Don Juan ou La Vie de Byron
Chapitre XXXIII
UN GENTLEMAN NOSTALGIQUE
Martin conclut que l'homme est fait pour vivre dans les convulsions de
l'inquiétude ou dans la léthargie de l'ennui.
VOLTAIRE.
Une fois de plus sur les eaux! Une fois de plus...
Mais que ce troisième pèlerinage de Childe Harold lui paraissait ridicule! Une fois de plus le Solitaire avait laissé s'attacher à lui un groupe hétérogène et indésirable; une fois de plus il manquait de courage pour secouer cette grappe humaine. Il lui fallait maintenant une flot- tille pour transporter de Lerici à Gênes sa famille illégi- time, ses clients et ses serviteurs. Dans le Bolivar traver- saient Lord Byron, Teresa et les Gamba; dans un autre bateau Leigh Hunt, Marianne Hunt, et la horde des petits Hunt ; dans un troisième Trelawny, important, agité, amiral de cette escadre, veillant sur les papiers et les ins- truments avec une autorité bruyante et vaine; sur une felouque étaient entassés serviteurs et animaux. « Rien n'était plus joli, dit Hunt, que de voir tous ces bateaux avec leurs voiles blanches, glissant le long des rochers, sur la mer bleue. » C'était peut-être un ravissant tableau pour Hunt qui n'était pas responsable de cette tribu; pour Byron, qui allait avoir à entretenir celle-ci et à en écouter les plaintes, le spectacle était moins agréable.
Mary Shelley avait été chargée du logement, rôle tradi- tionnel des Shelley. Elle avait loué deux maisons dans le faubourg d'Albaro, sur une colline dominant le golfe; une grande caserne de quarante chambres pour elle-même et les Hunt; pour Lord Byron une villa rose et seigneuriale, la casa Saluzzo. Le jardin, assez vaste, contenait un pavillon et une allée de cyprès à l'ombre de laquelle Byron prit l'habitude de lire ; la vue sur la mer était admirable. Dans la chambre à coucher, Fletcher reçut l'ordre d'accrocher un petit portrait d'Ada et un portrait gravé de Byron lui- même. A l'étage supérieur fut installée la comtesse Guiccioli, nata Gamba, et toute sa famille.
Pour Byron la casa Saluzzo fut, comme le palais Lan- franchi, une maison de malheur. Il avait voulu, dès les premiers jours, traverser à la nage le golfe de Gênes sous un soleil brûlant; cette expédition l'avait rendu malade; sa peau avait pelé ; il ne pouvait s'en remettre. En Angleterre, le premier numéro du Libéral avait fait scandale. Hobhouse et Kinnaird avaient écrit des lettres de remontrances. Encore y a-t-il des scandales souhaitables par leur grandeur. Celui-là n'était que ridicule. Moore, Kinnaird, Hobhouse, libéraux mais hommes du monde, avaient haussé les épaules. Byron, vexé, avait expliqué qu'il n'avait agi que par pitié, que Hunt depuis la mort de Shelley était entière- ment à sa charge, que le pauvre garçon avait une femme et six enfants. Murray, pour défendre son auteur, avait montré cette lettre. Elle était revenue jusqu'à Hunt. Toute la maison aux quarante chambres, avait attaqué le malheureux Byron.
Mary Shelley lui avait écrit, avec un irritant mélange de gentillesse déférente et de vague reproche moral : « Comment faire réussir un journal si l'un des associés le dépréciait à Londres, en le présentant comme une œuvre de charité? » En vérité, aux yeux de Byron, ce « cant » était insuppor- table. Naturellement il n'avait pas eu l'intention d'insulter à la pauvreté de Hunt; il avait connu la pauvreté; il la respectait. Mais il fallait pourtant dire la vérité; aurait-il fait un journal avec Hunt si celui-ci avait été riche? Évidemment non... « Je l'ai toujours traité avec une déli- catesse si scrupuleuse que je me suis interdit de lui donner des conseils, par crainte qu'il ne les impute à ce qu'on appelle prendre avantage de la situation d'un homme. » Il avait raison, mais Hunt ne lui pardonna pas. Si la rup- ture ne fut pas complète (parce que Hunt avait besoin de Byron), les rencontres devinrent rares et pénibles.
