Don Juan ou La Vie de Byron

André Maurois · Chapitre 1 sur 39

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Don Juan ou La Vie de Byron

Préface

 

I

POURQUOI BYRON?

Bien que j'admire les œuvres des grands classiques, toutes les biographies que j'ai écrites ont été celles d'écrivains romantiques. Ce ne fut jamais un dessein formé mais, si je réfléchis sur ces choix instinctifs, je les explique aisément. Le romantique, tout occupé de soi-même, laisse derrière lui, comme une traînée lumineuse, sa vie, dont ses ouvrages éclairent les instants. Il est pittoresque et facile à ressusciter. Le classique, parce qu'il accepte la société dans laquelle il est né, s'efforce de la peindre avec vérité et tend à s'effacer derrière ses personnages. Sans doute demeure-t-il possible, par hypothèses et interprétations, de reconstituer ce que l'auteur a cru cacher. Racine, La Rochefoucauld, La Bruyère sont présents dans leurs écrits plus qu'ils ne l'eussent souhaité, mais c'est de manière discrète et secrète. Si leurs passions furent vives, les mœurs et croyances du temps leur imposèrent quelque pudeur. Bref, leur vie ne paraît dans leurs ouvrages que comme un filigrane. On ne peut la voir que par transpa- rence. Par force il faut aller à l'œuvre.

Pour les romantiques, la vie est une œuvre. Parce qu'ils se sentent, pour des raisons diverses, en désaccord avec le monde tel qu'il est, ils s'efforcent de se transformer en personnages du monde tel qu'il n'est pas. Ils prennent des attitudes. Chateau- briand se voit malheureux et fidèle; Hugo se veut mage et pros- crit; Byron débute en poésie par Childe Harold qui fait de lui, à ses propres yeux, un personnage satanique et révolté. Ces poses sont pénibles à tenir. Elles ont été adoptées, par l'écri- vain, au moment où elles correspondaient à des malheurs authentiques. Le succès, puis la gloire, les rendent moins sincères. Le poète, qui sent cette disparate et en souffre, se trouve amené à regretter le climat fiévreux qui lui permit de produire un chef-d' œuvre. Il cherche à reconstituer autour de soi l'atmosphère sentimentale qui parut convenir à son génie. D'où une étrange course au malheur qui est aussi une course au courage. Qui ne craint pas les conséquences fatales de ses actes, et même les accueille avec un amer plaisir, devient plus facilement un héros. Le rocher de Guernesey et la mort à Missolonghi furent désirés avant d'être trouvés.

De ces romantiques aux belles vies, Byron demeure un parfait exemplaire. Nos romantiques français gardent, jusque dans leurs excès, quelques traces de vertus bourgeoises. Hugo, lorsqu'il prit une maîtresse, fut à la fois honteux et enivré. Lorsque, plus tard, il se donna toute licence sensuelle, il alla au plaisir plutôt qu'à la passion. La vie de Vigny fut loin d'être chaste, mais les apparences étaient sauvées et la comtesse de Vigny respectée. Le Lamartine réel ne ressemblait guère à celui des Méditations. George Sand eut son temps de « cavalcades », mais elle fut, pendant la plus grande partie de sa vie, la châtelaine et la ménagère de Nohant. Comme Hugo, comme Vigny, comme Lamartine, elle mourut pleine d'années et dans son lit. Byron, au contraire, a vécu Childe Harold, Manfred et Don Juan. D'où un mys- tère fatal et prestigieux qui l'a proposé à l'attention, puis à l'admiration de l'Europe. Tous les autres, et même les Anglais, s'imposent des limites ou des prudences. Shelley, qui ose beaucoup, cache plus encore. Ce qu'il avoue est avouable. La fierté de Byron est de clamer l'inavouable. Il affiche l'inceste, l'orgie. Le défi va chez lui jusqu'au mélodrame; les convives de Newstead boivent dans des crânes. Hugo finit en grand-père, Byron en soldat et en damné. Hugo vit pour une cause à laquelle il croit; Byron meurt, en rica- nant, pour une cause à laquelle il ne croit plus. Et pourtant...

