Don Juan ou La Vie de Byron
Chapitre XIX
LE PERCHOIR LE PLUS VOISIN
Mon cœur se pose toujours sur le perchoir le plus voisin.
BYRON.
Dans sa correspondance avec Lady Melbourne, les héroïnes de Byron étaient désignées par des lettres. Caro- line était C, Annabella votre A, Augusta mon A, ou quel- quefois, quand il fallait être plus mystérieux, n'était dési- gnée que par une croix. Le seul vœu de Lady Melbourne, depuis l'inceste accompli, était de voir une lettre rédemp- trice s'ajouter à ce dangereux alphabet. Mais était-ce possible? Byron à Lady Melbourne : « J'ai essayé, et de mon mieux, de vaincre mon démon, mais avec très peu de résul- tats, car une ressource qui m'a rarement manqué aupara- vant a été vaine en l'occurrence. Je veux dire le transfert de mes sentiments sur une autre... Je viens d'en avoir une occasion assez belle et où on ne me décourageait pas. J'étais plein de bonne volonté, mais le sentiment que c'était un effort a tout gâté; et me voici de nouveau – ce que vous savez. Mais comme je n'ai pas été accoutumé à faire devant vous parade de mes pensées sur le mode larmoyant, je ne commencerai pas aujourd'hui. »
Tout de suite après le départ d'Augusta, il avait été invité à faire un séjour à la campagne chez James Wedder- bum Webster, garçon assez médiocre, aux cheveux filasse, qu'il avait connu à Cambridge et retrouvé plus tard à Athènes. Webster était hâbleur, gaffeur, indiscret, mais Byron, parce qu'il avait le sentiment du comique, se mon- trait indulgent aux animaux de cette espèce. Quand celui- là s'était marié, un an plus tôt, avec la jeune Lady Frances Annesley, il avait prié Byron d'être le parrain de son premier enfant. La requête avait ravi Childe Harold. « Si c'est un garçon..., avait écrit Webster. – Et pourquoi pas aussi si c'est une fille? » avait répondu Byron, vexé. Ce fut un garçon.
Lady Frances était bien jolie, mais elle paraissait fragile. Byron, observant la pâleur de ce teint et l'éclat fiévreux des yeux, se demanda si elle vivrait. Sa sœur, Lady Cathe- rine Annesley, n'était pas moins frêle, toutes deux blondes, avec de longs cils recourbés et des yeux mélancoliques entourés de cernes profonds. Webster, jovial et bien en chair, détonnait au milieu de tant de grâces anémiques. Pendant le dîner, plusieurs fois ses plaisanteries vulgaires arrachèrent d'imperceptibles mouvements d'impatience à sa femme et à sa belle-sœur. Byron, silencieux et amusé, ne perdait pas un seul de leurs soupirs et les savourait en amateur. Les hommes, après le repas, restèrent seuls autour des bouteilles. Byron fit l'éloge de Lady Frances et Webster s'épanouit. Il était très fier de sa femme; il était aussi très jaloux. Mais Lord Byron commençait à connaître les mœurs et manies de l'espèce mari et s'entendait mieux qu'homme au monde à apprivoiser l'animal. Pendant tout le dîner, évitant soigneusement de prêter attention à la femme de son hôte, il avait poussé l'indifférence jusqu'aux limites de l'impolitesse. Webster l'avait trouvé plein de tact, ce Don Juan dont on disait tant de mal, et en effet Byron se sentait bienveillant, indolent, et sans aucune envie de tourmenter un mari.
Pourtant celui-ci lui faisait la partie belle, car il deman- dait à Byron de l'inviter encore à Newstead, où il avait fait un court séjour le mois précédent et admiré de trop près les charmes d'une des nymphes indulgentes de l'ab-baye. Le soir, Byron écrivait à Lady Melbourne : « Si j'avais de mauvaises intentions, je pourrais fort bien manœuvrer en me servant de tout cela; mais je suis devenu si vertueux, ou si paresseux, que je ne profiterai même pas d'une occa- sion si plaisante... Il m'a proposé, avec une grande gravité, de l'emmener là-bas et je lui ai répondu, avec une égale franchise, qu'il peut partir quand il voudra mais que je resterai ici pour m'occuper de sa maison en son absence – une proposition qui me semblait parfaite, mais qui n'a pas paru lui plaire du tout. Pour me calmer, il m'a prêché tout un sermon sur les vertus de sa femme, concluant qu'en toutes qualités morales et matérielles elle ressemblait beau- coup au Christ! Je crois que la Vierge Marie eût été une comparaison plus appropriée. »
Lorsque, le lendemain, Byron quitta Aston Hall, il fut chaleureusement invité par le mari à revenir. La femme ne dit rien et le regarda longuement. Irait-il? « Il n'y aura per- sonne pour le rendre jaloux, sauf le vicaire et le maître d'hôtel – et je n'ai nulle intention de m'y consacrer moi- même. Je ne sais pas exactement ce qu'il faut à la dame de ces lieux... Elle s'attend pourtant à être attaquée et semble préparée pour une brillante défense ; ma réputation de roué m'a précédé et mon attitude tranquille, indifférente, l'a tellement étonnée pendant mon dernier séjour qu'elle commence à se croire laide, et moi aveugle ou pire... »
Une si méritoire abstention aurait dû tout au moins assurer à Byron un séjour tranquille. Mais les hommes ne voient pas les actions réelles. A la place qu'occupe l'être véritable, ils contemplent le personnage fictif créé par la légende. Si Don Juan s'abstient de regarder une femme, on lui prête les plus sombres desseins. Pour une fois le malheureux Byron désirait respecter la paix d'un ménage ami, la santé d'une femme fragile ; le mari devint nerveux, irritable, et soupçonna que tant de nonchalance cachait des projets affreux.
