Des vacances à mon coeur
Chapitre 45 - Lila
CHAPITRE 45
Lila
— Tu vas faire quoi ?!
J’écarte le téléphone de mon oreille.
Je ne pense pas exagérer en affirmant que ma sœur ne s’attendait pas à une telle annonce.
Lui apprendre que je compte rester vivre à Saint-Malo avec Loïc et Emma n’était, apparemment, pas ce qu’elle pensait entendre aujourd’hui. Et filtrer ses appels ces derniers jours n’a sûrement pas joué en ma faveur, c’est certain. Car au son de sa voix qui tempête dans le combiné, je peux déjà l’imaginer droite comme un I, un air menaçant collé au visage. Quand elle monte dans les aigus ainsi, je me sens comme une enfant qui a fauté.
Y a pas à dire, elle fout les chocottes ! Je comprends mieux mes neveux qui se planquent quand l’orage gronde à la maison.
Lorsque tout roule comme sur des roulettes dans son petit monde bien réglé, ma sœur est une vraie mère poule qui inonde tout le monde de son amour (et de ses pâtisseries aussi). Mais si le train a le malheur de sortir de ses rails, alors je conseille au conducteur de trouver un bon abri. Vous voyez le film Volcano ? La lave qui monte doucement, s’insinue subtilement dans la cité et finit dans une explosion mortelle. BOUM !
Eh bien ma sœur, quand elle est vraiment, vraiment en colère, c’est la lave ! Oh mais je vous rassure, ça n’arrive pas souvent. On fait tout pour éviter que ça arrive d’ailleurs. Et elle est tellement attentionnée que l’idée même de la mettre en colère me fait de la peine. À votre avis, pourquoi je repousse depuis des jours ma conversation avec elle pour lui parler de Loïc, ce n’est pas pour rien !
D’ailleurs, le principal intéressé, rentré de sa sortie matinale, m’observe à l’instant même les sourcils relevés et le regard sombre posé sur moi. Je lui adresse un bon sourire hypocrite puis lui tire la langue en réponse à sa fuite de ce matin. Ce qui ne semble pas le déranger le moins du monde. Moi, en revanche, j’avoue sans difficulté avoir du mal à me concentrer devant un tel spécimen qui semble prendre un malin plaisir à prendre son temps pour dénouer les lacets de ses vulgaires baskets, me dévoilant au passage ses mollets musclés et ses cuisses charpentées, parfaitement mises en valeur dans son short de sport.
Je crois qu’un peu de bave s’échappe d’ailleurs de mes lèvres. Celles que je charcute du bout de mes dents, fantasmant à nouveau sur mon nouvel amant. Son regard percute le mien, une lueur taquine anime ses pupilles obsidiennes et quand sa bouche se darde d’un léger sourire en coin, je comprends que je me suis encore fait prendre en plein délit de matage. Et flûte, grillée une nouvelle fois.
— Ta sœur, Lila, tu ne lui réponds pas ?
— Hein ?
— Tu n’es pas en ligne ? me demande-t-il en me désignant mon téléphone que je tiens du bout des doigts.
Oh misère ma sœur ! Je repositionne le téléphone à mon oreille, sentant mes joues rosir d’embarras, mais tente de ne pas rire devant la situation et surtout face à l’idiot qui se marre désormais en face de moi.
D’un doigt sur la bouche, je lui intime le silence. Ne manquerai plus que Marie pense qu’on se moque d’elle.
— Lila ! Non mais tu vas me répondre oui, s’impatiente-t-elle justement à l’autre bout de la ligne.
— Oui Marie, je suis là.
— Il est avec toi, n’est-ce pas ?
— Qui ça ?
— Le pape, bien sûr ! Ton mécano Liloute, celui qui me vole ma sœur pour l’enfermer dans un patelin paumé.
— Paumé, paumé, t’y vas un peu fort là, non ?
— Peu importe. Passe-le-moi s’il te plaît.
— Quoi ?
— Tu m’as bien comprise ! Passe-moi cet homme qui a réussi à te retourner le cerveau en l’espace d’un mois et demi, j’ai deux, trois mots à lui dire.
Je lève les yeux vers mon amoureux, toujours présent devant moi. Il n’a plus ses chaussures et je souris, attendrie de le voir pieds nus, à m’attendre debout comme un piquet d’un air inquiet comme si, malgré ses dires, lui aussi tenait à ce que ce moment se passe bien.
Ah, il voulait assumer et en prendre la responsabilité ?
Il va être servi. Son regard devient plus sombre et intrigué quand je lui tends mon téléphone et lui annonce :
— Tiens, elle veut te parler.
— À moi ?
— Non, au pape, imité-je ma sœur. Oui à toi, tu sais monsieur grand seigneur responsable prêt à endosser son rôle, c’est bien toi, non ? Alors voilà !
Je lui plante le téléphone dans la main, lui adresse une tape sur son épaule et lui murmure à l’oreille un mesquin « Bon courage ! » avant d’aller m’installer sur le canapé pour me repaître du spectacle.
Pas folle, la guêpe, on ne fuit pas devant le miel de sa récompense !
Ah, il croyait que j’exagérais ! J’en rigole d’avance.
Je connais ma sœur, elle ne va pas être tendre. Elle risque même de le hacher menu. Enfin, si elle pouvait ne pas rendre nos futures réunions de famille difficiles, ce serait tout de même plus agréable.
Réunions de famille ! Ouh là, Lila, tu vas un peu vite en besogne là. Bientôt tu vas t’imaginer mariée, n’importe quoi !