Et pourtant c'était une âme grande, généreuse, mais faussée par le malheur. Hugo adolescent a eu cette sécurité de respecter et d'adorer sa mère; Byron, l'hzimiliation de mépriser la sienne. Hugo est vigoureux, Byron infirme. Le premier amour comble Hugo; la première femme aimée se moque de Byron et dessèche ce cœur. Hugo a été élevé dans le confortablescepticisme du XVIII e siècle; son adhésion au christianisme sera épisodique et superficielle ; il craindra le mystère du monde mais non la mort. Byron, élevé en calviniste, croit à la prédestination et, se constatant diabolique, attend l'enfer. Quand il dort, abrité par les rideaux rouges d'une courtine, il rêve des flammes éternelles. Les cauchemars de Hugo sont apocalyptiques, ceux de Byron sont sataniques. Mais à l'état de veille, c'est Byron qui, des deux, a le plus de bon sens.

Car le romantique ne tient jamais la pose à toutes les heures de sa vie. Il est « campé » pour les autres, et même pour soi. Toutefois cette armure lui pèse et il lui arrive de soulever la visière. Alors son style respire plus librement. Rien n'est plus intéressant à observer que la différence de ton entre la corres- pondance de Hugo et ses textes de parade. Le grand journa- liste des Choses vues n'écrit pas comme l'auteur de William Shakespeare. Et plus encore que les carnets de Hugo, les jorig- naux de Byron sont admirables par la vérité implacable de la vision et du sentiment. Voilà un homme qui ne ment jamais. T hi b audet reconnaissait, en France, deux grandes lignées d'écrivains : celle du lieutenant (Stendhal) et celle du vicomte (Chateaubriand). Lieutenant et vicomte sont romantiques, mais Stendhal exprime la passion dans un style issu de Voltaire et du Code civil, Chateaubriand y veut plus de pom- peuse harmonie. Or il est remarquable que Byron et Hugo appartiennent, l'un et l'autre, à la fois aux deux lignées. Mais, chez Byron, l'élément « lieutenant » domine; chez Hugo, l'élément « vicomte ». Hugo n'aurait pas écrit Don Juan. Le vrai fils poétique de Byron chez nous, c'est le Musset de Namouna. Mais Musset n'eut jamais la force de Byron, ni son amertume. Il y a, en Don Juan, quelque chose d'astrin-gent qui donne au vers une inimitable saveur. Avoir écrit les brûlants poèmes à Augusta et le journal cynique de Ravenne, c'est prouver que l'on était capable de parcourir toute la gamme des sentiments. Le registre de Byron, comme celui de Hugo, est d'une surprenante étendue. Romantique des premières années du XIXe siècle par ses poèmes, il est, par les lettres et journaux, écrivain de 1952 et de tous les temps. Je ne regrette pas de l'avoir choisi : il fut le prototype d'une illustre série.

II

LES SOURCES.

Les sources originales de toute vie de Byron sont la corres- pondance (les six volumes de l'édition de Lord Ernie et les deux volumes complémentaires publiés, par Murray, en 1922) ; les poèmes; la Vie de Byron par Moore; Z'Astarté de Lord Lovelace et un certain nombre de mémoires contemporains.

J'avais aussi eu la chance de pouvoir consulter des docu- ments inédits. Lady Lovelace, veuve du petit-fils de Byron, avait bien voulu me confier le journal inédit de Lady Byron et m'autoriser à travailler à Ockham Park, où se trouvaient les archives de la famille. Elle m'avait ainsi permis d'élucider le problème de l'inceste. J'emploie le mot pour complaire à l'ombre de Byron, et bien qu'à mon avis cet inceste ait été «m crime assez imaginaire. Non seulement Augusta Leigh n'était que la demi-sœur de Lord Byron, mais il ne l'avait presque jamais vue avant le moment où, en 1813, il la rencon-tra et l'aima. De la réalité de cet amour, j'avoue ne pas comprendre comment l'on peut douter après la publication ¿'Astarté, des lettres à Lady Melbourne et de la Vie de Lady Byron par Ethel Colburn Mayne.