Hunt se promenait mélancoliquement sur les cailloux des allées, pensant à Shelley. Il n'avait plus guère de conver- sations avec Byron que sur le docteur Johnson. Byron aimait à imiter Johnson et à dire Why, sir avec emphase, en regardant autour de lui, plaisanterie usée, qui exaspé- rait Hunt presque autant que les airs de Rossini chantés par Byron dans son bain. Les visites à la casa Saluzzo devinrent très rares. Hunt préférait écrire, presque toujours pour demander de l'argent, sur un ton de ressentiment et d'ironie : « Je dois vous importuner pour vous demander cent autres couronnes et devrai bientôt, je crains, vous en demander davantage. » Il avait renoncé à « mon cher Byron », qu'il avait remplacé par « cher Lord Byron ». « Cher Lord Hunt », avait répondu Byron. Puis les commu- nications directes cessèrent et les couronnes furent remises chaque semaine à la tribu des Hunt par l'intendant de Byron, Lega Zambelli. Nouveau grief.
A la casa Saluzzo, la vie manquait par trop d'agitation et de grandeur. Byron avait aimé Teresa Guiccioli, et surtout pendant cette période de Ravenne où il allait la voir à cheval, non sans danger, entre une visite de conspirateur et un assassinat policier. Un peu plus tard, dans l'exil, à Montenero, elle avait pris à ses propres yeux figure de martyre de la Liberté. Quand Leigh Hunt l'avait vue pour la première fois, « persuadée que, pour le monde entier, elle était une héroïne marchant aux côtés du poète, elle était dans un état d'exaltation qui lui donnait un peu le masque de son emploi ». En quelques mois, de Pise à Gênes, elle changea et vieillit soudain; son visage perdit son air de naïveté passionnée; elle semblait accablée par une tris- tesse secrète. Son amant était encore « prodigieusement gouverné et tenu bien en main » par elle, mais il en était las. Il lui semblait que l'existence était devenue plus morne encore qu'au temps où, jeune inconnu, il s'enfermait à Newstead pour bâiller seul. Alors il ne connaissait au monde que Hanson et Dallas, le parent et l'homme d'affaires, les deux derniers liens de tout homme avec l'humanité. Puis il avait été le « lion » de Londres, l'écrivain le plus célèbre du monde ; on avait pu dire sans ridicule : « Napoléon et Byron. » Peu à peu le cercle enchanté se dissipait, le laissant seul sous cette dure lumière. De la solitude à la solitude la courbe de sa vie était bouclée.
S'il faisait le point maintenant, à sa manière lucide, sans complaisance, que pouvait-il noter?... Mars 1823, onze heures et dix minutes « de l'horloge », un palais rose dans une ville inconnue, une maîtresse à l'amour déjà vieux de quatre ans, le vieux père de cette femme, quelques chiens, Fletcher... Rien d'autre au monde... Oui, vraiment, la vie était plus vide encore qu'aux pires moments de l'ado- lescence. Était-ce pour cela qu'il avait souffert?... Et pourtant « il y avait une force en lui »... Sa pensée se tournait vers l'Angleterre. Pourquoi ne vivait-il pas comme un pair du royaume? Pourquoi la politique ne pouvait-elle être l'objet légitime de son activité?
Comme il avait regretté jadis les paysages de l'Orient, il regrettait maintenant ceux du Nord. Il rêvait d'un ciel gris et de ces grands nuages chassés par le vent, tels qu'on les voit en Écosse. Il envoyait Don Juan en Angleterre et décrivait avec une sorte d'amour le premier regard de son héros sur les falaises de Douvres :
Enfin elles s'élevèrent, comme un mur blanc le long
De la mer bleue; et Don Juan sentit –
Ce que même de jeunes étrangers sentent assez fortement
A leur première découverte de la ceinture calcaire d'Albion –
Une sorte d'orgueil à se trouver parmi
Ces boutiquiers hautains, qui distribuent sévèrement
Édits et marchandises d'un pôle jusqu'à l'autre
Et forcent les vagues elles-mêmes à leur payer tribut.
Juan, à travers les prairies qui ressemblent à des jardins,
allait vers cette masse puissante de briques, de fumées et de
vaisseaux :
... Londres,
Sale et brumeuse, mais s'étendant aussi loin que l'œil
Peut atteindre...
Ah! qu'il enviait à Juan ce voyage!
