Don Juan ou La Vie de Byron
Chapitre III
PRÉDESTINATION
« Et l'Êternel reçut le sacrifice d'Abel et non celui de Caïn, et Caïn fut irrité et son visage en fut abattu. Et l'Êternel dit à Caïn : « Pourquoi es-tu en colère et pourquoi « ton visage est-il abattu? » May Gray lisait la Bible à haute voix. Le petit Byron l'écoutait avec passion. Il ne comprenait pas tous les mots, mais il goûtait l'étrange et terrible poésie du Livre. Pourquoi l'Êternel refusait-il le sacrifice du pauvre Caïn? « A cause de son péché », disait May Gray. Péché? Qu'est-ce que c'était, le péché? Caïn n'avait pas encore tué Abel. Non, mais Caïn était damné, disait May Gray. Damné? Qu'est-ce que c'était, damné? Cela voulait dire que le Diable le prendrait et le ferait brûler au feu de l'Enfer, pendant l'Éternité. May Gray parlait beaucoup du Diable. Elle aimait à faire peur. Elle racon- tait des histoires de revenants ; elle disait que la maison était hantée. Le soir, en enroulant autour des petits talons malades les bandelettes trop serrées, elle lui faisait répéter des psaumes. Il aimait ce rythme fort, ces chants. Deux surtout étaient ses favoris, le premier : « Heureux l'homme qui ne marche pas suivant les conseils des méchants, qui ne s'arrête pas dans la voie des pécheurs et qui ne s'assied pas au banc des moqueurs... » Et le vingt-troisième : « L'Éternel est mon berger. Je n'aurai point de disette. –· Il me fait reposer dans des parcs d'herbe verte. – Il me conduit le long des eaux tranquilles... » May Gray éteignait la lumière. Sa consigne était de rester près de l'enfant, dans la chambre voisine, mais il savait qu'elle sortait. Quand elle était partie, il avait peur; toute l'Écosse était pleine de fantômes, la maison voisine d'un cimetière. L'enfant percevait, dans l'obscurité, des présences qui rôdaient. Il rampait le long du vestibule jusqu'à une fenêtre par laquelle il pouvait apercevoir une lumière et restait là jusqu'à ce que le froid le forçât à regagner son lit.
May Gray était sévère. Mrs Byron était folle. Un jour, elle disait : « Petit chien, vous êtes un vrai Byron, aussi mauvais que votre père. » Un autre jour elle serrait son fils à l'étouffer et remarquait qu'il avait d'aussi beaux yeux que le capitaine. Elle lui disait qu'il descendait par elle des Gordon, des seuls vrais Gordon, et que ceux-ci avaient été des seigneurs puissants, de sang royal, mais May Gray et les amis de May Gray racontaient que les Gordon avaient tué, avaient été pendus, noyés; sans doute étaient-ils damnés comme Caïn; sans doute le Diable les avait-il pris. Sa mère lui parlait moins des Byron, qu'elle jugeait de race inférieure. Pourtant il savait par sa nourrice qu'il y avait quelque part, au nord de l'Angleterre, dans un vieux château, un méchant lord qui était le chef de sa famille, que cette famille était ancienne et qu'elle avait compté de grands guerriers, des marins. Être un Byron, c'était l'emporter par une mystérieuse qualité sur ces petits garçons aux jambes solides, aux parents tranquilles, qu'il enviait. Un jour, ayant jeté une pierre à un oiseau, il atteignit une petite fille. Elle pleura. On voulait le forcer à demander pardon; il entra dans une de ses rages silen- cieuses. « Savez-vous, lui dit-il, que je suis le fils de Byron? » Une heure plus tard, il venait de lui-même apporter des bonbons à la victime.
Quand il eut quatre ans et dix mois, il fut envoyé, à quelques pas de chez lui, à l'école de Mr Bowers, dit Bodsy, où la pension était de cinq shillings par trimestre. « Je vous ai confié George pour que vous le fassiez tenir tranquille », écrivait Mrs Byron à Bodsy. Cette école était une chambre sale, basse, au sol creusé de trous par le temps. Les enfants y apprenaient à lire dans un livre de monosyllabes. God made man – Let us love him... Le petit Byron, qui avait de la mémoire, sut bientôt par cœur la première page et annonça qu'il savait lire. Il récita devant sa mère le petit couplet et ce fut un grand succès mais, quand elle tourna la seconde page, il recommença : God made man... Hélas! le texte était différent, et l'impatiente Mrs Byron gifla son fils. Retournant chez Bodsy, il apprit que : God made Satan – And Satan made sin... On parlait beaucoup de Satan et du péché dans ces écoles écossaises.