Ce qui détermine ma conviction, c'est : i° la correspondance avec Lady Melbourne, dont personne ne nie l'authenticité et qui est, si l'on n'admet pas l'inceste, dépourvue de tout sens intelligible ; 2° les lettres innombrables échangées entre Lady Byron, Augusta, Mrs Villiers, Médora, Ada, et où l'amour de Byron pour Mrs Leigh est traité comme un fait connu, indis-cuté; 0 3 les lettres de Mrs Leigh elle-même, qui s'efforce d'éta- blir, non que les relations n'ont jamais existé, mais seulement qu'elles n'ont pas continué après le mariage de Byron, en quoi d'ailleurs elle dit la vérité, et son témoignage est confirmé par celui de Byron; 0 4 le livre de Roger de Vivie sur Médora, Livre qui, en prouvant que Médora était une fille de Byron, fixe de façon certaine à l'été de 1813 le début de cette liaison.

J'espère, tout en traitant cet épisode sans hypocrisie, avoir fait partager au lecteur les sentiments d'admiration et de pitié que, me semble-t-il, doit inspirer le caractère de Byron. Sur- tout je me suis attaché à observer les proportions véritables et à ne pas faire de ce thème secondaire le sujet central d'une Vie de Byron. Le conflit qui est l'essence dît byronisme existait avant l'inceste; la cause de la séparation n'est pas l'inceste et, dès 1818, Augusta Leigh n'est plus, dans la vie de Byron, qu'une ombre légère et apaisée. On a souvent cherché à opposer Lord Byron et sa femme l'un à l'autre comme s'il était nécessaire que, dans un mariage manqué, il y eût wn coupable. Lord et Lady Byron avaient tous deux des défauts irritants et de hautes vertus. Ils n'étaient pas faits pour une vie commune mais on verra, par les textes que je cite, qu'ils avaient fini par se rendre une mutuelle justice, avec plus de lucide sérénité que leurs champions posthumes.

Je puis aujourd'hui, un temps si long s'étant écoulé, citer quelques lignes d'une lettre de Lady Lovelace, écrite d'Ockham Park le 13 octobre 1929 : « Je tiens à vous dire le grand plaisir avec lequel j'ai lu votre récit du mariage. Il est parfait! Vous avez rendu justice à Lady Byron, tout en nous faisant com- prendre Byron et par conséquent lui pardonner. Quant à votre portrait de hii, tous autoiir de moi disent unanimement : Il a ressuscité le poète. Et cela était fort nécessaire... » Lady Love- lace était une très vieille femme, aimable, vive et spirituelle.

J'avais dû à Harold Nicolson, grand érudit byronien et auteur d'un livre excellent sur : Byron, le dernier voyage, la communication d'un document remarquable : l'exemplaire du livre de Moore qui appartenait à Hobhouse et avait été annoté par l'ami le plus intime de Byron. Lord Lansdowne m'avait prêté la correspondance de Byron et de Miss Eiphinstone; le colonel Murray avait mis à ma disposition, avec bonne grâce, les dossiers de sa maison d'édition. Enfin Lord Ernie, qui vivait encore, avait, malgré son grand âge, accepté de lire mes épreuves et ses conseils m'avaient été précieux.

