Don Juan ou La Vie de Byron
Chapitre Premier
LES BYRON DE NEWSTEAD
DANS la magique forêt de Sherwood, près de Nottingham, quelques moines en robe noire, chanoines réguliers de Saint-Augustin, vinrent errer parmi les chênes. Le roi Henry II d'Angleterre, menacé d'excom-munication pour le meurtre de Thomas Becket, avait promis au pape de faire pénitence et de doter des monas- tères. Un site fut choisi dans un vallon près d'une source et d'un étang. Les arbres tombèrent pour la gloire de Dieu et le salut de l'âme du roi. Une grande étendue de terrain fut défrichée. Les pierres grises dessinèrent des ogives, des rosaces, un cloître petit, mais gracieux. Le charme d'un paysage d'eaux et de forêts tempérait la sévérité monastique. L'abbaye avait été dédiée à la Vierge et avait reçu le nom de Newstead, le nouveau lieu, Sancta Maria Novi Loci.
La règle de l'ordre était simple. Il était interdit aux moines de rien posséder en propre; ils devaient aimer Dieu et leur prochain, vaincre la chair par le jeûne, ne rien faire qui pût donner ofíense et ne pas regarder les femmes. En outre, ils distribuaient aux pauvres des aumônes annuelles en souvenir de leur fondateur.
Pendant trois siècles, les abbés de Newstead se succé- dèrent sur les bords de l'étang. Puis la vie devint plus dure et la piété des fidèles plus avare. Le goût du savoir se répandit; les dons des souverains allèrent aux collèges, aux universités, aux hôpitaux. La communauté née du remords d'un roi fut menacée par le caprice d'un roi. « Mme Anne Boleyn n'était pas une des plus jolies filles du monde. Elle avait le teint noir, un long cou, une grande bouche, et une poitrine tombante, rien pour elle en somme que le désir du roi et ses yeux, qui étaient noirs et beaux. » Elle fut pourtant la cause d'un grand schisme. Henry VIII demanda au pape d'annuler la bulle qui avait autorisé son mariage avec Catherine d'Aragon. Le pape refusa. Les lords du parti des Boleyn dirent au roi qu'il pouvait, en répudiant l'autorité pontificale, satisfaire à la fois son amour et son amour de l'argent.
Un acte confisqua au profit de la couronne toutes les maisons religieuses qui ne possédaient pas au moins deux cents livres de revenu. Des magistrats religieux et fiscaux commencèrent une visitation des monastères. La loi, tou- jours respectée en ce pays, exigeait que l'on obtînt des moines une « renonciation volontaire ». Le docteur London devint célèbre pour son adresse à incliner rapidement les volontés. Dès que l'acte était signé, le roi prenait possession de l'abbaye, vendait ce qu'elle pouvait contenir et donnait le domaine à un grand seigneur dont il assurait ainsi la fidélité à la nouvelle église. La vente, qui ruinait les moines, n'enrichissait guère le roi. Les manuscrits étaient achetés par les épiciers, pour leurs cornets. « Vieux livres dans le chœur : six deniers. » Tel était l'inventaire d'une biblio- thèque. Quant aux clercs dépouillés, certains d'entre eux recevaient une « capacité », c'est-à-dire l'autorisation d'exercer le ministère séculier, les autres une pension de quelques shillings; presque tous quittèrent le pays et gagnèrent l'Irlande, l'Écosse ou les Flandres. « Ainsi l'Eglise devint une proie pour les vautours, ces oiseaux de carnage se parant de ses belles plumes. »
A Newstead, le docteur London fit signer l'acte de renon- ciation le 2i juillet 1539, par John Blake, prieur, et onze autres chanoines, le prieur recevant vingt-six livres de pension et chacun des autres trois livres, six shillings et huit deniers. Avant de partir, les moines jetèrent dans le lac leur charte de fondation et un lutrin surmonté d'un aigle de cuivre, qu'ils avaient pu soustraire aux soldats du docteur. Puis ils s'éloignèrent. Personne, sous les ifs de Newstead, ne pria plus pour l'âme des rois. Déjà la tête de Mme Anne Boleyn, couronnée de cheveux noirs, avait été tranchée par le bourreau. Les paysans, qui n'avaient pas vu sans regrets partir les moines, pensèrent que ceux-ci hanteraient désormais les cellules vides et que l'abbaye porterait malheur à ceux qui oseraient la racheter. Un an plus tard, le roi Henry VIII vendit le monastère pour huit cents livres à son fidèle sujet Sir John Byron, qui était connu sous le nom du « petit Sir John à la grande barbe ».
