Don Juan ou La Vie de Byron
Chapitre XXI
FIANÇAILLES
Newstead. Pendant quelques mois les hommes de loi de l'acheteur avaient discuté avec Hanson; mais Hanson était dur et son contrat bien fait. Le jeune Claughton avait dû s'exécuter et Byron avait retrouvé son abbaye, plus les vingt-cinq mille livres du forfait, qui avaient permis de payer quelques dettes. Pendant quinze jours, il y fut seul. Il avait pourtant invité Torn Moore : « L'endroit mérite d'être vu, comme ruine, et je vous assure qu'on s'y est amusé, même de mon temps ; mais cela est passé. Pour- tant les fantômes, le gothique, les eaux et la désolation le rendent encore très vivant. » Mais le gothique et la déso- lation n'avaient pas tenté Torn Moore et Byron, au début de ce séjour, eut pour tout compagnon le fantôme du moine noir, qui passa à côté de lui dans un couloir et le regarda sans s'arrêter, d'un œil brillant.
Dès qu'il était seul à Newstead, Byron pensait au mariage. Pourquoi pas? Cette abbaye était triste. Il serait utile d'y avoir « quelqu'un, de temps à autre, pour bâiller de compagnie ». « Il n'aimait pas tant la solitude que le plaisir d'expliquer à une femme qu'il aimait la solitude. » Le mariage était,
de toutes les formes de l'amour, la seule 2 dont il n'eût pas essayé. Il aimait l'étonnant, le dangereux. Pour un homme de sa réputation, l'étonnant n'était-il pas le mariage? Ses conseillers intimes l'y poussaient. Lady Melbourne lui écrivait que, seule, une femme légi- time serait son salut. Augusta proposait une jeune fille de ses amies.
Byron à Lady Melbourne : Je crois que me marier serait la décision la plus sage – mais avec qui?... Je n'ai pas de cœur à donner, je n'en attends pas un en retour; mais, comme dit Moore : « Une jolie épouse est une retraite décente pour la vanité dégoûtée d'un roué. » La mienne pourrait faire tout ce qu'elle voudrait, pourvu qu'elle ait bon caractère, une façon tranquille de se conduire, et me laisse la même liberté de conscience. Ce qu'il me faut est une compagne – une amie plutôt qu'une sentimentaliste. J'ai vu assez de mariages d'amour – pour me résigner au sort commun des couples heureux. Le seul ennui serait que je devinsse amoureux de ma femme – ce qui n'est pas invraisemblable, car l'habitude a un étrange pouvoir sur mes affections. Dans ce cas je serais jaloux, et alors vous ne savez pas quel monstre une passion mauvaise peut faire de moi!
Qui choisir? Il y avait Lady Catherine Annesley, la plus jeune sœur de Lady Frances Webster. Elle était jolie, très jeune « et, je crois, une sotte. Mais je ne l'ai pas vue assez pour juger; d'ailleurs j'ai horreur d'un esprit en jupons. » Il y avait Lady Adelaide Forbes, qui ressemblait à l'Apollon du Belvédère. Il y avait l'amie d'Augusta, Lady Charlotte Leveson-Gower, aux yeux d'antilope. Il y avait cette char- mante Miss Elphinstone, avec laquelle il entretenait une coquetterie intermittente et qui lui reprochait ses caprices. Surtout il y avait Annabella.
C'était étrange, mais ces deux êtres si différents ne pou- vaient, depuis deux ans, se détacher tout à fait l'un de l'autre. Byron avait mis quelque point d'honneur, après le refus de la Princesse des Parallélogrammes, à ne montrer aucun dépit. « Je ne sais pas si je suis au-dessus des préjugés que l'animal homme conçoit en de telles occasions, mais je suis au-dessus de les montrer. » Pourtant il ajoutait : « Je dois avouer que je ne pourrai jamais oublier ce non de l'été dernier – non – même s'il devenait oui demain. » Il lui en restait un respect un peu étonné pour la seule femme qui eût osé le refuser, une vague rancune, de la curiosité. Pouvait-elle aimer, cette métaphysicienne? Il eût été plaisant d'humilier une conscience si farouche.
