Don Juan ou La Vie de Byron

André Maurois · Chapitre 25 sur 39

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Don Juan ou La Vie de Byron

Chapitre XXII

 

MARIAGE

 

Think you, if Laura had been Petrarch's wife,

He would have written sonnets all his life?

BYRON.

Donc il était assez fier de sa conquête, mais ne pouvait se décider à partir pour Seaham. Le prétexte était Hanson, l'homme de loi méfiant, qui exigeait un projet de contrat en- bonne forme. Bien que chargé de dettes, Byron ne voulait pas faire un mariage d'argent. Certes il étajt heu- reux d'ajouter quelques rentes à un revenu insuffisant, mais les arrangements qu'il proposait étaient généreux. Sir Ralph Milbanke, jadis fort riche, avait beaucoup dépensé pour ses élections; il donnait à sa fille, en dot, mille livres de rente, dont trois cents devaient aller à Lady Byron comme argent de poche, et sept cents à Lord Byron, pour toute la durée de sa vie. Annabella serait un jour héritière de Lord Wentworth qui lui laisserait sept ou huit mille livres de revenu, lesquelles, d'après la loi, seraient partagées entre elle et Byron. Mais d'autre part Byron reconnaissait à sa femme, par contrat, un capital de soixante mille livres à prendre sur la valeur de Newstead et estimé à deux mille livres de revenu.

L'ensemble de ces négociations laissa une impression assez pénible à Byron et à ses amis ; Hanson et Hobhouse jugèrent que les Milbanke étaient rapaces. Lady Melbourne déclara ce Hanson insupportable. Byron tenait surtout à ce que l'on sût que Miss Milbanke n'était pour rien dans ces discussions. Quant à lui, on ne pouvait dire qu'il l'épousât pour sa fortune, puisque tout ce qu'il gagnait à ce mariage était un accroissement de revenu très infé- rieur à l'accroissement de dépenses qu'apporteraient un ménage et des enfants. Non, il l'épousait parce que c'était une « sensation », parce qu'il éprouvait le besoin d'une « conseillère », et même parce qu'à certains jours il croyait l'aimer, à sa manière. Mais rien ne l'ennuyait plus que de faire le voyage de Seaham pour voir « mon vieux père et ma vieille mère » et pour aller jouer un rôle de soupirant à la manière classique. « Je voudrais pouvoir me réveiller un matin et me trouver marié. » Timidité peut-être. Crainte vague aussi d'un avenir si différent du passé. Invincible répugnance à quitter ce qu'il avait. Mais surtout timidité. Byron à Lady Melbourne : « Dès que je pourrai aller à Seaham, j'irai, mais je me sens très bizarre au sujet, non d'elle, mais du voyage; ce n'est rien que timidité, et une haine des étrangers que je n'ai jamais pu dominer. »

En attendant, pendant ce bel automne de Londres, il jouissait avec un plaisir enfantin de ses dernières semaines de célibat. Il habitait la retraite blanche et noire, ravissante, de l'Albany, mais soupait presque tous les soirs chez le jeune banquier Douglas Kinnaird, grand ami de Hobhouse. Il y avait là Torn Moore, que l'on mettait au piano pour qu'il chantât ses mélodies irlandaises. Kinnaird avait un admirable brandy et, quand Byron en avait bu plusieurs verres, il devenait sentimental. Moore chantait La Bien- aimée perdue ; Byron, rêveur, pensait à Augusta et à Mary Chaworth. La musique, comme les parfums, avait le pouvoir de le transporter parmi des scènes du passé et de les évoquer avec une force qui bannissait entièrement le présent.