Ce Byron, qui succédait ainsi aux chanoines de Newstead, était le chef d'une des plus anciennes familles du comté. Les Byron, ou Burun, venus de Normandie avec le Conquérant, s'étaient distingués aux Croisades, puis au siège de Calais, et possédaient de grandes terres, non seulement autour de Nottingham, mais aussi à Rochdale et Clayton, dans le Lancashire. Leur devise était Crede Biron, « Confiance en Biron », car ils écrivaient ainsi leur nom, à la française, étant parents des marquis de Biron. Sir John le petit à la grande barbe transforma l'abbaye gothique en un châ- teau crénelé et ses descendants s'attachèrent à cette demeure. Cent ans plus tard l'un d'eux, fidèle ami de Charles Ier Stuart, commanda un régiment de cavalerie dans les guerres civiles avec autant de courage que d'impru- dence, chargea trop tôt à Edgehill, puis de nouveau à Marsten Moor, et pour cette double erreur fut fait pair du royaume et Lord Byron de Rochdale, tandis que le prince Rupert notait dans son journal : « Par la charge maladroite de Lord Byron, beaucoup de mal fut causé. » Mais la constance du nouveau lord valait mieux que sa stratégie. Il n'abandonna jamais le parti du roi. Newstead fut assiégé par les parlementaires; le soufre et le plomb fondu arrosèrent les vieux murs ; les miroirs d'eau qui avaient réfléchi les sons des hymnes et des psaumes renvoyèrent aux forêts les cris des mourants, les claquements des mous- quets, les appels des trompettes. Après le triomphe de Crom-well, Lord Byron escorta en France Charles II Stuart et son loyalisme ne se démentit pas car sa femme, Lady Byron, fut (nous apprend Mr Pepys) la dix-septième maîtresse du roi en exil.
Cependant autour de l'abbaye la forêt, lentement, faisait place aux champs cultivés, aux fermes, aux villages. D'im- menses troupeaux de daims vivaient parmi les chênes. Le domaine des Byron n'était plus isolé; d'autres riches familles avaient fait construire des maisons dans ces cam-pagnes. La plus belle et la plus proche était Annesley, où habitaient les Chaworth, et que reliait à Newstead une longue allée de chênes, dite Allée Nuptiale, car les deux familles étaient unies, le troisième Lord Byron ayant épousé Élizabeth, fille du vicomte Chaworth. Ce troisième Lord
Byron, qui vivait à la fin du xvne siècle, était plus qu'à demi ruiné. Le temps avait confirmé les prédictions faites au moment de la vente de l'abbaye; un moine fantôme, en capuchon noir, errait la nuit dans les couloirs voûtés et le destin de cette race n'était pas heureux. Le quatrième lord eut deux fils qui fixèrent à tout jamais la sombre légende des Byron, car l'ainé, cinquième Lord Byron, fut jugé pour meurtre par ses pairs et le cadet, marin, devint l'amiral le plus malchanceux du royaume.
L'histoire de l'assassinat, par le cinquième Lord Byron, de Mr Chaworth, maître d'Annesley, son cousin, voisin et ami, est d'une tragique puérilité. Les gentlemen du comté de Nottingham qui se trouvaient à Londres avaient l'habi- tude de se réunir, une fois par mois, à la taverne de l'Étoile et Jarretière, dans Pall Mall. Le 26 janvier 1675, la réunion habituelle s'était passée très gaiement quand une conversa- tion commença sur la meilleure manière de garder le gibier. Mr Chaworth prôna la sévérité envers les braconniers, Lord Byron déclara que la meilleure manière de conserver le gibier était de ne pas s'en occuper. Mr Chaworth, avec une certaine acrimonie, dit alors que Sir Charles Sedley (un de leurs voisins communs) et lui-même avaient plus de gibier en cinq acres que Lord Byron dans tous ses manoirs et que, sans leurs précautions, Lord Byron n'aurait plus un lièvre sur ses domaines. Lord Byron demanda où étaient les manoirs de Sir Charles Sedley. Mr Chaworth répliqua : « Si vous désirez des renseignements sur Sir Charles Sedley, il habite dans Dean Street, et quant à moi, Votre Seigneurie sait fort bien où me trouver. »
Ces mots, prononcés d'un ton sec, avaient mis fin à la conversation. Quand Lord Byron quitta la salle, il trouva Mr Chaworth dans l'escalier; les deux hommes échangèrent quelques mots, puis demandèrent à un garçon de leur mon- trer une chambre vide. Ce garçon plaça une chandelle sur la table et les deux gentlemen refermèrent la porte derrière eux. Quelques minutes plus tard, une sonnette retentit. Le maître de la taverne trouva Mr Chaworth et Lord Byron corps à corps. Mr Chaworth était gravement blessé. On le transporta chez lui, où il mourut.