Le malheur pour elle était que, de son côté, elle était curieuse de cette dangereuse conquête. Flattée certes d'avoir attiré l'amant qu'appelait en vain sa folle cousine, mais convaincue aussi qu'elle seule pourrait sauver ce beau pécheur. L'amour, pour se glisser dans les cœurs bien gardés, prend d'étranges déguisements. Annabella était vulnérable par son désir de sacrifice. Depuis la demande en mariage qui avait été, dans sa vie calme, un événement dont Byron, prince de l'agitation, ne pouvait comprendre l'importance, elle s'inquiétait de ses actions. Les bruits absurdes et malveillants qui toujours couraient à Londres sur Lord Byron, la troublaient. On racontait qu'il allait emmener dans une île la fille aînée de Lady Oxford, pour l'y élever et l'épouser. On disait qu'il s'était mal conduit envers ce jeune Claughton, l'acheteur de Newstead; que Claughton par imprudence avait mis une enchère trop forte et que Byron l'avait cruellement ruiné. Ces histoires attristaient Annabella. Elle chargeait sa tante Melbourne de messages pour Byron : « Comme je n'aurai pas l'occasion de le rencontrer, je serais heureuse que vous lui disiez que j'aurai toujours plaisir à savoir qu'il est heureux, et si mon estime peut lui donner quelque satisfaction, il peut être certain que je ne croirai jamais ceux qui disent du mal de lui. » Elle espérait le revoir : « Je considère sa société comme si désirable que je courrais volontiers le risque d'être appelée Flirt pour en jouir, à la seule condition que je puisse le faire sans aucun dommage pour lui. »
Enfin la première, en août 1813, étonnante hardiesse pour une jeune fille, elle lui écrivit. Elle expliquait son atti- tude passée par un autre amour (c'était faux, mais la pauvre enfant croyait que c'était habile) ; elle offrait son amitié et donnait des conseils : « Ne vous permettez pas d'être l'es-clave du moment, n'abandonnez pas aux hasards de la vie vos nobles impulsions... Faites du bien... Mais pour faire du bien aux hommes, vous devez les aimer, et supporter leurs faiblesses. » Heigh-ho! Le Corsaire dut sourire, mais il répondit par une lettre irréprochable et de ton presque solennel : elle était la première femme qu'il eût jamais voulu mener à l'autel et probablement la dernière. Lady Mel- bourne avait eu raison de dire qu'il l'avait préférée à toutes les autres. Cela avait été vrai, cela l'était encore. « Mais votre refus ne fut pas un désappointement, parce qu'il est impossible d'ajouter même une goutte à une coupe qui déborde déjà des eaux de l'amertume. » Quant à une ami- tié : « Je doute que je puisse jamais cesser de vous aimer... mais quels que puissent être mes sentiments, ils ne vous exposeront de ma part à aucune persécution. » Comme il était soumis, sérieux, et que Lady Melbourne aurait eu peine à reconnaître en ce style son ami ! A la vérité, savait-il lui-même s'il jouait ou s'il était sincère? Comme tous les êtres de grande imagination, caméléon par nature, il créait devant lui cette jeune fille au moment où il lui écrivait. Il se souvenait d'un visage un peu rond, mais régulier, d'un très joli corps. Il voulait plaire. Il prenait la forme qui pouvait servir son dessein.
Amitié fragile, paradoxale, mais elle dura. Byron y goûtait un curieux plaisir. Il trouvait piquant de montrer à Lady Melbourne les lettres « empesées » de sa nièce. Anna- bella, troublée, se reprochait de l'avoir refusé et, sans en être encore tout à fait consciente, cherchait à obtenir qu'il s'offrît de nouveau. Ah! qu'elle se reprochait main- tenant de lui avoir dit qu'elle en aimait un autre!