Byron à Lady Melbourne : Webster devient intolérable. Il est irrité contre mes livres italiens (Dante et Alfieri) et me demande de ne pas les montrer à sa femme, parce que, diable ! c'est une langue qui peut faire un mal infini! ! ! Je demande des nouvelles des Stanhope, nos amis communs, et il me répond : « Dites-moi, est-ce que vous demandez aux autres des nouvelles de ma femme de cette façon? » Ainsi vous voyez que ma Vertu doit porter en elle-même sa récompense – car jamais, en mots ni en actions, je ne me suis occupé de son épouse... Elle est jolie, mais pas extraordinaire, trop maigre, et pas très vivante; mais de bon caractère avec quelque chose d'assez intéressant dans ses manières et dans sa tournure; certainement je n'aurais jamais pensé à elle ni à personne d'autre, si on me laissait à mes pensées, car je n'ai ni la patience ni la présomption d'avancer si je ne suis rencontré à mi-chemin.
Il était exact que Byron, homme sans fatuité, n'avan- çait jamais s'il ne se savait rencontré. « Je puis affirmer, avait-il dit très justement, que je n'ai jamais séduit aucune femme. » Il avait été spectateur aussi surpris de ses succès amoureux que de ses succès littéraires. La facilité des femmes demeurait pour lui un sujet d'étonnement et, au fond de son cœur, de scandale. Depuis son arrivée à Aston Hall, il était persuadé qu'il n'intéressait guère cette jeune femme blonde, tranquille, qui sous ses longs cils le regardait d'un air froid. Mais, comme la plupart des Elvire, Lady Frances était prête à faire un peu plus de la moitié de la route. Elle s'arrangea pour rester seule avec Byron dans la salle de billard.
Nous étions auparavant en termes amicaux; je me rappelle qu'elle m'avait posé une question bizarre : « Comment une femme à qui un homme plaît peut-elle l'en informer s'il n'a pas l'air de s'en apercevoir? » Je remarquai aussi que nous jouions sans compter les coups; cela me faisait supposer que, si mes pensées n'étaient certainement pas très absorbées par notre occupation apparente, il en était de même de ma parte- naire. Assez satisfait de mes progrès, mais souhaitant plus, je fis une démarche imprudente, avec plume et papier, en prose assez tendre et pas trop mal écrite... C'était prendre un risque, certainement. Comment le lui donner? Comment serait-ce reçu? Ce fut très bien reçu et placé pas trop loin du cœur auquel le message était destiné; au même moment je vis entrer dans la chambre le personnage qui aurait dû à cette minute être dans la mer Rouge, si Satan avait quelque civilité. Elle garda sa contenance, et le papier... Mon billet prospéra, fit plus et même (je suis en ce moment interrompu par le Marito, et j'écris ceci devant lui, il m'a apporté un pamphlet politique, de lui, en manuscrit, à déchiffrer et à applaudir, je me conten- terai d'applaudir; oh! il est parti), mon billet a produit une réponse, très peu ambiguë, mais avec trop d'histoires sur la vertu et sur des amours éthérées qui intéressent surtout les âmes, ce que je ne comprends pas très bien, étant mauvais métaphysicien; mais généralement l'on -finit et commence par le platonisme, et, comme ma prosélyte n'a que vingt ans, nous avons le temps d'en venir au solide. J'espère cependant que la période spirituelle ne se prolongera pas trop; en tout cas, il faut faire l'essai. Je me souviens que, dans ma dernière affaire, la marche des choses fut toute contraire et que, comme le conseille le major O'Flaherty, « nous combattîmes d'abord, et nous expliquâmes ensuite ». Telle est la présente situation : beaucoup de déclarations mutuelles, une abondante mélan- colie qui, à mon grand regret, a été remarquée par le More, et autant de preuves d'amour qu'on en peut donner en ce temps, en ces lieux, et en ces circonstances... Bonsoir, je retourne au billard.