Depuis que ce livre a paru, de nombreux ouvrages ont été publiés sur tel ou tel aspect de Byron, le plus important et le meilleur étant celui de Peter Quennell. En France, M. Robert Escarpit a donné un De quoi vivait Byron, où l'influence exercée sur la vie et sur le comportement du poète par sa situa- tion financière est étudiée de manière exacte et pénétrante. Il est nécessaire aussi de lire la grande étude du professeur américain Norman Ivy White sur Shelley, parce qu'elle prouve que Byron avait raison de suspecter les rapports de Claire Clairmont et de son beau-frère. Plus les recherches des érudits mettent au jour des documents nouveaux de cette période, plus la flgïire de Byron apparaît belle dans son audacieuse franchise.

Enfin, en 1949, ont été révélés les papiers de la comtesse Guiccioli, dernière maîtresse de Byron. Cet épisode mérite d'être analysé avec quelque détail.

III

LE DERNIER ATTACHEMENT.

Qu'il est difficile d'être oublié! Quand nous mourons, nous Pourrions croire que nos pauvres amours disparaîtront avec nous. Mais non. Pendant des années, parfois pendant des siècles, les écrits témoins ne cessent de surgir. Comme les villes mortes sortent des sables, les paquets de lettres jaunies émergent des coffrets. Et voici la postérité amenée à retoucher des visages qui depuis longtemps ne sont plus que cendres ou squelettes.

Teresa Guiccioli, dernier attachement de Byron, avait laissé à sa famille de nombreuses reliques enfermées dans une boîte d'acajou sculpté qui ne devait être ouverte qzie cinquante ans après sa mort. Trésors d'une amoureuse naïve et fidèle : des cheveux de Byron, qu'il lui avait donnés en partant pour la Grèce; un morceau de sa chemise; une branche d'arbre cueillie à Newstead; un exemplaire du Corsaire relié en peluche rouge, celui dans lequel il avait écrit pour elle une tendre déclaration; cent quarante-nezif lettres inédites de Byron, en italien, et une Vie de Byron écrite par la comtesse Guiccioli, qui l'avait jugée trop intime pour la publier de son vivant.

De ces précieux documents, la marquise Origo, Anglaise mariée avec un Italien, a tiré un livre. Elle aurait pu être tentée de prendre parti, de faire de Byron un séducteur cynique enle- vant une malheureuse étrangère à son mari, pour l'abandonner après satiété, ou, au contraire, de Teresa une adroite intri- gante, qui se fût jetée à la tête de Byron pour échapper à un barbon, et aurait contraint Don Juan à se transformer en sigisbée. Ou bien elle aurait pu camoufler l'aventure en comédie italienne, plus divertissante qu'émouvante.

Toutes ces caricatures auraient trahi la vérité. La véritable histoire de Byron et de Teresa comporte plus de nuances et mérite filus de symfiathie. Pourquoi aima-t-il, avec une ten- dresse dont il n'était fias coutumier, cette femme de dix- sefit ans, si différente de lui? Elle était folie et fraîche, sans doute, mais la beauté n'avait jamais attaché Byron. Iris Origo a très bien vu que Teresa dura, en fiartie fiar sa vitalité et sa volonté, mais surtout fiarce que, comme jadis Augusta Leigh, elle afifiortait à ce cœur tourmenté la gaieté et la fiaix.

Teresa n'avait qu'une culture de convention et elle écrivait dans le style qu'on lui avait enseigné au couvent de Santa Chiara. Mais Byron n'en souffrait guère, fiarce que les deux amants s'écrivaient en italien. Une étrangère qui imfiose sa langue se trouve fiar là en fiosition favorable fiour filaire. L'amusement de l'exotisme, uni à l'amour, donne du charme aux filatitudes. Byron lui-même fut alors gagné fiar le style de Santa Chiara : « Quando piango le mie lagrime, vengono dal'cuor' e sono di sangue... Quand je réfiands mes larmes, elles viennent du cœur et ce sont des larmes de sang... » D'ailleurs, une fois admises les conventions amoureuses du fiays et du temfis, T'çresa n'était fioint sotte. Elle lisait très bien les livres français qu'il lui donnait; seulement elle les lisait, comme toute amante bien éfirise, en y cherchant la fiensée du donateur filus que celle de l'auteur.

