Don Juan ou La Vie de Byron
Chapitre IV
L'ABBAYE
Des trois voyageurs, le plus jeune était sans doute celui qui jouissait le plus vivement de ce romanesque voyage. Sentencieux, intelligent, il regardait de tous ses yeux les lacs, les grandes landes de bruyères de la campagne écossaise, les prés et les bois d'Angleterre. Quand ils passèrent près de Lochleven, Mrs Byron raconta à son fils l'histoire de l'évasion de la reine Mary et lui rappela qu'il descendait lui-même des Stuarts. Donc il était Lord Byron et il allait prendre possession de ses domaines? L'aventure lui semblait aussi étonnante que celles des Mille et Une Nuits.
A quelques milles de Nottingham, la voiture entra dans la forêt de Sherwood. Une barrière arrêta les voyageurs; c'était le péage de Newstead. Devant eux était un chêne immense, sauvé de la hache du Mauvais Lord par des voisins ingénieux; à leur droite une grille, l'entrée d'un parc. Mrs Byron, affectant d'ignorer où elle se trouvait, et triomphante en son cœur, demanda à la femme du péage à qui appartenait ce château. La femme dit que le proprié- taire, Lord Byron, venait de mourir. «Et qui est l'héritier? – On dit que c'est un petit garçon qui vit à Aberdeen. – Et le voici, Dieu le bénisse ! » dit May Gray qui, se tournant vers le jeune lord, assis sur ses genoux, l'embrassa.
La voiture traversa des taillis, un bois de pins, et soudain, comme l'allée tournait, les trois voyageurs découvrirent Newstead. Au bord d'un grand lac à demi couvert de roseaux, se dressait la gracieuse masse gothique de l'abbaye, grise dans un ciel gris, tranquille, parfaite. Comme tous les enfants doués d'une grande imagination, Byron avait créé dans ses rêves le décor où il eût souhaité vivre et régner. Newstead était plus beau que tous les rêves.
Les femmes mirent pied à terre, le vieux domestique Joe Murray s'approcha et la visite de la maison commença. Tout était en ruine. Toits, murs, planchers n'avaient pas été réparés depuis des années. Le désordre et la saleté étaient incroyables. Pour s'excuser, les domestiques décri- virent les folies du vieux lord. Le petit garçon tendait l'oreille. Au récit de l'extraordinaire mode de vie de ce vieillard misanthrope, résonnaient en lui des cordes incon- nues. « Il portait toujours des armes, un pistolet dans chaque poche... » Comme l'enfant comprenait cela; peu solide sur ses jambes, il avait toujours craint, dans les luttes d'écoliers, d'être trahi par son corps ; mais le pistolet était son arme, qui rétablissait l'équilibre entre les êtres forts et lui. Dès sept ans il avait eu, lui aussi, des pistolets d'enfant dans ses poches. Le récit du duel Chaworth... « Raccourcissant son épée, il le poignarda... » Voilà, c'était juste. Le vieux Murray montra la grande allée, l'Allée Nuptiale, qui menait à la maison des Chaworth, Annesley. Puis il raconta les grillons : « Après la mort de Mylord, ils ont quitté Newstead en telle quantité que le hall en était noir et qu'on les écrasait par centaines... » Oui, les grillons avaient perdu leur maître, l'étrange et diabolique magicien qui les dressait à coups de fétu de paille. Qu'elle était sombre et belle, cette famille, la sienne! En écoutant le vieux domestique et en se promenant avec lui dans les chambres (« Celle-ci est hantée ; quelquefois on y a rencontré un moine en capuchon noir... Ici était leur réfectoire, ici leur cuisine... Cette tête de Sarrasin, gravée sur le mur, rappelle Rupert Byron, mort à la croisade... ») il prenait possession de cet héritage, plus réel que les maisons et les champs, plus important que des yeux gris-bleu et des cheveux aux tons de cuivre : l'idée qu'un homme se fait de ses ancêtres.
Dès cette première rencontre, Byron s'attacha à New- stead avec la même force qu'à Mary Duff. Avec le vieux Murray, il explora les couloirs voûtés, le cloître, les allées, les ruisseaux et les sources. Il planta un gland dans la terre et dit que l'arbre serait son chêne. Il aurait voulu ne plus quitter cet héritage féerique, mais Mrs Byron avait reconnu qu'il n'était pas possible de loger dans une maison en ruine. Réparer l'abbaye était difficile. La fortune de Byron, pair d'Angleterre et mineur, allait être administrée par la Chancellerie; sa mère ne pourrait engager de grandes dépenses, et d'ailleurs cette fortune était faite de domaines, non d'argent liquide. Jusqu'à ce que les comptes fussent apurés, Mrs Byron, bien que mère d'un jeune seigneur, n'avait pour vivre que ses cent cinquante livres. Elle prit pour homme d'affaires de son fils cet avoué de Londres, Hanson, qui s'était jadis occupé d'elle au moment de son accouchement, et après quelques jours quitta Newstead pour aller s'installer à Nottingham.