La science de Bodsy paraissant insuffisante, Mrs Byron fit donner à son fils des leçons particulières par deux pro- fesseurs du collège. L'un était Ross, petit ministre dévot, aux manières douces, qui fit faire de grands progrès à l'enfant et lui donna la passion de l'histoire. Son second maître fut un jeune homme mélancolique qui s'appelait Paterson; c'était le fils d'un cordonnier, bon latiniste. Avec lui Byron commença le latin et continua son éduca- tion religieuse car Paterson, comme May Gray, était un rigide presbytérien. Sans doute mettait-il de son mieux à la portée d'un enfant la doctrine calviniste qui était la sienne. « Nous sommes corrompus en naissant, parce que nous avons participé au péché originel. Certains hommes peuvent, en étant unis au Christ par le Saint-Esprit, être élevés à une vie de sainteté; ceux qui ne sont pas sauvés sont condamnés aux châtiments éternels. Quant à l'opération du Saint-Esprit, elle dépend du choix de Dieu, qui a prédestiné les uns à la vie éternelle et les autres à la damnation. » Cela plongeait cet enfant de sept ans dans de grandes réflexions. Était-il, lui, parmi les élus ou parmi les réprouvés? Sûrement les Byron et les Gordon, si violents, avaient presque tous été damnés. Lui-même sentait s'élever en lui des colères soudaines, involontaires ; le sang montait à son visage et pendant un instant il ne savait plus ce qu'il faisait. Peut-être était-ce le démon qui le possédait? Pourtant, à d'autres moments, il se sentait si tendre, si bon. Tout cela était effrayant. Mais était-ce vrai?
Son esprit vif suivait avec passion les événements de la Révolution française qui divisaient les gens de la petite ville écossaise. Les articles du journal d'Aberdeen avaient pour titres: La Fïiite à Varennes, Danton; les faits divers locaux étaient relégués au bas d'une colonne. Mrs Byron, aristocrate ruinée et d'ailleurs élevée en libérale par sa grand-mère Duff, professait des opinions politiques avan- cées. Elle écrivait à sa belle-sœur, Mrs Leigh, à Valen- ciennes : « Je suis très intéressée par ce que font les Fran- çais, mais je suppose que vous et moi sommes dans deux camps opposés, car je suis tout à fait démocrate et je ne trouve pas que le roi mérite d'être restauré, après sa trahison et son parjure. Bien sûr, le peuple a commis des fautes, lui aussi, mais si l'autre parti avait triomphé, il aurait été tout aussi cruel. » Le petit Byron était, comme sa mère, du côté du peuple. D'ailleurs il lisait maintenant beaucoup lui-même. Le libraire Brown, à l'enseigne de la Tête d'Homère, louait les dernières nouveautés. Mrs Byron, malgré sa pauvreté, avait pris un abonnement à ce cabinet de lecture. Son fils la suppliait de lui rapporter toutes les Histoires de Rome, de Grèce, et de Turquie. Il lisait aussi, avec une agréable terreur, le récit « du nau- frage de grand-père ». Autour de lui, on parlait de guerre. Des volontaires s'entraînaient sur la place. « Ses premiers rêves furent de gloire militaire. » « Je voudrais, disait-il, lever un jour un régiment de cavaliers. J'habillerais mes hommes en noir et je leur donnerais des chevaux noirs. On les appellerait Byron's Blacks et on entendrait parler de leurs exploits. »
Un jour de 1794, comme Mrs Byron prenait le thé chez des voisins, quelqu'un lui demanda si elle savait que le fils de Lord Byron était mort. Elle bondit. Il était surprenant qu'un homme si jeune fût mort, mais surtout incroyable que son fils fût devenu héritier du titre, de Newstead, de tous les biens de la famille, sans que personne eût pensé à la prévenir. C'était pourtant la vérité. Le fils de Lord Byron était mort en Corse, au siège de Calvi. Entre le fils du capitaine et la Pairie, il n'y avait plus que le vieillard à demi fou qui soutenait sur le lac de Newstead un combat naval contre son valet ou, couché sur le sol de la cuisine, faisait courir les grillons. La mère de l'héritier écrivit à Mrs Leigh une lettre sévère, pour protester contre le traite- ment que lui avait infligé la famille. Quelle humiliation que d'apprendre par des étrangers une telle nouvelle! Lord Byron n'allait maintenant pouvoir faire moins que d'aider la mère du futur chef de la famille à donner à celui-ci l'éducation qui convenait à son rang. Mais Lord Byron était homme à goûter un cruel plaisir en pensant à « ce petit garçon d'Aberdeen », qui, boiteux et misérable, attendait sa mort. Il ne répondit pas aux lettres et continua de dévaster, avec une sauvage méthode, le domaine et l'héritage des Byron.