Pourrait-il le faire un jour? Cela ne dépendait que d'Annabella. C'était elle qui avait servi de prétexte à l'arrêt non écrit qui l'avait exilé. Si elle lui permettait de vivre à nouveau, aux yeux des Anglais, en père et en mari, tout serait oublié. Le personnage de sa femme se transformait. Il savait qu'elle était sincère, qu'elle avait de grandes qualités, que sa piété était vraie, sa vertu authentique. Pourquoi ne lui pardonnerait-elle pas? Dans sa solitude, il s'attendrissait sur elle. Il faisait deman- der au colonel Montgomery, grand ami de Lady Byron et qui traversait Gênes, s'il ne pourrait obtenir d'elle un portrait. Lui qui aimait tant à visiter presque chaque soir le musée de son passé, il n'avait rien de sa femme, pas même une lettre. Quelquefois il ouvrait le petit carnet de comptes, seule relique qui contînt deux mots de son écri- ture... Household C'était tout. Non, pourtant. Pendant le séjour à Pise, elle lui avait envoyé une boucle d'Ada, à côté de laquelle elle avait écrit la date. Était-ce un encoura- gement? Qui savait? Il esquissait une réponse : « Je dois vous accuser réception des cheveux d'Ada, qui sont très doux et très jolis, et déjà presque aussi bruns que les miens quand j'avais douze ans... Mais ils ne bouclent pas, – peut-être parce qu'on les laisse pousser. Je vous remercie pour avoir écrit la date et le nom, et je vais vous dire pourquoi; – je crois que ce sont les seuls deux ou trois mots de votre main en ma possession. Car je vous ai rendu vos lettres, et excepté le seul mot Household, écrit deux fois dans un vieux livre de comptes, je n'en ai aucun autre. »
Il n'avait pas envoyé cette lettre ; il ne savait comment elle serait reçue, mais le désir de retrouver, par Annabella et avec elle, sa place dans le monde, était vif. Il le confia, avec bien d'autres révélations sur son caractère, à une amie anglaise qui traversa Gênes en 1823, à la célèbre Lady Blessington.
Byron avait connu Lord Blessington en 1812, à Londres, et l'avait rencontré assez souvent à Watier ou au Cocoa Tree. En ce temps-là Lady Blessington était une obscure Irlandaise, qui menait une vie difficile. Elle n'avait épousé Lord Blessington qu'en 1818, après le départ de Byron. Mais Byron avait beaucoup entendu parler d'elle ; il savait que Lawrence avait fait d'elle un portrait dont tout Londres avait été fou, qu'elle avait écrit trois livres, que Torn Moore l'admirait. Lorsque, le Ier avril 1823, on lui apporta dans sa villa d'Albaro les deux cartes de Lord Blessington et du comte Alfred d'Orsay, Byron fut à la fois troublé, intimidé et ravi. Le comte d'Orsay était, comme disait Byron, un Français ami de la famille, « très jeune et une beauté ». Lady Blessington, que son lord ennuyait à périr, ne pouvait se passer de son paladin parisien. Les deux hommes dirent à Byron que « Milady » était à la porte, dans une voiture. Il y courut, de son pas difficile, s'excusa et la fit entrer.
Elle attendait cette rencontre depuis plusieurs jours avec impatience. Elle craignait d'être désappointée; elle le fut. Elle souhaitait un homme de haute taille, avec un air d'autorité et de dignité; elle voyait une tête bien ciselée et des yeux pleins d'expression, mais un être mince, petit, et presque un corps d'enfant. Comme il avait de nouveau maigri depuis son coup de soleil, ses vêtements, qui parais- saient trop grands, avaient l'air d'avoir été achetés tout faits. Il y avait dans ses mouvements une gaucherie qui venait de ce qu'il pensait à son infirmité. Le lendemain, les Blessington le virent arriver à leur hôtel, un peu gêné, très amical, et vite Lady Blessington (qui avait apprivoisé plus d'un homme) découvrit qu'il n'en était pas de plus facile à attacher que celui-ci. Aucune coquetterie ne gâta leur amitié. Milady, comme disait Byron, était extrêmement bien garantie « par son apanage parisien ». Byron croyait à l'amitié entre homme et femme, à la condition que l'amour ne s'en mêlât pas. Trouvant Lady Blessington intelligente, il lui parla avec une grande franchise, tantôt au cours de promenades à cheval, tantôt de déjeuners qu'ils allaient faire ensemble dans les villas des environs. Elle prit des notes sur ces conversations et se trouva, au bout de quelques semaines, avoir écrit un des livres les plus vivants et les plus vrais que l'on eût composés sur Byron.