Sortant de mes divagations, mes yeux se posent sur le nouvel homme de ma vie. Je suis surprise de voir son visage détendu. Il hoche la tête à plusieurs reprises, à l’écoute de ma sœur et ne répond que par de courtes phrases monosyllabiques d’un ton trop bas pour que je ne puisse entendre le moindre mot. C’est quoi ce bazar !
Quand il raccroche au bout de quelques minutes, me tend mon téléphone et m’annonce qu’il va prendre sa douche sans me donner de plus amples détails, j’explose malgré moi.
— Minute papillon, je veux un rapport, non mais oh ! Elle t’a dit quoi ? Et toi ? Je n’ai rien entendu. Pourquoi tu as parlé tout bas ? débité-je à vive allure.
— C’est entre ta sœur et moi.
— Quoi ? me révolté-je en me redressant du canapé. Mais non, ce n’est pas du jeu. C’est contre les règles, ça, m’énervé-je en le pointant du doigt.
— Quelles règles ? se moque-t-il.
Comme une sale gosse qui fait son caprice, mon pied vient taper au sol, dans l’espoir d’obtenir gain de cause. Espoir qui se voit réduit à néant quand mon apollon explose d’un rire sonore.
— Ce n’est pas drôle Loïc ! Donne-moi au moins un indice ! A-t-elle promis de venir me chercher par la peau des fesses ou bien t’a-t-elle menacé de venir brûler ton garage ?
— N’importe quoi, rit-il.
— Non ? Oh mon Dieu. Elle est fâchée ! Elle me renie c’est ça ? Elle va me supprimer de son testament, adieu ses recettes secrètes. Je le savais qu’elle réagirait mal. Tu vois, je te l’avais dit. Faut que j’appelle Papou, la diablesse, je suis certaine qu’elle va détruire tous mes CD, paniqué-je en commençant à composer le numéro de mon père.
Je n’ai pas le temps de terminer mon action que Loïc m’arrache le téléphone des mains et le balance sur le canapé. Ses deux mains viennent encadrer mon visage dans un geste ferme et doux à la fois. Geste qu’il semble maîtriser à la perfection pour me calmer lorsque mes émotions déraillent. Je me perds dans ses iris sombres dont l’océan me tranquillise systématiquement.
— Respire Lila.
Alors c’est ce que je fais. Ma respiration se cale sur la sienne et petit à petit, la panique s’échappe de mon être. Les battements frénétiques de mon cœur ralentissent et j’en viens presque à oublier les raisons de ma frayeur pour me concentrer sur l’homme qui se dresse devant moi. Cet homme a la patience d’un ange et la douceur d’un caramel fondant. Ma tête vient se nicher contre son torse musclé sans que je n’en contrôle le mouvement. Ses bras m’encerclent et me serrent contre lui. Ici, j’oublie tout. Je me sens bien.
— Tout ira bien Lila, chuchote-t-il dans mes cheveux. Ta sœur nous donne sa bénédiction, c’est tout ce que je peux te dire, OK ?
— D’accord, murmuré-je à mon tour en tentant de ne pas songer aux paroles qu’a pu prononcer Marie.
Et si, pour une fois, je profitais juste sans m’inquiéter des « et si » et des « pourquoi » ?
Malgré ses dires et parce que c’est ma sœur avant tout, bien plus proche d’une mère que d’une simple aînée, lorsque Loïc file à la douche, j’en profite pour lui envoyer un message.
Je sais que ces mots lui parleront, autant qu’ils me parlent. Parce que c’est moi. Parce que c’est elle. Parce que c’est nous. Tout simplement. Ils ne sont pas de moi c’est vrai, mais c’est là toute la symbolique qui nous anime. Nous avons toujours trouvé dans les paroles de cette chanteuse une cohérence à ce que chacune nous vivons. Ce n’est que justice qu’elle nous accompagne aussi pour cette nouvelle étape de ma vie.
Je relis une dernière fois mon message :
« Je ne vous oublie pas, non, jamais
Vous savez tant de moi,
De ma vie, de tout ce que j’en fais
Alors mes bonheurs, mes déchirures
Se partagent avec vous
C’est notre histoire à nous
Je ne vous oublie pas
Parce que le temps peut mettre en cage
Nos rêves et nos envies
Je fais mes choix et mes voyages
Parfois j’en paie le prix
La vie me sourit ou me blesse
Mais quelle que soit ma vie
Je ne vous oublie pas, non, jamais… »
Puis j’appuie sur envoyer.
Quelques secondes plus tard, Marie me répond d’un simple « Je t’aime petite sœur », suivi d’un smiley cœur qui me rassure instantanément. Le souffle que je retenais se relâche. Je peux respirer, totalement, convaincue cette fois d’avoir ma sœur à mes côtés dans cette nouvelle vie qui s’offre à moi.
Quelques minutes plus tard, c’est une petite fille de quatre ans bougonne, les cheveux emmêlés, débarquant le pas lent et le doudou lapin traînant, qui me sort de mes songes. Je l’observe guettant sa réaction, inquiète.
Après tout, c’est la première nuit officielle que je passe chez elle, en tant que nouvelle petite amie de son père, et je me demande bien comment elle va réagir. Pourtant, elle éteint rapidement mes doutes en venant se coller contre mes jambes. Je la porte à mon cou où sa petite tête se niche, naturellement, contre ma peau, comme si elle avait répété ce geste des dizaines de fois.
Je respire ses cheveux et sa douce odeur en me sentant apaisée. Adoptée.
Et je décide que désormais tout ira bien.
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