Mrs Byron dut donc, malgré sa fureur, renoncer à envoyer son fils dans une école aristocratique et le laisser continuer ses études à l'École de Grammaire d'Aberdeen. C'était d'ailleurs une école de traditions vénérables, fondée en 1256 et sans doute l'une des plus anciennes des trois royaumes. Les vieux bâtiments étaient couverts en chaume de bruyère. On y faisait surtout du latin, cinq heures par jour. Les élèves étaient presque tous assez pauvres, l'argent de poche un penny par semaine. George Byron y acquit vite la réputation d'être un parfait joueur de billes. Il était aimé par ses camarades, bien qu'au début il les eût étonnés par son caractère affectueux et violent. Le portier du collège donnait souvent la chasse à ce petit garçon à cheveux et veste rouges, qui venait le narguer en boitant. Les gens de la ville l'appelaient « le petit diable boiteux de Mrs Byron ». « Un gosse très prenant, disait un de ses maîtres, mais difficile à diriger. » Malgré son infirmité il était d'un grand courage, « toujours beaucoup plus prêt à donner des coups qu'à en recevoir ». Bien que ses jambes fussent vite fatiguées, il avait appris à se battre pendant assez longtemps debout sur la pointe des pieds. Un jour, un garçon l'ayant insulté et un combat immédiat étant impossible, le petit Byron promit à l'offenseur de le retrou- ver. La semaine suivante fl. l'arrêta dans la rue et le battit avec méthode. Quand il rentra, May Gray lui demanda pourquoi il était hors d'haleine, il répondit qu'il avait dû tenir une promesse, parce qu'il était un Byron et que la devise de la famille était Crede· Biron. Hors de l'école, il prenait des leçons particulières d'écriture et de français, sans grand succès. Mais il lisait beaucoup plus que ses cama- rades. « On ne me voyait jamais lire, mais toujours en train de flâner, de faire de mauvais coups et de jouer. La vérité était que je lisais en mangeant, que je lisais au lit, que je lisais à des heures où personne ne lisait, et que j'avais lu tout ce qu'on pouvait lire depuis l'âge de cinq ans. » La Bible lui avait donné le goût de l'Orient et il aimait parti- culièrement Les 'Mille et Une Nuits, les mémoires du baron de Tott sur son ambassade en Turquie, les lettres de Lady Mary Wortley Montague et le Zeluco du docteur Moore.
Zeluco était un roman à la mode dont le héros avait, pen- dant plus d'une soirée d'insomnie, tourmenté George Byron. Comme lui Zeluco perdait son père dès l'enfance. Orphelin, il devenait « inflammable comme la poudre, jetant des éclairs de rage à la moindre provocation ». Zeluco élevait un moineau apprivoisé, l'aimait, et pourtant un jour le tuait. Vers la fin Zeluco, devenu un homme, étranglait son propre enfant. Cette histoire ravissait et inquiétait Byron. Il avait peur d'être un Zeluco et il jouissait de cette peur. Certains des Gordon avaient été des monstres aussi terribles que Zeluco.