Naturellement elle entreprit de le réformer : « Elle avait appris quelques-unes de ses bonnes actions ; elle savait qu'il valait mieux que sa réputation. Son rire sonnait faux; il n'était pas heureux, elle le sentait. Était-il vraiment pos- sible qu'il fût tout à fait incroyant? » Sur ce point, Byron fut d'une grande franchise : « J'en arrive à un sujet que, vous l'avez remarqué, j'ai jusqu'à présent évité – un sujet terrible – la Religion. J'ai été élevé en Écosse parmi les calvinistes dans la première partie de ma vie; cela m'a donné de l'antipathie pour cette secte. Depuis cette période, j'ai visité les plus bigots et les plus crédules des pays – l'Espagne, la Grèce, la Turquie... Mes opinions ne sont pas du tout arrêtées... Je crois certainement en Dieu, et je serais heureux si l'on m'en prouvait davantage. Si je n'ai en ce moment aucune foi implicite dans la tradi- tion et révélation d'une croyance humaine, ce n'est pas, j'espère, par manque de respect pour le Créateur, mais pour la créature. »
Elle lui conseilla de lire les ouvrages de Locke et aussi de ne pas attacher une telle importance aux preuves. « Si le système annoncé comme divin, écrivait-elle, était entière- ment compréhensible pour un esprit de capacité finie, ce serait une raison pour qu'il perdît une part de sa crédi-bilité comme émanation d'une intelligence infinie. » Mais Byron se refusait à Locke et lisait Job, Isaïe, prophètes plus sombres. Il ne niait pas; il ne croyait pas. « Je n'ai formé aucune opinion certaine; mais je considérerais la bigoterie du scepticisme comme aussi pernicieuse que la plus crédule intolérance... Pourquoi je suis ici? Je n'en sais rien. Où je vais? Question inutile. Au milieu des myriades de mondes vivants et morts – étoiles – systèmes – infinités – pourquoi serais-je anxieux au sujet d'un atome ? » Par retour du courrier, elle répondait : « C'est vrai, nous sommes des atomes dans l'univers, mais est-ce qu'un atome n'est rien, est-ce qu'il est sans prix aux yeux d'un Être infini? C'est détruire cet attribut de la divinité que de nier son pouvoir d'embrasser l'infiniment petit comme l'infiniment grand. » Jouissant de sa force d'âme, de la puissance de son esprit, elle donnait à Byron des conseils moraux : « Éprouvez la bienveillance et vous l'inspirerez. Vous ferez du bien. Si imparfaite que je sois, j'ai, moi, eu le bonheur de donner de la paix et d'éveiller la vertu. »
Elle avait le sentiment de s'approcher avec gravité d'un malade et de le soigner. Pauvre Annabella. Plus elle sentait qu'il était loin d'elle, plus elle s'obstinait à lui écrire. Elle ne pouvait s'écarter de cette étonnante image. Elle lisait ses poèmes : Le Giaour, Le Corsaire. Elle trouvait qu'il excellait dans le langage de la passion : « Sa description de l'amour me rend presque amoureuse moi-même. » Elle en parlait à tous ses amis, elle en écrivait à sa tante Melbourne. Au fond, elle était obsédée par lui, mais ne s'en doutait pas. Elle se croyait si sûre d'elle-même, si sérieuse, si savante. Lord Byron était une malheureuse et inoffensive créature, qu'elle ramènerait dans le chemin de la vertu. Elle poussait la hardiesse jusqu'à le faire inviter à Seaham par ses parents. «Je dois vous informer, écrivait-elle à sa tante Melbourne, que mon père et ma mère, ayant appris qu'il était vraisem-blable que Lord Byron revînt dans le Nord, ont cru conve- nable de l'inviter ici... Je serais très heureuse s'il acceptait l'invitation que mon père lui envoie par ce courrier... Je suis indifférente à ce que l'on peut dire et je sais que vous pensez qu'il faut être ainsi. »
Sous des dehors affectueux, nièce et tante étaient peu faites pour s'entendre. Annabella jugeait sa tante frivole, immorale; Lady Melbourne n'aimait pas qu'une jeune fille passât des mathématiques à la métaphysique. Elle était inquiète quand une femme, après lui avoir dit que ses auteurs favoris étaient les philosophes écossais, ajoutait : «Je diffère de beaucoup de gens en considérant de tels livres comme d'une grande utilité pratique – même dans les circonstances les plus simples de la vie. » La vieille dame demanda à sa nièce de lui faire le tableau des qualités qu'elle exigeait d'un mari. Elle reçut une note en forme :
Mari.