Elle se logea dans la ville haute, près du château, dans une rue étroite et noire. L'appartement, très petit, n'était pas plus beau que celui qu'elle venait de quitter à Aberdeen. Grand désappointement pour l'enfant : le palais de conte de fées se changeait en citrouille. Dans cette ville inconnue, il était plus malheureux qu'en Écosse. Mrs Byron dut faire plusieurs voyages à Londres pour essayer d'obtenir une pen- sion du roi pendant la minorité de son fils. Elle le laissa à Nottingham, aux soins de May Gray. Or, May Gray était indigne de cette confiance. Hanson qui vint, de Londres, voir le jeune lord, son client, s'attacha tout de suite à cet enfant, interrogea les voisins et s'indigna. « Je vous assure, madame, écrivit-il à Mrs Byron, que je ne me serais pas permis de m'occuper de vos arrangements domestiques si je ne croyais absolument nécessaire de vous informer des agissements de votre servante, Mrs Gray... Mon honorable petit ami, bien que disposé à contenir ses sentiments, n'a pu s'empêcher de se plaindre à moi des durs traitements qu'il reçoit d'elle... Il m'a dit qu'elle le battait sans cesse et qu'il en avait parfois les os tout meurtris, qu'elle amenait dans l'appartement des gens de la plus basse compagnie, qu'elle sortait très tard le soir et le laissait souvent se coucher tout seul, qu'elle faisait entrer les postillons dans la voiture avec elle et s'arrêtait à chaque cabaret pour boire avec eux... J'ai beaucoup d'affection pour Lord Byron et j'espère que je ne serai pas considéré seulement comme son avoué, mais comme son ami. Je l'ai présenté à Lord Grantley et à son frère, le général Norton, qui ont été très séduits par lui, comme d'ailleurs l'est tout le monde, et je serais très mortifié de voir les sentiments élevés de mon petit compagnon exposés aux indiscrétions inad-missibles d'une servante. Il a de l'intelligence, de la rapi- dité d'esprit et une sûreté de jugement très rare chez un être si jeune. Il est digne d'être le compagnon d'hommes faits et il faut choisir très soigneusement les gens qui vivront avec lui. »
Hanson avait raison. Le petit Lord Byron montrait une force d'esprit très rare chez un enfant de son âge. Une vie difficile hâte souvent la formation de l'intelligence. Un enfant heureux se laisse vivre et accepte de ses parents la vérité; un enfant élevé au bruit des querelles juge ses parents et construit lui-même une image du monde, souvent dure. May Gray lui avait dit que les méchants sont livrés au feu éternel; si vraiment elle l'avait cru, aurait-elle osé mener elle-même une telle vie? Sans doute cela était-il faux. Mensonge pour grandes personnes. Peut-être May Gray était-elle damnée, comme Caïn, de toute éternité? S'il en était ainsi, postillons et cabarets n'y changeaient rien. Mais alors Dieu était injuste? Que croire? Pourquoi lui, un innocent, souffrait-il? Mrs Byron, depuis que son fils était devenu Lord Byron, supportait moins que jamais de le voir boiteux. On lui avait recommandé un charlatan de Nottingham qui se nommait Lavender, et elle lui avait confié le jeune infirme. Ce Lavender était une brute. Tout son traitement consistait à tordre de force le pied de l'enfant et à le visser fortement dans une machine de bois. Byron prenait alors des leçons de latin avec un Américain, Mr Rogers, brave homme qui souffrait, en lisant avec son élève Virgile et Cicéron, de voir l'expression pénible qu'ame- naient sur le petit visage les instruments de torture de Lavender. « Cela me met mal à mon aise, My Lord, de vous voir tant souffrir. – Ne vous occupez pas de moi, Mr Rogers, je ne montrerai pas trop de signes de mon mal. »
Rogers, comme Hanson, avait tout de suite eu beaucoup d'affection pour cet enfant courageux. Il était peu commun de voir un écolier de dix ans demander à ce qu'on augmentât le nombre de ses leçons. « Mr Rogers, écrivait Byron à sa mère, pourrait me donner une leçon tous les soirs... Je vous recommande ce plan, parce que, si on n'en adopte pas un de ce genre, je serai appelé, ou plutôt flétri, du nom de cancre, ce que, vous le savez, je ne pourrai jamais suppor- ter. » Les voisins même souffraient de voir cette jeune âme brûlante abandonnée à une May Gray et à un Lavender. Ce dernier, pendant les séances de massage, trouvait comique d'envoyer le petit lord lui chercher sa bière, et Nottingham s'indignait de voir le maître de Newstead traverser les rues en boitant et porter avec précaution la pinte de bière du charlatan.
Pourtant il restait gai ; à l'égard même du tourmenteur, ses vengeances étaient comiques. Lavender, ignorant et pompeux, prétendait savoir toutes les langues. L'enfant griffonna sur un bout de papier les lettres de l'alphabet, en les disposant au hasard en forme de phrases, puis, plaçant cette note devant la brute, lui demanda quel langage c'était. « Italien », répondit le charlatan, et Byron éclata d'un rire triomphant. Des imposteurs, voilà ce qu'étaient Lavender et May Gray. La haine de l'hypocrisie devenait un de ses sentiments les plus forts.