Quand il eut la cruauté de lui offrir Adolphe, fieinture trofi vraie des malheurs qu'engendrent les liaisons hors mariage, elle réagit avec une légitime tristesse : « Byron, comme ce livre m'a fait mal!... Mon esfirit et mon cœur sont firofondément blessés. Byron, fiourquoi m'avez-vous envoyé ce livre? Ce n'était fias le moment... Pour fiouvoir sufifiorter et goûter cette histoire, il faut être filus loin de la condition d'Ellénore que je ne le suis; et fiour le donner à sa maîtresse, il faut être, ou très firès de l'état d'Adolfihe, ou très loin... » Ce qui est fin, et même bien écrit.

Quand il s'agissait des œuvres de Byron, elle se montrait filus fiersonneUe encore. Si Byron, écrivant Don Juan, la regardait avec un sourire amusé et disait : « Je viens d'écrire quelque chose contre l'amour », elle réfiondait vivement: « Effacez-le! – Je ne fiuis, réfiondait-il, cela gâterait la strofihe. » Un artiste sufifiorte mal des restrictions sentimen-tales qui le firivent dime fiart de son génie. Le jour vint où Byron regretta sa liberté. Une très jolie femme, oui, mais comment fiasser les soirées? Et elle lui filut bien moins encore quand il la vit en milieu anglais, avec les Hunt et les Shelley.

Après la mort de Byron, Teresa rentra d'abord au foyer conjugal, mais elle obtint vite une séparation et une pension, car le vieux comte était « excentrique » et débauché. Libre, elle se fit la prêtresse du culte byronien. Cet amour avait été la grande aventure de sa vie. Les touristes anglais qui venaient à Rome demandaient à la voir; la dernière maîtresse de Lord Byron les intéressait plus que les Thermes de Caracalla. En 1825, elle eut une liaison avec un jeune Anglais à la voix douce, qui boitait un peu : Henry Edward Fox. Il lui avait plu parce qu'il lui rappelait Byron. Il fut d'abord assez dur pour elle : « Pauvre Lord Byron! disait-il, je ne m'étonne pas qu'il soit allé en Grèce! » Mais, plus tard, il loua sa sincérité et la noblesse de son caractère. On finissait toujours par s'attacher à Teresa.

Chateaubriand l'entrevit : «. A ses cheveux blonds, au galbe mal ébauché de sa taille, à I'inélégance de sa beauté, je l'ai prise pour une grasse et blanche étrangère de Westphalie... » Lamartine fit avec elle de longues promenades dans les jardins Doria et elle lui raconta sa vie. Elle en avait mis au point une version expurgée, dans le style de Santa Chiara. Ce fut celle-là qu'elle tenta de faire accepter par l'Angleterre quand elle y fit, en 1832, un séjour. John Murray et Lady Blessington s'occu- pèrent d'elle, en souvenir de Byron. Elle rendit visite à Augusta Leigh avec laquelle elle passa trois heures, à Saint-J ames' s Palace, « ne parlant que de lui ». On ne sait ce que dirent, de Don Juan, les deux seules femmes qu'il eût aimées, mais toutes deux se déclarèrent « très satisfaites de l'entretien ». Lady Bles- sington, qui allait alors publier ses Conversations avec Lord Byron, essaya d'obtenir, de la comtesse Guiccioli, des lettres d'amour inédites, pour son livre. N'était-ce pas l'intérêt de Teresa que de « prendre soin de sa gloire » en montrant la solidité de cet attachement? Mais Teresa fut d'un avis contraire. Elle fit un pèlerinage à Newstead, regarda l'arbre sur le tronc duquel Byron et Augusta avaient gravé leurs noms, et en rapporta une branche.