Il doit avoir de fermes principes de Devoir, gouvernant des sentiments forts et généreux, et soumettant ses sentiments à l'autorité de la Raison.
Le génie à mon avis n'est pas nécessaire, quoique désirable, s'il est uni à ce que je viens d'expliquer.
J'exige un esprit libre de soupçons et à'habituelle mauvaise humeur, – aussi une grande égalité d'affection envers moi, non ce violent attachement que des riens font soudain augmen- ter ou diminuer.
Je désire être considérée par mon mari comme une conseillère raisonnable, non comme un guide sur qui il peut implicitement se reposer...
La naissance m'est indifférente. Mais je considère de bonnes alliances comme un important avantage.
Je ne m'occupe pas de la beauté, mais je suis influencée par les manières d'un gentleman, sans lesquelles j'ai d'ailleurs peine à croire que l'on puisse m'attirer.
Je n'entrerais pas dans une famille où il y aurait une trop forte tendance à la folie.
Lady Melbourne, en lisant ce document, dut hausser les épaules. Demander à l'homme qu'on aimera « la sèche rai- son et la froide rectitude », et n'exiger de lui « ni talent, ni gaieté, ni franchise, ni bonté », lui semblait absurde. Elle accusa sa nièce de parcourir la vie sur des échasses, et non sur ses jambes comme tout le monde. Annabella protesta doucement : « Vous avez tort en croyant que je désire me passer des sentiments aimables. Je les pensais tous inclus dans le mot généreux... Loin de supposer que je puisse être conquise par un caractère de raison sèche, et de froide rectitude, je suis au contraire toujours repoussée par des gens de cette sorte... Après une explication si complète, vous m'enlèverez peut-être mes échasses, et vous m'accorderez que je suis seulement sur la pointe des pieds. »
Elle aurait été bien surprise si elle avait pu voir l'autre côté de la scène et lire ce que Byron écrivait sur ce portrait à Lady Melbourne, qui le lui avait communiqué : « Elle semble avoir été gâtée – non comme les enfants le sont d'habitude – mais systématiquement Clarisse Harlowée en une sorte de correction maladroite, avec une confiance dans sa propre infaillibilité qui la conduira, ou pourrait la conduire, à quelque remarquable erreur... Elle parle de discuter avec moi sur des sujets métaphysiques... Sérieuse- ment, si elle s'imagine que je trouve un particulier plaisir à étudier le Credo de saint Athanase, je crois qu'elle se trompe... Pour le moment je ne l'aime pas; mais je ne peux pas du tout prévoir ce qui arriverait si (comme dit Falstaff) venait « un mois de juin un peu chaud » et, sérieusement, je l'admire comme une femme très supérieure, un peu encom- brée de Vertu. » Elle eût été plus surprise encore si elle avait su qu'au temps où avait commencé cette correspon- dance, la grande curiosité de Byron était de savoir si Lady Frances Webster se déciderait ou non à tromper son mari.