Quand son professeur d'allemand avait voulu lui faire lire La Mort d'Abel de Gessner, il s'était réjoui d'y retrouver cette obscure histoire de Caïn, qui le hantait. La tragédie était ennuyeuse et, tout en traduisant, Byron pensait que débarrasser le monde d'un personnage aussi sot que l'Abel de Gessner ne pouvait être un crime. Mais le problème « Caïn » continuait à le troubler. Petit cerveau affamé de justice, il plaignait le Réprouvé. Pourquoi Dieu avait-il permis que Caïn tuât son frère? Pourquoi Dieu permettait-il que parfois George Byron eût envie d'être cruel, impie? Il pensait aux flammes rouges de l'Enfer. Il avait une imagination vive. A l'école, ses camarades l'écoutaient volontiers improviser des histoires qu'il tirait de ses lec- tures. L'hiver, quand un ouragan de neige bloquait les écoliers sous un abri de hasard, Byron racontait Les Mille et Une Nuits et ses amis oubliaient le froid.
En 1796, après une fièvre scarlatine, sa mère l'emmena passer quelques jours dans une ferme. Il aima les montagnes perdues dans une brume bleue, la sauvage beauté de la vallée de la Dee et du pic de Loch-Na-Gar dont le sommet apparaissait parfois au-dessus des nuages blancs de neige. Il se plut à errer parmi les rochers aux formes étranges, au pied des cascades, en sautillant de son pas difficile et en se faisant conter les histoires des chefs de bande, ses ancêtres. Lui-même était alors vêtu du plaid et du bonnet des montagnards. Il se sentait très Écossais. Un amour d'enfant pour la fille d'un fermier l'attachait à cette vallée. Celle qu'il aimait s'appelait Mary; elle avait de longues boucles d'or. Il éprouvait, quand elle était là, une émotion douce, vive. Sa sensualité était, comme sa sensibilité, précoce et vive.
Il avait découvert, dès neuf ans, que l'on peut trouver un bonheur infini dans une présence. Quand il revint à Aber- deen, il fut amoureux de sa cousine, Mary Duff, petite fille aux yeux noisette, aux cheveux bruns. Il admirait ses traits; il ne pouvait rien imaginer de plus beau. Il aimait à se promener avec elle, à s'asseoir à côté d'elle, à la caresser doucement. Il ne pensait plus qu'à ce visage, qu'aux robes de sa cousine; il n'en dormait pas; il ne parlait que de Mary Duff. Quand il n'était pas avec elle, il tour- mentait sa mère pour qu'elle écrivît à Mary Duff et l'amour donnait tant de force à cet enfant que, bon gré, mal gré, en haussant les épaules, Catherine Byron
devenait la secrétaire de son fils1.
Ah! qu'il était passionné et timide! Quand il pensait à sa jambe boiteuse, à sa démarche sautillante, il se sentait ridicule, honteux. Il aurait voulu se cacher, disparaître. Sentimental, rêveur, il devenait soudain, sans raison apparente, farouche. Quelquefois, après un long silence, il faisait un geste brutal et qui semblait inexplicable. Un jour, à table, il saisit un couteau et l'appuya si fort sur sa poitrine que sa mère fut terrifiée. Les causes de ces accès étaient d'autant plus difficiles à deviner qu'il avait une mémoire rancunière et nourrissait longtemps un ressenti- ment. Le point de départ d'une crise de rage était souvent un événement vieux de quelques semaines.
Quand il eut dix ans, en 1798, un jour arriva la nouvelle de la mort du maître de Newstead. Le Mauvais Lord avait quitté la terre. Pour quel séjour infernal? Le petit George Gordon Byron devenait sixième Lord Byron. Il était à l'école quand la nouvelle arriva. Le maître, informé sans doute par Mrs Byron, le fit appeler, lui donna des gâteaux, du vin et lui dit que son cher grand-oncle étant mort, il était maintenant un lord. Le vin, les biscuits, et le ton respectueux de son maître lui donnèrent une haute idée de sa nouvelle dignité. Le soir, en rentrant, il courut à la glace et demanda à sa mère si elle pouvait voir en lui une différence quelconque, car il n'en percevait aucune. Le lendemain matin, à l'école, sous les toits de chaume, quand on fit l'appel des élèves, le maître, en le regardant, l'appela non plus « Byron », mais Domine de Byron. Il fut incapable de répondre Adsum et fondit en larmes.
Il fallait maintenant quitter Aberdeen pour aller recueillir l'héritage et, à l'automne de 1798, Mrs Byron, son fils et May Gray partirent pour Newstead. Avant le départ, elle vendit ses meubles; tout le mobilier de la mère du jeune baron produisit soixante-quatorze livres, dix-sept shillings et sept pence.
OceanofPDF.com