En 1847, Teresa, veuve depuis sept ans, accepta de devenir la femme d'un pair de France, le marquis de Boissy, riche, excentrique tout comme feu le comte Guiccioli, mais plus aimable et moins dangereux que celui-ci. Depïtis quelques années, le marquis de Boissy suivait Teresa comme un caniche. Il devait aimer les lettres, car il se montra fier de son « alliance » avec un grand poète. Quand le duc Pasquier, doyen de la Chambre des Pairs, lui demanda avec un peu d'hésitation si sa fiancée était parente de la comtesse Guiccioli dont le nom avait été associé à celui de Lord Byron : « Comment donc? répondit Boissy avec un sourire radieux, mais c'est elle-même! » Ils furent mariés dans la chapelle du Luxembourg et formèrent un ménage heureux. Elle avait un portrait de Byron au-dessus de sa cheminée et s'arrêtait devant lui en soupirant : « Qu'il était beau! Mon Dieu, qu'il était beau! » Elle croyait à l'écriture automatique et communiquait souvent avec l'esprit de Byron. Quand Boissy fut mort, en 1866, elle évoqua simultanément son mari et son amant : « Ils sont ensemble, disait-elle, et les meilleurs des amis. » Longtemps elle ezit envie de détruire celles des lettres de Byron qui démen- taient l'incroyable légende d'amour platonique quelle s'était efforcée d'accréditer. Mais son loyalisme envers le poète l'emporta sur sa tardive pudeur. Elle décida que tout serait publié, cinqitante ans après sa mort, « pour montrer le cœur généreux et bon de Lord Byron ». N'est-ce pas là de la fidélité? demande Iris Origo.

Certainement, c'est de la fidélité. De sa rencontre avec le génie, des malheurs qu'il avait attirés sur elle et sur les siens, Teresa Guiccioli resta toute sa vie reconnaissante, éblouie. Ce dénouement vaut bien celui d'Adolphe. Ait temps où elle avait soixante-dix ans, à Paris, un vieux marquis de Flamarens disait à un ami anglais que « Mme de Boissy restait ce qu'elle avait toujours été ».

« En quel sens? demanda l'Anglais.

– Attachante, répondit-il. Attachante et attachée. »

IV

SITUATION DE BYRON.

La poésie de Byron avait été celle d'une époque inquiète. La Révolution française avait fait naître de grands espoirs qu'elle avait déçus. Les guerres napoléoniennes avaient été l'occasion d'actes héroïques et vains. Des millions d'hommes avaient éprouvé, comme Byron, le sentiment de l'injïistice et de la folie de l'univers. Pour eux comme pour lui-même, ses poèmes avaient été « le volcan dont l'éruption empêche un tremblement de terre ».

Après 1830, la vie de l'Europe changea. Les classes moyennes arrivaient au pouvoir; la science mettait au service des hommes des forces dont on n' apercevait pas encore les limites. Époque d'espoirs bourgeois. Le Destin cédait. Un poème sur Don Juan choquait à la fois des aristocrates dévots et des boutiquiers triomphants. Les sujets de la reine Victoria, qui fondaient un empire, ne voulaient pas savoir que les empires se succèdent comme les vagues de la mer. Carlyle, qui avait aimé Byron, se détachait de lui. Un volcan? Oui, pensait-il, Byron avait eu la force inutile et dangereuse d'un volcan. « Et maintenant, écrivait Carlyle, nous regardons tristement les cendres du cratère qui, avant longtemps, se remplira de neige. »

Ainsi le prophète s'unissait au marchand pour condamner Childe Harold. Çà et là quelque esprit plus hardi, Ruskin, Browning, reconnaissait sa force et sa grandeur. En France, Flaubert se nourrissait de Byron et, au cours d'un pèlerinage à Chillón, trouvait une joie religieuse à voir ce nom gravé dans la pierre. « Tout le temps j'ai songé à l'homme pâle qui un jour est venu là, s'y est promené de long en large, a écrit son nom sur la pierre et est reparti... Le nom de Byron est gravé de côté et il est déjà noir, comme si on avait mis de l'encre dessus pour le faire ressortir; il brille en effet sur la colonne grise et jaillit à l'œil dès en entrant : au-dessous du nom la pierre est un peu mangée, comme si la main énorme qui s'est appuyée là l'avait usée par son poids... » Mais les médiocres jouissaient de la déchéance d'un génie. Le jeune Leconte de Lisle étant allé voir Béranger, le chansonnier lui dit qu'il n'admirait pas Byron : « Des vers comme les siens, peuh! moi, tous les soirs, j'en fais en rêve quand je dors. – Ah! mon cher maître, répondit Leconte de Lisle, que ne dormez-vous toujours! »

