Don Juan ou La Vie de Byron

André Maurois · Chapitre 7 sur 39

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Don Juan ou La Vie de Byron

Chapitre V

 

 

HARROW-SUR-LA-COLLINE

 

En 1801 il fut décidé que Byron, comme il convenait à son rang, entrerait dans une grande école. Harrow fut choisi; Hanson l'y conduisit. L'école n'était pas loin de Londres; de la colline sur laquelle, au milieu de grands arbres, étaient groupés ses bâtiments de brique, on décou- vrait un vaste panorama de rivières et de forêts au fond duquel, invisible et présente, était la ville. Pour Byron, qui avait alors treize ans et demi, cette montée vers des lieux pour lui si nouveaux était émouvante. Quel accueil allait réserver ce monde moqueur et cruel à un garçon boiteux et assez ignorant? Sans doute il était Lord Byron, mais on lui avait dit que personne n'en tiendrait compte ; l'ambassadeur américain venait justement d'envoyer son fils à Harrow « parce que c'était la seule école où aucune faveur spéciale ne fût attachée au rang ».

Le Headmaster de Harrow était, depuis plus de quinze ans, le docteur Joseph Drury, homme de cinquante ans environ, énergique et qui avait donné à l'école un grand prestige. Éloquent, intelligent, jamais irrité, il consacrait une grande partie de son temps à des conversations et à des promenades avec les élèves. « C'était un plaisir positif, dit l'un d'eux, que d'être réprimandé par le docteur Drury. »

Hanson présenta Byron à Drury et dit que l'éducation de cet enfant avait été négligée mais qu'il y avait en lui des qualités remarquables. Le docteur remercia l'avoué, le reconduisit et, après son départ, emmena Byron dans son bureau, essayant de le faire parler de ses études et de ses plaisirs. « Je découvris bientôt que c'était un sauvage poulain de montagne qui venait de m'être confié. Mais il y avait un feu dans ses yeux. » Drury observa que le senti- ment le plus vif de son nouveau poulain était l'orgueil et qu'il craignait, à cause de sa mauvaise préparation, d'être placé dans une classe au-dessous de son âge- Le vieux maître promit que Byron serait confié à un pro- fesseur, en leçons particulières, pendant un certain temps, et ne serait pas classé avant qu'il fût possible de le faire travailler avec ses contemporains. Cela parut rassurer un peu le nouveau.

Ses débuts à l'école ne furent pas heureux. Parmi trois cent cinquante élèves, il eût été surprenant qu'il ne s'en trouvât pas quelques-uns pour railler un infirme, par nature timide et fier. Ses jambes n'étaient pas devenues meilleures; il lui fallait porter des chaussures de forme spéciale que sa mère faisait faire à Londres chez un grand cordonnier, Sheldrake. Quelquefois, le matin, il se réveillait en sentant que ses camarades plaçaient ses talons dans un bassin d'eau, dure allusion aux soins qu'il devait prendre. Peut-être aurait-il pu apaiser ses tourmenteurs à force de soumission, mais il était loin d'être soumis. Garçon privé de père, il avait appris très jeune à mépriser toute autorité. Son esprit ne reconnaissait pas le devoir d'obéir à des êtres dont il avait découvert les faiblesses; son orgueil lui défendait de plier par prudence, à défaut de respect. Élevé par sa mère dans l'amour de la Révolution française, il en gardait une adoration pour Bonaparte, soldat de la République; il avait apporté à l'école un petit buste du Premier Consul et le défendit, de toute la force de ses poings, contre des camarades patriotes. Parce que son infirmité lui inspirait la crainte d'être dédaigné, il se montrait hautain, batailleur, ombrageux. Au physique un peu gros, mais les traits beaux, les yeux et la ligne des sourcils admirables, les cheveux d'un blond roux, bouclés. La passion qu'il met- tait en toutes choses étonnait. Il ne travaillait que par accès mais, dans les bons moments, était capable d'écrire d'un seul coup trente ou quarante hexamètres latins. Il n'appre- nait pas ses leçons mais, par ses grandes lectures, ses connaissances générales étaient vastes. Il était érudit et paresseux.

La première conquête de Byron à l'école fut celle du déli- cieux docteur Drury. Quelques expériences avaient convaincu le Headmaster que l'on pouvait conduire ce cheval de sang par un cordon de soie plus facilement que par un câble. Il ne le tenait que par un fil léger et il en était récompensé; Byron s'était attaché à son maître. C'était la première personne, ayant sur lui de l'autorité, qu'il trouvât à la fois sévère et juste. Or, il avait un grand besoin de justice. Il sentait, parce que les enfants comme les hommes sentent toujours ces choses, que Drury l'admi- rait. Lord Carlisle pria le docteur de venir lui parler de son pupille. « Il a des talents, Mylord, qui ajouteront de l'éclat à son rang, dit le docteur. – Vraiment? » dit Lord Carlisie avec surprise et il ne parut pas très satisfait.