Enfin Mrs Byron obtint du roi une pension de trois cents livres, qui allait lui permettre de vivre à Londres. John Hanson chercha une école pour Byron, choisit celle du docteur Glennie et parvint à décider Lord Carlisle, cousin de Byron (sa mère était sœur de l'amiral), à devenir tuteur de l'enfant. Le comte de Carlisle avait été dans sa jeunesse un prodigieux dandy, qui faisait le voyage de Lyon pour acheter des gilets de soie brodée; il avait publié des odes, des tragédies; puis, s'étant marié, avait commencé une carrière politique sérieuse et était devenu lord lieutenant d'Irlande, puis ministre. Peut-être eût-il été pour Byron un tuteur dévoué si Mrs Byron avait été différente. Mais la première rencontre du grand seigneur délicat, élégant, avec cette femme bruyante, irritable et un peu ridicule, suffit à décider de leurs rapports. Mrs Byron trouva Carlisle hautain, poseur, et le classa parmi ses « ennemis »; quant au noble lord il regretta son bon mouvement et décida de voir aussi peu qu'il serait possible cette femme qui sentait le whisky, s'habillait mal et parlait anglais avec un accent rude.
Le docteur Glennie, le nouveau maître de Byron, éprouva bientôt, lui aussi, les effets de l'humeur de Mrs Byron. Comme tous ceux qui approchaient Lord Byron, il s'était aussitôt pris pour lui d'une affection mêlée d'estime. Il admirait le petit infirme qui essayait, avec tant de courage, de suivre dans leurs exercices athlétiques les garçons les plus forts de l'école. Il aimait à parler avec lui, car peu d'écoliers de cet âge avaient autant lu. Il le trouvait ori- ginal. L'enfant récitait des vers, connaissait les poètes et, le dimanche, étudiait la Bible avec une ardeur vivante qui prouvait que le Livre était pour lui un ami. Ses camarades l'aimaient assez, mais l'appelaient « le vieux baron anglais » parce qu'il parlait un peu trop de l'antiquité de son titre, et riaient quand ils voyaient arriver la grosse femme aux bras potelés, couverte de bijoux, qui discutait à tue-tête avec le docteur Glennie. « Byron, disaient les plus hardis, votre mère est une folle. » Il répondait, d'un air sombre : « Je le sais bien. »
Ce n'était pas qu'elle n'aimât son fils, à sa manière, et peut-être Lord Carlisle et le docteur Glennie l'auraient-ils mieux jugée s'ils l'avaient observée avec plus d'indulgence. Peut-être auraient-ils remarqué qu'elle était héroïque dans la misère, généreuse quand elle le pouvait, mais elle les irritait trop pour qu'ils eussent le désir de la connaître davantage. Brusquement, un samedi, elle emmenait son fils chez elle et le gardait à la maison, au mépris des règles. Le docteur Glennie se plaignit à Lord Carlisle, qui essaya une fois d'intervenir, fit connaissance avec les rages des Gordon et écrivit au docteur : « Je ne veux plus rien avoir à faire avec Mrs Byron, arrangez-vous avec elle comme vous pourrez. »
Le jugement de ses maîtres et de ses camarades confirmait Byron dans un sentiment qu'avaient fait naître depuis longtemps ses propres observations : un mépris silencieux et farouche de sa mère. Oui, pensait-il, c'était une folle. Il se sentait responsable d'elle, il lui en voulait de n'être pas l'objet possible d'une tendresse qu'il sentait vaine. Jeune, il l'avait crainte. Maintenant il la bravait. Quand elle était en fureur, elle le poursuivait à travers toute la mai- son, et c'était un spectacle tragi-comique que de voir, devant le gnome épais, fuir le bel ange boiteux.
Les vacances furent colorées par un nouvel amour, enfantin et profond, pour une cousine, Margaret Parker, « un des plus beaux des êtres charmants dont l'essence semble fugitive ». C'était une fillette de treize ans dont Byron ne devait jamais oublier les yeux noirs, les longs cils, le visage de statue grecque. « Je ne me rappelle à peu près rien qui soit égal à la transparente beauté de ma cousine, ou à la douceur de son caractère, pendant la courte période de notre intimité. Elle avait l'air d'être faite d'un morceau d'arc-en-ciel – toute beauté et paix. Ma passion eut sur moi ses effets habituels – je ne pouvais dormir – je ne pouvais manger – je ne pouvais me reposer. » Il essaya d'écrire pour elle des vers. Elle lui apparaissait comme l'incarnation d'une douceur innocente, divine qu'il avait toujours cherchée dans le monde pour rafraîchir une âme trop brûlante, et n'avait trouvée que chez deux enfants.
Pendant les vacances de cette année 1801, Mrs Byron, dans une ville d'eaux, consulta une diseuse de bonne aven- ture, alors célèbre, Mrs Williams, qui lui dit qu'elle était la mère d'un fils boiteux, que celui-ci se marierait deux fois, la seconde avec une étrangère, et que les deux périodes dangereuses de sa vie seraient sa vingt-septième et sa trente-septième année. Cette prédiction, dont on parla devant Byron, le frappa beaucoup.
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