Elle l'avait admirablement compris, dans toute sa complexité. Le trait essentiel lui parut être une sensibilité généreuse et maladive qui, dans la jeunesse, avait dû former la matière d'un beau caractère. Le froid précoce de la méchanceté avait empêché les graines de germer, mais n'avait pu les tuer. Lorsque Byron disait qu'il était un ange déchu, il avait raison. Il y avait en lui tous les éléments de l'ange, mais il avait trouvé les hommes si durs, si faux, que l'horreur de l'hypocrisie était devenue son sentiment dominant.
Elle l'écouta souvent analyser les sentiments des autres et même les siens; tel La Rochefoucauld, mais plus cruel encore, partout il trouvait l'intérêt et le mensonge. Il sem- blait prendre un plaisir particulier à tourner en ridicule les sentiments romanesques et, un instant plus tard, mon- trait ces mêmes sentiments avec une force telle que ses yeux se remplissaient de larmes. Elle comprit qu'il était arrivé à les railler pour s'en guérir. Elle remarqua que, s'il récitait des vers pathétiques, c'était toujours avec un air de moquerie et d'emphase comique, défense contre l'émo- tion. Il refusait de reconnaître ce qu'il y avait de grand dans son propre caractère et s'étendait avec complaisance sur ses défauts.
En religion, elle le trouvait non pas incroyant, mais scep- tique, en tout cas déiste. « Un beau jour, un clair de lune, tout grand spectacle naturel excite, lui disait-il, de forts sentiments religieux dans tous les esprits élevés. » Mais il était encore plus superstitieux que religieux et semblait offensé quand on ne partageait pas cette faiblesse. Il dit très gravement à Lady Blessington que le spectre de Shelley était apparu à une femme, dans un jardin. Il gardait son horreur du vendredi. Il était terrifié par le sel répandu, par le verre brisé.
Et pourtant, le trait qui la frappait le plus, après la bonté native de Byron, c'était son bon sens; un bon sens anti- romantique, anti-individualiste, qui surprenait prodigieuse- ment chez le moins social (par sa légende) de tous les êtres. Rarement homme avait parlé du mariage avec autant de sagesse bourgeoise. « Si des gens, dit-il, s'aiment tant qu'ils ne peuvent vivre séparés, le mariage est le seul lien qui puisse assurer leur bonheur... Je ne parle même pas de reli- gion ni de morale, bien que naturellement les difficultés soient encore dix fois augmentées par leur influence ; mais en supposant même des gens qui n'ont ni l'une ni l'autre, pour eux aussi des liaisons non cimentées par le mariage doivent produire le malheur, quand il y a quelque raffine- ment d'esprit, et cette honorable fierté qui l'accompagne. Les humiliations et les vexations auxquelles une femme est exposée en de telles circonstances ne peuvent manquer d'avoir un certain effet sur son caractère, qui la dépouille du charme par lequel elle avait conquis; cela la rend sus- ceptible et soupçonneuse... Elle devient doublement jalouse de celui dont elle dépend... et il doit se soumettre à un esclavage beaucoup plus sévère que celui du mariage, sans sa respectabilité. »
Portrait sans doute de Teresa Guiccioli, qui en effet deve- nait de plus en plus jalouse et l'était même de lady Blessing- ton. Mais c'était surtout sur lui-même que s'exerçait le pou- voir d'observation de Byron. Il se connaissait bien. « Je reviens souvent en pensée aux jours de mon enfance, et suis étonné de l'intensité de mes sentiments à cette époque ; – les premières impressions sont indélébiles. Ma pauvre mère, et ensuite mes camarades d'école, par leurs moqueries, m'avaient amené à considérer mon infirmité comme un grand malheur, et je n'ai jamais pu dominer ce sentiment. Il faut une grande bonté naturelle pour vaincre l'amertume corrosive qu'une difformité engendre dans l'esprit, et qui vous aigrit contre tout le monde. »
Il était de ces hommes qui ne peuvent jamais se consoler de la perte des illusions de la jeunesse. Il disait que c'était une erreur que d'espérer, avec l'âge, la guérison des passions. On en change seulement; on remplace l'amour par l'avarice et la confiance par le soupçon. « Voilà, disait-il, ce que nous donnent l'âge et l'expérience... Pour moi, je préfère la jeu- nesse, qui est la fièvre de la raison, à la maturité, qui en est la paralysie. Je me rappelle mon adolescence, quand mon cœur débordait d'affection pour tous ceux qui avaient un peu l'air de m'aimer; et maintenant, à trente-six ans, ce qui n'est pas très vieux, je peux à peine, en tisonnant la braise mourante de ce même cœur, ranimer une légère flamme pour y chauffer mes sentiments glacés. »
Qu'il devait plaire à cette jeune femme et la toucher, ce collégien de trente-cinq ans, sentimental incorrigible qui s'efforçait en vain au cynisme. « Pauvre Byron », avait-il dit jadis à Annabella, quand il faisait l'enfant. Pauvre Byron, disait à son tour Lady Blessington, pauvre Byron si conscient et si faible, si riche de vertu et si calomnié, pauvre Byron, « car avec son génie, son rang et sa fortune, « il est pauvre ».