Puis la réaction antibyronienne atteignit les meilleurs. En France comme en Angleterre, le réalisme de la prose et la vul- garité de la vie inspirèrent aux poètes le désir de chercher refuge dans la pureté de la forme. A Byron, on préféra Keats, Shelley, Swinburne. En 1881, Matthew Arnold, dans une préface célèbre, défendit Byron, loua l'impérissable excellence de sa sincérité et de sa force, le mit au-dessus de Keats, mort trop jeune, et de Shelley, « bel ange inefficace qui bat en vain le vide de ses ailes lumineuses ». Swinburne et ses amis protes- tèrent et triomphèrent. Matthew Arnold avait prédit qu'en 1900 le premier nom que prononcerait TAngleterre, récapi- tulant les gloires du XIXe siècle, serait celui de Byron. Il se

trompait. En 1900, cette poésie ne rencontrait plus que la froide indifférence des esthètes. On jugeait Byron sur le Corsaire, sur le Giaour, sur des poèmes qu'il avait lui-même condamnés. Assez rares étaient (et sont encore) ceux qui avaient lu le troisième chant de Childe Harold, les derniers chants de Don Juan, les courts poèmes lyriques, le Prométhée et les admirables journaux en prose.

La revanche était proche. Après 1920, Desmond Mac Carthy, Harold Nie oison, Ethel Colburn Mayne, Peter Quennell en Angleterre, Charles Du Bos en France rendirent à Byron sa juste place d'homme et de poète. Quand l'université de Cam- bridge pria Desmond Mac Carthy, alors le premier des cri- tiques anglais, de faire les Clark Lectures, série de conférences annuelles, traditionnelles et fameuses, il choisit pour sujet Byron. Lui-même m'a raconté que, le jour de son arrivée, il reçut la visite d'im petit groupe d'étudiants :

« Nous sommes très heureux, monsieur, lui dirent-ils, de vous voir parmi nous pour quelques semaines. Vous êtes un critique courageux et que nous estimons. Seulement nous regrettons qu'un homme tel que vous ait choisi un sujet aussi usé... Byron! Qui lit encore Byron? Si vous ne vouliez pas ici parler d'un poète contemporain, que n'avez-vous élu Keats? Ou Shelley? Ou Donne?... Mais Byron! »

Le critique défendit son choix, puis parut ébranlé par la violence de ses visiteurs et finit par dire :

« Peut-être avez-vous raison. Voici ce que je vous propose. Je ferai mon cours sur Byron, puisque je m'y suis engagé envers l'université, mais le soir, dans mon appartement de Trinity College, je recevrai votre groupe et, là, je vous parlerai de poètes moins connus, plus proches de votre cœur... »

Ce fut ainsi que, le premier soir, il commenta pour eux un jeune poète dont il leur lut de nombreux vers. Ceux-ci furent accueillis avec ravissement. A la fin de la soirée, l'un des étu- diants dit timidement :

« Je vous demande pardon, monsieur. Mes camarades et moi sommes enchantés de tout ce que vous venez de nous révéler, mais vous avez prononcé d'une voix si basse le nom de ce mer- veilleux poète que nous ne l'avons pas bien saisi. Pourriez- vous le répéter?

– Avec plaisir, dit Desmond Mac Carthy. Il se nommait George Gordon, Lord Byron. »

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