carte infaillible dont je compte bien user jusqu’à épuisement. Alors je m’assure que la coupable du méfait est bien tranquille sur le canapé et je m’éclipse discrètement en direction du couloir des chambres, afin qu’elle ne puisse pas m’entendre. Pas folle, la guêpe, je ne vais tout de même pas lui fournir les munitions pour m’abattre. Nous ne sommes pas en guerre ? Bien sûr que si et vous savez quoi, je vais gagner !
— Allo Marie, c’est moi, m’annoncé-je attendant à peine que ma sœur décroche son téléphone. Je ne la laisse pas placer un mot et enchaîne. J’ai besoin de tes conseils de mère fouettarde !
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