Un pair assassin ne pouvait être jugé que par la Chambre des Lords. Quelques mois plus tard, Lord Byron fut invité à se constituer prisonnier, à la Tour de Londres, d'où un car- rosse escorté par des gardes à cheval le conduisit à West- minster Hall. La hache du bourreau fut placée à côté du prisonnier, le tranchant tourné vers lui. Les gentlemen de Nottingham présents le jour de l'altercation furent inter- rogés. Le premier témoin, prudent, répondit : « Mes oreilles ne sont pas des meilleures. » Un chirurgien expliqua que l'épée était entrée par le nombril et avait fait une large ouverture à l'estomac. On lui demanda si cette blessure avait été la cause de la mort de Mr Chaworth. Il dit qu'il n'en doutait pas. Puis Lord Byron plaida « non coupable ». Les avis furent recueillis, en commençant par les pairs les moins anciens et en terminant par les princes du sang. L'accusé fut déclaré innocent d'assassinat, mais coupable < d'homicide, ce qui, en vertu du statut spécial des pairs, était un acquittement. Le héraut d'armes cria : « Oyez, oyez. » Le jugement fut lu. Le Lord Chancelier brisa un bâton blanc et William, cinquième Lord Byron, fut laissé libre de retourner en son abbaye de Newstead.
A la vérité personne, parmi les amis des deux combat- tants, ne pouvait considérer le meurtrier comme un bien grand criminel, car Mr Chaworth était connu pour un spadassin querelleur. Le vainqueur garda jusqu'à la mort, au mur de sa chambre à coucher, l'épée avec laquelle il avait tué son cousin. Mais dans le pays, où depuis long- temps on l'avait appelé le Mauvais Lord, ce meurtre fit de lui un personnage terrifiant. On contait d'affreuses histoires, dont quelques-unes étaient fausses. Il n'était pas vrai qu'il eût, dans un accès de rage, tué son cocher d'un coup de pistolet et placé ensuite le cadavre au côté de sa femme pour conduire lui-même ce couple macabre; il n'était pas vrai qu'il eût jeté cette femme dans un des étangs de l'abbaye pour la noyer. Mais il était vrai qu'il était d'humeur farouche, portait toujours des pistolets à sa ceinture, avait rendu Lady Byron assez malheureuse pour qu'elle décidât de fuir Newstead, et l'avait ensuite remplacée par une servante que les villageois appelaient Lady Betty.
Sous le règne sordide de Lady Betty, l'abbaye s'était encanaillée. La servante maîtresse avait fait une étable de la chapelle gothique et transformé en écuries quelques-unes des belles salles voûtées. Quant au Mauvais Lord, le mariage de son fils unique avec une cousine germaine, mariage décidé contre l'avis du père, acheva de le séparer des hommes. A partir de ce moment sa vie devint sauvage. Il s'efforça de ruiner ses héritiers. Il paya ses dettes de jeu en chênes du parc, en abattit pour cinq mille livres et déboisa presque complètement cette admirable forêt. Walpole, qui passa par là vers ce temps, nota : « Newstead m'a enchanté! voilà certes grâce et gothique mêlés. » Mais il ajouta que le présent lord était un fou, qui avait coupé tous ses arbres « et planté une poignée de pins écossais, qui ont l'air de valets de ferme auxquels on a fait endosser de vieilles livrées de famille pour un jour de réception ». Pour achever de dépouiller son fils, Lord Byron tua dans le parc deux mille sept cents daims et loua, pour vingt et un ans, le domaine de Rochdale où l'on venait de découvrir des mines de charbon, au prix absurde de soixante livres par an.