Après le maître les camarades, lentement, cédèrent au charme de Byron. Charme très complexe, fait d'abord d'un courage sans réserves dans les paroles comme dans les actions. Rien de bas en ce garçon incapable de mentir. Personne, dans toute l'école, ne se battait plus volontiers. Il y avait en son attitude quelque chose de chevaleresque. Il s'était attaché à un enfant, William Harness, comme lui boiteux. Byron, voyant Harness maltraité par un élève plus grand et plus fort, lui dit : « Hamess, si n'importe qui vous ennuie, dites-le-moi, je le battrai, si je peux. » Robert Peel était alors à Harrow, malheureux sous une apparence hautaine. « Que faire d'un enfant qui récitait les discours de Pitt et vivait dans un monde à lui? » Le sérieux solennel du petit Peel tentait les tourmenteurs scolaires; il était brimé. Un de ses tyrans lui infligea une bastonnade; comme les coups se succédaient et que Peel se tordait de douleur, Byron s'approcha. Il n'était pas assez fort pour battre un « grand » mais, les larmes dans les yeux, la voix tremblante de terreur et d'indignation, il demanda : « Combien de coups avez-vous l'intention de lui donner? – Pourquoi, petit coquin, dit l'autre, qu'est-ce que cela peut vous faire? – Parce que, s'il vous plaît, dit Byron, je voudrais en prendre la moitié. »

Les collégiens, bons juges de caractère, reconnurent après un an que ce camarade était de métal pur. Il avait le goût des jeux et le désir d'y briller malgré son infériorité phy- sique. En particulier, il aimait à nager et à plonger; dans l'eau, son infirmité cessait d'être un handicap. Né rebelle et brave, il était l'inspirateur de toutes les aventures dangereuses. Le poulain de montagne tirait sur le fil de soie jusqu'à le casser. Quand il voyait, après une de ces équipées, le docteur Drury le regarder tristement, il en souffrait, car il aimait son maître, mais c'était plus fort que lui. Comme jadis celle de son ancêtre écossais, « sa main avait de mauvais instincts ». Quelquefois il s'étonnait lui-même des actions qu'il venait de commettre. Un flot de sang était monté; il avait frappé ou brisé. Comment s'en empêcher? Il était Byron.

Cette première année d'école avait été difficile; au début Byron avait souffert, déplu. Mais son infirmité même contribuait à faire de lui un personnage singulier et que les maîtres ne confondaient pas avec le peuple des écoliers. Parce qu'il se fatiguait vite et parce qu'il était de nature rêveuse, il cherchait souvent la solitude. On le voyait se diriger, un livre sous le bras, vers l'église qu'entourait un étroit cimetière, au sommet de la colline de Harrow. Là était une tombe sous un grand arbre, tombe d'un inconnu, John Peachey. Byron allait s'asseoir sur cette pierre qu'abritaient les branches d'un orme. La femme du docteur Drury, de sa fenêtre, le regardait monter, en sautillant péniblement, le sentier pierreux. « Voici notre Byron, disait-elle, qui roule sur la colline comme un vaisseau dans un ouragan, sans boussole ni gouvernail. »

C'était un sentiment assez complexe qui poussait Byron vers le cimetière. L'idée de la mort le troublait. Effrayé dans son enfance par tant de récits sur l'Enfer, il préférait penser que les morts trouvent un sommeil sans rêves en de tels lieux tranquilles, sous des feuilles pâles qu'agite la brise. Il venait d'apprendre la mort de sa belle cousine, Margaret Parker; elle était morte à quinze ans, celle qu'il avait appelée « le plus beau des êtres évanescents ». Il pensait à ses yeux noirs, à ses longs cils. Donc on avait couché dans un cercueil et enfoui dans le sol ce corps fragile qu'il avait tant aimé à regarder. Il s'étonnait de trouver une amère douceur à ces pensées désespérées. Sa rêverie prenait forme de phrases rythmées.

Dans une étroite cellule repose cette boue, Cette matière qui brilla de tant d'animation ; Le Roi des Terreurs l'a saisie comme sa proie; Ni sa vertu ni sa beauté n'ont pu racheter sa vie...

Les élèves qui passaient montraient de loin Byron, assis sur « sa » tombe. Il savait qu'il étonnait et que l'étonnement n'est jamais loin de l'admiration. Il y avait de la coquette- rie dans sa tristesse.

 

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