Pendant ces deux mois, avril et mai 1823, les relations de Byron avec les Blessington devinrent de plus en plus intimes. Le comte d'Orsay fit son portrait et celui de Pietro Gamba. La conversation de Lady Blessington le reposa du bavardage de sa maîtresse. Il fut triste quand ses amis durent partir. A sa dernière visite, il apporta, pour chacun des trois, un souvenir. Les larmes montèrent à ses yeux. Il les sécha et fit une observation sarcastique sur son propre émoi.
Don Juan semblait se nourrir de l'ennui et de la solitude morale de Byron. A Pise, puis à Gênes, il en écrivit dix chants avec une facilité, une variété de registres et une souplesse de forme étonnantes. Le poème s'était élargi. Juan en res- tait le héros, mais ses aventures n'étaient plus qu'un pré-texte. Le sujet véritable était celui de Gulliver, celui de Candide : une satire des élites européennes. Byron n'avait jamais aimé les « classes dirigeantes ». Élevé dès l'enfance en puritain, c'est-à-dire en opposant, il n'était entré à la Chambre des Lords que pour dire à ses pairs quelques mots sévères. Dans le monde, au temps même où il semblait y vivre en grand seigneur du xvm e siècle, il s'était senti un étranger. L'orage qui l'en avait chassé l'avait meurtri, mais non surpris. Regardant maintenant, d'un observatoire plus paisible, l'Europe telle que l'avaient faite ces hommes si durs, il se plaisait à leur montrer l'échec sanglant de leurs doctrines.
On l'accusait de railler la nature humaine? Bon Dieu! Que disait-il que n'eussent dit avant lui Dante, Cervantès, Swift, Machiavel « qui, tous, savaient que cette vie ne vaut pas une pomme de terre »? Ni de l'examen de la nature, ni de celui de notre pensée, nous ne pouvons extraire une certitude. Un système en mange un autre, comme le vieux Saturne ses enfants :
Pour moi, je ne sais rien; je ne nie rien,
Je n'admets, ne rejette et ne méprise rien...
Et vous, que savez-vous, sinon peut-être que vous êtes nés pour mourir?
Cela, Byron l'avait dit dès Childe Harold, mais au temps de Childe Harold la vanité des religions et des systèmes l'avait conduit à douter aussi de l'utilité des efforts humains ; alors il n'avait parlé de la Grèce captive que pour désespérer de son sort. Maintenant, peut-être sous l'influence de ses récentes conspirations italiennes, peut-être par besoin désespéré d'action, il unissait un doute universel à une foi politique précise. Il découvrait que le scepticisme métaphy- sique n'est pas nécessairement lié au scepticisme politique. Au contraire. Si nous tous, malheureux humains, sommes engagés dans une aventure terrible et dépourvue de sens, aidons-nous les uns les autres et essayons, comme disait Shelley après Gœthe, de bâtir notre petit monde au sein du grand univers. Comme Voltaire, sceptique, avait lutté pour Calas, il voulait, lui, combattre pour la liberté.