Ses plaisirs étaient d'un enfant malfaisant. Il allait, la nuit, ouvrir les écluses des ruisseaux pour détruire les usines de cotonnades; il vidait les étangs de ses voisins; au bord du sien, il avait fait construire deux petits forts en pierre et une flotte de bat eaux-jouets qu'il lançait sur le lac. Il passait des journées entières à diriger des batailles navales entre les bateaux et les forts, qui tiraient les uns sur les autres avec des canons en miniature. Lord Byron était dans un des forts et son valet de chambre Joe Murray, allongé dansunbateau, commandait la flotte. Parfois aussi Sa Seigneurie se cou- chait sur les dalles dans la cuisine de l'abbaye et s'amusait à organiser sur son propre corps des courses de grillons qu'Elle fouettait avec des brins de paille quand ils étaient trop lents. Les domestiques disaient que ces grillons connais- saient leur maître et lui obéissaient.
La vie de son frère cadet n'avait pas été moins riche en drames. Cet autre Byron (grand-père du nôtre) était un marin, brave mais malheureux, que ses camarades appelaient Jack Mauvais Temps parce qu'il ne pouvait mettre à la voile sans que la tempête s'élevât. Comme enseigne il avait été embarqué, en 1740, à bord du Wager, qui devait prendre part à une expédition contre les colonies espagnoles, et qui échoua sur des récifs, au large de la côte du Chili. Ce fut une scène terrible; des vagues énormes se brisaient sur l'épave, un marin devint fou, l'équipage se révolta, le capitaine dut tirer sur ses hommes à bout portant. Cepen- dant le jeune Byron composait un récit du naufrage, qu'il publia plus tard sous le titre de Naufrage du Wager, « conte- nant le récit des grands malheurs soufferts par lui et ses compagnons sur la côte de Patagonie ». Ce récit eut quelque succès et devint une manière de classique de la mer.
En 1764, le capitaine de frégate Byron reçut l'ordre de faire, sur le vaisseau le Dauphin, un voyage de découvertes autour du monde. Il traversa le détroit de Magellan, revit la Patagonie et acheva son tour du monde avec une telle rapidité qu'il ne découvrit aucune terre, hors des îles du Désappointement. « En fait, dit son biographe, il y avait tant de terres inconnues à découvrir sur sa route qu'il dut avoir grand-peine à les éviter. » A son retour, cet explorateur discret fut nommé gouverneur de Terre-Neuve, puis amiral, et commanda en 1778, pendant les guerres américaines, une flotte chargée d'arrêter celle, française, du comte d'Estaing. L'amiral Byron mit à la mer une première fois et rencontra une tempête, qui coula un de ses vaisseaux et en désarma plusieurs autres. Une seconde fois, il trouva d'Estaing mais, fidèle aux traditions de sa famille, attaqua trop tôt et fut battu. Après cela on ne lui confia plus de commandement et il mourut en 1786.
L'amiral Byron avait eu deux fils. L'aîné, John (père de notre héros), fut soldat; le second, George Anson, marin. John avait fait ses études dans une académie militaire fran- çaise. Il entra aux Gardes, servit, presque enfant encore, dans les guerres d'Amérique, mérita par la violence de son caractère, l'étrangeté de ses actions et le chiffre de ses dettes le surnom de Jack le Fou et, en revenant à Londres, à vingt ans, fit la conquête de la marquise de Carmarthen, jeune femme d'une grande beauté. Le mari, Lord Carmar- then, futur duc de Leeds, chambellan du roi, était un homme doux et cultivé. Sa femme préféra sans doute la folie du jeune Byron car, dès qu'elle fut, par la mort de son père, devenue baronne Conyers et héritière de quatre mille livres de rente, elle s'enfuit avec son amant, abandon- nant le chambellan et trois enfants. Lord Carmarthen demanda le divorce et l'obtint.
Le jeune couple vécut quelque temps dans le château d'Aston Hall, maison qui appartenait à Lady Conyers, puis alla en France pour fuir à la fois les mauvaises langues et les créanciers. Lady Conyers y mit au monde une fille, l'Honorable Augusta Byron, et mourut, en 1784, des mauvais traitements de son mari, dirent à Londres les gens du monde, d'une imprudence, dirent les Byron, car elle avait .chassé à courre relevant à peine de couches. Avec elle disparaissait sa pension, qui était viagère.
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