Il se trouvait donc, lui qui était arrivé là le cœur tout plein d'une autre, engagé par cette surprenante journée dans la plus inattendue des aventures, et (ce qui était plus grave) dans une aventure platonique. Lady Frances lui avait dit que, quelle que fût la faiblesse de son cœur, il n'en aurait jamais d'autre preuve que cette confession. Il avait répondu qu'il était tout à elle, qu'il acceptait les conditions posées, et qu'il ne ferait jamais sans son aveu la plus légère tenta- tive pour l'entraîner au-delà de ses promesses... Tout à elle? Pouvait-il être sincère? Avait-il oublié si vite Augusta? Il en était lui-même bien étonné. Mais c'était ainsi et, de tous les hommes, il était le moins capable de tromper sa propre lucidité. Cette jeune femme fragile, presque jeune fille, l'avait touché. Vierge de cœur, puisqu'elle n'avait connu d'autre homme que ce marito grossier, elle évoquait le thème, encore très puissant sur l'âme de Byron, de Mary Chaworth. « Doux comme le souvenir d'un amour enterré. » Il avait un jour écrit ce vers. Des tombeaux parmi les-quels il aimait à vivre, ceux de ses amours défuntes étaient à son cœur les plus précieux. Sentimental masqué de mépris, mais jamais tout à fait guéri de l'espoir, il haïssait l'hypocrite chasteté qui ne fuit que pour être poursuivie, mais il respectait les émotions tendres dès qu'il les croyait sincères. Un air timide, le silence, la pâleur avaient sur lui beaucoup plus de pouvoir que les phrases passionnées d'une Caroline Lamb.
Byron acceptait toujours un fait. C'en était un que, pour la première fois depuis plusieurs mois, une femme autre qu'Augusta l'intéressait. Il écrivait à la Confidente : « La journée d'hier a changé mes idées, mes désirs, mes espoirs, mon tout, et vous fournira une preuve additionnelle de ma faiblesse. Pour certaine raison, vous ne serez pas fâchée d'entendre que je suis entièrement différent de ce que j'étais... Vous avouerez que n'importe quoi vaut mieux que la dernière histoire; et je ne puis exister sans quelque objet d'attachement. Vous rirez de mes perpétuels change- ments, mais souvenez-vous des circonstances qui ont rompu mes derniers attachements, et vous n'attribuerez pas leur conclusion exactement à mon caprice. »
Webster emprunta mille livres sterling à Byron pour séduire une comtesse vénale. Byron se montra deux fois généreux, car il prêta les mille livres et ne se servit pas de cette arme pour la conquête de Lady Frances. Jamais il n'avait mené une telle vie. La pâle jeune femme aux longs cils venait s'asseoir à côté de lui et le regarder avec passion, sans parler. Lui-même était silencieux. Leurs gestes n'étaient guère plus expressifs; quelques serrements de main, de rares baisers. La nuit, l'un et l'autre veillaient pour s'écrire des lettres sans fin. Le matin tous deux avaient l'air de spectres. Elle tendait à Byron ses longues épîtres dans un livre, dans un cahier de musique, et toujours en regardant son mari dans les yeux avec une expression rêveuse et douce.
Les sentiments de Byron étaient assez confus. De plus en plus il se laissait prendre au charme de cette sentimen- talité virginale. Elle lui demanda une boucle de ses cheveux ; il la coupa et la lui donna. Jadis, pour Caroline Lamb, il avait hésité devant ce sacrifice et lui avait donné la boucle d'un valet. Cela l'avait bien diverti. Mais jouer un tour semblable à la frêle Lady Frances lui eût semblé monstrueux.
Où tout cela le conduisait-il? A un duel? A un enlève- ment? Il était prêt à l'un et à l'autre. Le jeu l'amusait assez pour qu'il jouât son rôle jusqu'au bout. D'ailleurs était-ce un rôle? L'amour vient en aimant. « S'il veut me couper la gorge, il n'aura pas de mal. Je ne riposterai certainement pas à un homme que j'ai offensé. S'il désire que je lui serve de cible, je ne puis lui refuser ce plaisir... » « Dix jours... Il y a dix jours que je suis venu pour la première fois, et combien ma vie est transformée... Pourquoi? Elle est jolie, très jolie, distinguée... Terriblement romantique, très ar- dente de sentiments. Son tempérament? Ceci est douteux... Elle est intelligente. Elle écrit de belles lettres, encore que
son style soit un peu trop allemand... Elle a une voix douce. Elle ne dit pas de sottises, du moins en compagnie. En duo évidemment elle s'attendrit parfois jusqu'à l'absurdité. Peut-il en être autrement entre deux jeunes platonistes? »
Le platonisme a ses charmes. Il donne du prix à de petites choses, à des fleurs échangées, à des vers murmurés. Il fait trouver des plaisirs infinis dans un serrement de main, dans un soupir, dans l'effleurement d'une robe étalée un peu plus qu'il ne faudrait. La facilité déprécie l'amour comme l'assignat la monnaie; Byron, si désabusé, ne s'en- nuyait pas dans cette bergerie. Les dangers d'une petite guerre conjugale, la douceur d'y avoir pour alliée une per- sonne gracieuse et sensible, tout l'occupait et le retenait.