Quand, au début d'août 1814, Byron, à Newstead, se demanda plus sérieusement qu'il n'avait fait jusqu'alors s'il ne devenait pas indispensable qu'il se mariât, il écrivit à Miss Milbanke : « Je vous ai toujours aimée – je vous aime – je vous aimerai toujours – et comme ce sentiment n'est pas exactement un acte de volonté, je ne connais aucun remède... Quand nos relations commencèrent, il me sembla que vous étiez la femme la mieux faite pour rendre heureux tout homme qui ne serait ni un fou ni un méchant invétéré – mais, à ce moment-là, on m'a dit que vous aviez un autre attachement et que même peut- être vous étiez fiancée... Il serait très dur d'exiger d'une femme qu'elle explique sa répugnance. Vous m'aimeriez probablement si vous le pouviez; puisque vous ne le pou- vez pas, je ne suis pas assez fat pour être surpris de ce très naturel état de choses. »
La lettre la plus modeste, la plus engageante qu'il eût jamais composée. Mais Annabella était incapable de disso- cier, comme le font inconsciemment la plupart des êtres humains, ses croyances et ses sentiments. A une ouverture qu'elle attendait depuis plusieurs mois, elle répondit par une de ses épîtres métaphysiques. Elle se demandait s'il était bien « le guide qu'elle devrait choisir pour lui servir d'exemple sur la terre, en pensant à l'immortalité ». Byron, agacé, autorisa sa sœur, qui était venue le rejoindre, à faire une autre demande en mariage (Lady Charlotte Leveson-Gower), mais il regrettait Annabella. Dès que la réponse des parents de Lady Charlotte fut arrivée, néga- tive, il dit vivement qu'il essaierait lui-même sa chance et, le 9 septembre, pour la seconde fois, demanda la main d'Annabella.
Byron à Miss Milbanke : Il y a quelque chose que je désire vous dire – et comme il est possible que je ne vous voie pas pendant un certain temps – peut-être très long – je vais essayer de le dire tout de suite. – Est-ce que les « objections » dont vous avez parlé sont insurmontables? Ou est-ce qu'une certaine ligne de conduite ou changement de ma part pourrait les lever?... Ce n'est pas sans lutte que je vous adresse, une fois de plus, cette question... Vous connaissez déjà le reste de mes sentiments – si je ne les répète pas, c'est pour éviter de faire naître, ou tout au moins d'augmenter votre méconte- tement.
Après avoir écrit cette lettre il attendit la réponse avec impatience. Augusta était alors à Newstead. Vers l'heure où la poste avait coutume de passer, elle vit Byron s'asseoir sur les marches de l'abbaye pour guetter le messager. Un matin, tandis que Byron et Augusta étaient à table, le jardinier entra et leur remit la bague de Mrs Byron, que celle-ci avait perdue bien des années auparavant, et que "cet homme venait de retrouver, en bêchant, sous la fenêtre de la chambre qui avait été celle de la Douairière. Byron y vit un présage. Presque au même moment, on apporta une lettre. « Si elle contient une acceptation, dit-il, cette bague servira pour mon mariage. »
La lettre était d'Annabella : « Il y a longtemps que je me suis juré de faire de votre bonheur le premier objet de ma vie. Si je puis vous rendre heureux, je n'ai pas d'autre pen- sée. – Je mettrai ma confiance en vous pour tout ce que je désirerai – pour tout ce que je puis aimer. La crainte de ne pas réaliser votre attente est la seule que je ressente maintenant... En réalité mes sentiments n'ont que bien peu changé à votre égard. » En même temps, et par crainte qu'il ne fût à Londres et ne reçût pas sa lettre assez vite, elle en avait écrit une seconde : « A tout hasard et pour vous épargner un moment d'anxiété, j'écris aussi dirèctement à Newstead – pour dire que j'espère que vous trouverez dans mon autre lettre tout ce que vous désirez. »
Byron, triomphant, passa la lettre par-dessus la table à Augusta qui, parfaitement inconsciente de ce que la situa- tion avait d'étonnant, déclara que « c'était la meilleure et la plus jolie qu'elle eût jamais lue », et tout de suite se sentit résolue à être une belle-sœur parfaite, ravie de voir Byron fixé, mais effaçant sans effort de son esprit vaporeux tout souvenir de l'inceste.