Je veux combattre au moins en paroles
Et, si j'en avais la chance, en actions,
Tous ceux qui luttent contre la pensée...
Ce n'est pas que je flatte le peuple :
Il y a sans moi assez de démagogues,
Assez d'infidèles, pour démolir tous les clochers,
Et construire à leur place quelque chose de mieux.
S'ils sèment le scepticisme pour récolter l'enfer,
Comme le veut un dogme chrétien assez dur,
Je ne sais pas; – ce que je veux, c'est que les hommes soient
[affranchis,
Aussi bien des plèbes que des rois – de vous que de moi.
Surtout il attaquait la guerre. Il envoyait Juan au siège d'Ismaïl, pendant la campagne russo-turque, pour montrer combien pour « ces bouchers en gros » qui nous mènent, la vie humaine compte peu. Il se moquait de la gloire mili- taire, de ces coureurs de grades et de médailles, qui perdent la vie pour un galon, pour une citation où leur nom est écorché, pour l'avancement d'un Souvarov, d'un Welling- ton : « L'homme qui sèche une seule larme, disait-il, mérite plus de gloire honnête que celui qui répand des mers de sang... »
Il raillait le héros national lui-même, le Duc, « sauveur d'une nation qui n'était pas sauvée, libérateur d'une Europe encore esclave, réparateur des béquilles de la légitimité ». Le ton était fort, fait pour émouvoir une Europe alors pleine de demi-soldes. Cette poésie « moderne » devait aller au cœur de tous ceux qui s'étaient battus, de tous ceux qui avaient souffert de l'égoïsme de leurs maîtres.
Car j'enseignerai, si je le puis, jusques aux pierres
A se soulever contre les tyrans de la terre.
Ce n'était pas sans causes profondes que Don Juan conte- nait un long éloge de Don Quichotte. Le bon sens de Sancho ne manquait pas à Byron; mais l'âge qui, à la plupart des hommes, enseigne le doute et l'ironie, semblait en guérir Lord Byron. L'échec de Don Quichotte lui paraissait main- tenant plus douloureux que divertissant.
De tous les récits c'est le plus triste – plus triste encore,
Parce qu'il nous fait sourire : son héros a raison,
Et poursuit le bon droit ; – vaincre les méchants
Est son seul objet, combattre à forces inégales
Est sa devise; c'est sa vertu qui le rend fou!
Mais ses aventures forment un triste spectacle; –
Et plus triste encore est la grande morale enseignée
Par cette épopée vraie à tous ceux qui savent penser.
Redresser les torts, venger les innocents,
Secourir la vierge et vaincre le félon ;
S'opposer seul à des forces unies,
Libérer du joug étranger les peuples sans défense; –
Hélas! les sentiments les plus nobles doivent-ils être, comme
[une vieille chanson,
Un simple thème pour les jeux de la fantaisie,
Une plaisanterie ou une énigme?...
Ainsi, prisonnier du Sentimentalisme dans un jardin planté de cyprès noirs, étemel adolescent de l'esprit, Byron rêvait d'aventures glorieuses et de chevalerie libé- rale. Son devoir n'était-il pas de montrer à John Bull quelque chose de la condition de ce bas monde? Pendant quelques strophes il était Juvénal, l'Ecclésiaste. Puis son goût du passé l'entraînait. A la suite de Juan, il pénétrait une fois encore dans les salons où il avait régné et la satire devenait « ballades des amantes du temps jadis ».
Que désirait-il être? Hamlet ou Don Quichotte? L'homme passionné de justice qui ose, échoue et ne regrette pas l'échec, ou le rêveur gâté pour l'action par la pensée? Le savait-il lui-même? Il était changeant. Il mêlait encore les illusions de l'enfance à la sagesse la plus désabusée. Parfois il sou- haitait modeler l'univers et parfois il en contemplait avec résignation le mouvement étemel et fou :
Entre deux mondes la vie oscille, comme une étoile
Entre la nuit et l'aurore, au bord de l'horizon.
Combien nous savons peu ce que nous sommes !
Combien moins encore ce que nous serons ! L'étemel flot
Du temps et de la marée roule et emporte au loin
Nos bulles d'air; l'une crève, une nouvelle émerge
Détachée de l'écume des âges ; tandis que les tombes
Des empires se gonflent çà et là comme des vagues qui passent.
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