Cependant Don Juan n'était pas homme à platoniser éternellement. Si même son tempérament l'avait supporté, son orgueil ne l'eût pas toléré. Le sceau de la possession manquait à cette aventure. Ne fût-ce que pour Lady Mel- bourne, il fallait vaincre. Mais le château d'Aston Hall était, de tous ceux d'Angleterre, le plus mal fait pour conclure. Tout au plus .pouvait-on ménager de courtes entrevues, propices aux baisers essoufflés. Restait la nuit, mais la disposition des lieux ne permettait pas les visites nocturnes.
Depuis longtemps il était question de transporter, pour deux ou trois jours, le groupe d'Aston Hall à l'abbaye de Newstead. Byron, très soutenu par les femmes, reprit ce projet un peu oublié. Webster ne fit pas d'objection. La fameuse nymphe l'attirait.
A Newstead, Byron était sur son terrain. Son prestige se trouvait accru par celui de ce domaine. Il montra son abbaye gothique, son lac, l'allée des Moines, la charmante fon- taine du cloître. Il vida le crâne rempli de vin, devant Lady Frances admirative. Il la promena dans le parc où des cerfs et des biches les suivirent sous les grands chênes. Il la sentit respectueuse et soumise. Dans une maison si bien connue de lui, un rendez-vous nocturne était facile. A minuit les amants innocents se rencontrèrent seuls, loin de tous.
Un jour, où nous fûmes laissés entièrement à nous-mêmes, fut presque fatal – encore une victoire comme celle-là, et avec Pyrrhus nous étions perdus – cela en vint à ceci : « Je suis entièrement à votre merci. Je l'avoue. Je m'abandonne à vous. Je ne suis pas froide, quoi qu'il en puisse sembler à d'autres; mais je sais que je ne pourrai supporter les réflexions qui suivront. Ne croyez pas que ce ne soient là que des mots. Je vous dis la vérité – maintenant agissez comme vous voudrez. » Ai-je eu tort? Je l'ai épargnée. Il y avait quelque chose de si particulier dans son attitude – une sorte de décision douce – pas de scène -– pas même une lutte; mais pourtant un je-ne- sais-quoi, qui m'a convaincu qu'elle était sérieuse. Ce n'était pas le simple Non, que l'on a entendu quarante fois, et toujours avec le même accent; mais le ton, et l'aspect... Mais j'ai sacrifié beaucoup – deux heures du matin – loin de tous – le Diable murmurant que ce n'était que verbiage... Et pourtant je ne sais si je puis le regretter – elle semble si reconnaissante de ma mansuétude – une preuve, au moins, qu'elle ne jouait pas seulement l'habituelle hésitation de décence, qui est souvent si agaçante en de telles occasions. Vous me demandez si je suis préparé à aller « jusqu'au bout »... Je réponds, oui. Je
I aime.
Pendant quelques jours il fut déchiré par un violent conflit intérieur. Elle se rendait à sa discrétion : « Plutôt que de vous voir mécontent, disait-elle... Plutôt que de vous laisser en aimer une autre, je ferai ce que vous voudrez. »
II se sentait désarmé ; il la voyait si frêle, si pâle ; il la devi- nait si près des larmes. Que faire?
Il eut pitié et l'épargna. « Elle avait trop peur du Diable et je ne suis pas suffisamment dans ses bonnes grâces pour satisfaire mes propres passions au prix du malheur certain d'une autre. » Était-ce une erreur? Avait-il été la dupe des sentiments les meilleurs qu'il eût jamais éprouvés? C'était possible et sans doute Lady Melbourne dirait-elle encore qu'il ne connaissait pas les femmes. Peu importait; il ne prétendait pas les connaître. Pour la première fois depuis longtemps il était content de lui-même. Il avait, en un moment de faiblesse, osé céder au besoin de vertu que le souci de sa gloire lui commandait de refouler. Cette vertu était sa propre récompense. « Heureusement d'ailleurs, car il n'y en eut pas d'autre. » Un matin les amants se séparèrent, Byron très ému, Lady Frances mystérieuse. Quant à James Wedderburn Webster, il donna à Byron en souvenir de cette quinzaine une tabatière ornée d'une inscription enflammée.
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