Byron, soudain très exalté, écrivit à Seaham trois lettres en trois jours. « Votre lettre m'a donné une nouvelle exis- tence... Il est en votre pouvoir de me rendre heureux, vous venez déjà de le faire... » Puis il expliquait qu'il mourait d'envie de la voir et de la voir le plus tôt possible : « Je pense à cette rencontre avec plus d'ardeur tremblante que je n'aime à me l'avouer. – Quand votre lettre est arrivée, ma sœur était assise près de moi et fut effrayée de l'effet produit – qui fut presque pénible un moment. » ... « Vous serez mon guide philosophe et amie. – Tout mon cœur est à vous... Voici ma troisième lettre en trois jours... » Et il terminait : « Croyez à tous mes sentiments de respect et puis-je ajouter le mot? – d'amour. »
Don Juan fiancé. La nouveauté de l'aventure l'enchantait, et vraiment il en espérait le bonheur. N'avait-il pas tou- jours désiré le mariage depuis le temps de Mary Chaworth? N'avait-il pas besoin de calme? Pouvait-il trouver meilleure épouse que cette jeune fille si évidemment vertueuse? Il ne l'aimait pas? Mais cela se fait en deux jours; il aimait si facilement. Il fallait informer Lady Melbourne : « Ma chère tante... » (C'était charmant de devenir le neveu de sa vieille amie.) Il lui faisait remarquer qu'il était bien dommage que sa nièce n'eût pas pris cette décision plus tôt; que de tour-ments, que de péchés elle eût ainsi épargnés à d'autres. Enfin tout cela était fini : « Après tout, c'est un mariage que vous avez fait... Mon orgueil (qui, disait mon vieux maître, était ma passion dominante) a en somme été épar-gné. Elle est la seule femme dont j'aie demandé la main de cette manière, et c'est quelque chose que d'avoir enfin eu son agrément. Je voudrais bien qu'une ou deux de mes idoles eussent dit Non à sa place; enfin, tout cela est fini. Je suppose qu'un homme marié ne peut plus avoir d'autres femmes? Je vous demande cela simplement comme ren- seignement. »
Il fallait aussi prévenir les amis. « Mon cher Moore, – Je vais me marier – c'est-à-dire que je suis accepté, et on espère généralement que le reste suivra. Ma mère des Gracques (des Gracques à venir) est quelqu'un que vous trouvez trop stricte pour moi, bien qu'elle soit la perle des filles uniques, et parée de la bonne opinion de toutes sortes d'hommes. » Sentiment bizarre. Il était fier, lui, le Réprouvé, de la réputation immaculée de sa fiancée. Il informa Hobhouse, Davies. Que restait-il à faire? Préve- nir Annabella favorablement envers Augusta : « Je suis très heureux d'apprendre qu'Augusta vous a écrit. C'est la créature la moins égoïste et la plus douce du monde et plus attachée à moi que personne. Elle désirait particu- lièrement me voir marié et regrette seulement de n'avoir pas eu plus tôt le plaisir de vous connaître. »... « Vous me demandez si Augusta n'est pas excessivement timide? Elle est comme un lièvre effrayé avec les nouvelles connais- sances. Mais je suppose qu'elle a fait un grand effort pour dompter sa timidité en cette occasion. Elle nourrit actuel- lement son enfant, ce qui va, je le crains, l'empêcher d'accep- ter l'aimable invitation de votre père. J'aurais souhaité de tout mon cœur que cela lui fût possible. » Tout allait le mieux du monde. Entre sa sœur et sa femme, il passerait de charmants hivers à Newstead.
Annabella, de son côté, annonçait le grand événement aux siens. Dad et Mam parlaient avec une emphase un peu inquiète des grands talents de leur futur gendre et l'attendaient à Seaham avec impatience, pour l'étudier et le juger. Leur fille écrivait à une amie d'enfance : « Ce n'est pas dans le monde qu'il faut chercher à connaître le vrai caractère de Lord Byron ; demandez à ceux qui ont vécu plus près de lui – aux malheureux qu'il a consolés, aux pauvres qu'il a bénis, aux serviteurs pour lesquels il est le meilleur des maîtres. Quant à son humeur sombre, je crains que ce ne soit moi qui en aie été responsable pen- dant les deux dernières années. » Son ignorance du carac- tère et de la vie de son fiancé avait quelque chose de pathé- tique. Le diagnostic de Byron avait été singulièrement juste quand il avait dit d'elle : « Sa confiance en sa propre infaillibilité la conduira quelque jour à une remarquable erreur. » Pendant cette première semaine des fiançailles, elle écrivait encore : « J'ai choisi d'un jugement mûr l'être le mieux calculé pour m'aider dans le voyage vers l'immortalité. » Il est, hélas! assez naturel aux jeunes filles encore ignorantes des passions de prendre leurs désirs pour des jugements.
Entre Londres et Seaham, la correspondance continuait. Byron avait essayé de rassurer Miss Milbanke sur Ses senti- ments religieux en lui disant que, s'il n'était pas croyant, il était prêt à écouter avec bonne volonté les arguments qu'elle voudrait développer, mais elle répondit qu'elle n'était pas pressée, que tout cela s'arrangerait facilement s'il l'aimait. « Cela m'a un peu déplu, l'autre jour, d'entendre dire par quelqu'un que je voulais vous convertir avant de vous épouser. » Elle était, comme tous les êtres humains, irritée par sa propre légende. Elle savait bien, elle, que ce n'était pas par prosélytisme qu'elle aimait son fiancé. Elle savait qu'elle était femme, très femme, et amoureuse de ce beau visage. Pourquoi les gens la disaient-ils froide? Elle relisait les lettres où Byron lui parlait du début de leur amour.
Byron à Miss Milbanke : Vous ne vous rappelez peut-être pas la première fois où nous nous sommes rencontrés... Je ne connaissais pas votre nom et le salon était plein de visiteurs. J'étais moi-même presque un étranger et je me sentais maladroit et timide... Je vous considérais comme la personne la plus remarquable de celles qui étaient là... Il y avait une simplicité dans vos manières qui, bien que vous ayez à peine parlé, me fit comprendre que j'étais dans la compagnie d'un être qui n'avait rien de vulgaire... Vous dites que « vous vous inspirerez de moi » – je ne vous le demanderais que si vous étiez mon infé- rieure – mais cela n'est pas... Je ne veux pas dire que je vous demanderai la protection qu'il est dans mon rôle d'apporter... – mais je veux dire que vous ne devez pas être seulement mon amour, mais ma conseillère – mon censeur – quand ce sera nécessaire.
Miss Milbanke à Byron : Je me rappelle de façon ineffaçable chacune de nos rencontres – ce premier matin, moi aussi, quand nos impressions correspondaient si bien. Avec vous, et avec vous seulement, je me sentis alors at home. Je ne peux pas m'exprimer autrement. Au lieu d'être effrayée ou repoussée, comme d'autres l'étaient, j'aurais pu vous dire toutes mes pensées, et peut-être aussi les vôtres... Il y a eu un souper où vous étiez assis entre Lady Melbourne et moi, mais vous n'avez parlé qu'avec elle; je vous ai entendu dire : « Dieu merci, je n'ai pas un ami en ce monde. » Vous ne savez pas la peine que vous avez faite à ce moment à une amie qui était assise à côté de vous. Ces mots amers me glacèrent. Quand je rentrai, dans la solitude de ma chambre, je pleurai en m'en souvenant et je priai pour demander que vous puissiez recevoir des conso- lations d'un ami sur la terre, aussi bien que de l'Ami céleste.
Byron aurait dû être ému par cette lettre, belle et sin- cère. Peut-être le fut-il un instant mais, avant de quitter Newstead pour Londres, il grava sur un des arbres du parc les initiales entrelacées de son propre nom et de celui d'Augusta.
OceanofPDF.com