Pauvre Mary, il avait d'elle de tristes nouvelles. Elle traversait une crise de folie. Cela lui était arrivé à Hastings, dans la maison même où Byron avait vécu avec Augusta. On l'avait ramenée à Londres. On disait que c'était assez grave et qu'il avait fallu l'enfermer... Une Ophélie conju- gale? Autre drame parmi les êtres qu'il avait aimés. Vraiment il ne leur portait pas bonheur... L'acteur Kean faisait des imitations; il était drôle; Augusta aussi faisait bien les imitations... Jackson arrivait, gentleman boxeur, faisant rouler ses muscles sous son habit brodé. Avec lui Byron redevenait un enfant, disciple avide de plaire. Il citait des boxeurs célèbres, essayait d'analyser leur style. Un verre de brandy. Byron avait les larmes aux yeux. Kinnaird et Hobhouse riaient comme des fous. Tard dans la nuit, on mettait encore Moore au piano. Il chantait :

The time I've lost in wooing,

In watching and -pursuing

The light that lies

In woman's eyes,

Has been my heart's undoing.

Tho' Widsom oft has sought me,

I scorn'd the lore she brought me,

My only books

Were woman's looks,

And folly's all they've taught me.

And are those follies going?

And is my proud heart growing

Too cold or wise

For brilliant eyes

Again to set it glowing?

No, vain, alas J th'endeavour

From bonds so sweet to sever;

Poor Wisdom's chance

Against a glance

Is now as weak as ever.

La chance de la pauvre Sagesse était aussi faible que jamais... C'était profond, sous cette apparence de légèreté, ce que chantait Moore. Et lui aussi, George Gordon Byron, le Mauvais Lord, il allait se lier à la Sagesse. Se sentait-il devenir un autre homme? Non, et il commençait à avoir grand-peur que tout cela ne tournât fort mal.

Enfin, au début de novembre, il se décida à partir pour Seaham... Un tout petit port de mer : quelques cabanes de pêcheurs, une plage rocheuse. La maison des Milbanke n'était pas loin de la mer. Quand la voiture de Byron s'arrêta devant la porte, Annabella était dans sa chambre, lisant. Elle descendit, le trouva seul dans le salon, près de la cheminée. Elle lui tendit une main qu'il baisa. Tous deux restèrent silencieux. Enfin il dit, très bas : « Nous ne nous sommes pas vus depuis longtemps. » Elle murmura qu'elle devait chercher ses parents et sortit.

La vie familiale de Seaham éveilla dès cette première rencontre le sens du ridicule, si vif chez les Byron. Ces trois êtres étaient, les uns pour les autres, naturels, gais et affectueux, mais le bonheur et le naturel d'un groupe sont souvent incommunicables. L'humour de Byron, bien plus proche de celui du doyen Swift que de celui du vicaire de Wakefield, était de tout autre classe que la gaieté des Milbanke. Byron riait de la religion, du gouvernement, de la folie des hommes et de leurs vices. Les Milbanke cultivaient des plaisanteries de couvent sur les puces, sur les jambes, sur la nourriture. Sir Ralph trouva pour- tant grâce devant son gendre. Il était ennuyeux, il racon- tait des histoires interminables, mais se montrait « un parfait gentleman » et jouait bien le rôle conventionnel de beau-père. Lady Milbanke avait toujours déplu à Byron. Chez elle, il la trouva difficile à vivre, excitée, autoritaire. Sa grande haine était sa belle-sœur Melbourne. Elle aimait à s'occuper d'affaires. Elle voulait gouverner sa fille et son mari qui faisaient alors bloc contre elle.

Mais Annabella elle-même déçut Byron. Dès qu'il la revit, il sut qu'il s'était trompé. Quand il était loin des femmes, il construisait un roman autour d'elles. S'il ne les rencontrait plus, elles occupaient paisiblement leur niche dans ce musée de divinités défuntes qu'était l'esprit de Byron; devaient-elles jouer en personne le rôle, presque toujours inhumain, qu'il leur avait distribué, elles étaient perdues. D'Annabella il avait attendu, le Diable savait pourquoi, qu'elle fût une femme à la fois séduisante et forte, capable de se faire aimer de lui et de le guider. Plus d'un poète a fait ce rêve d'un être qui aurait à la fois le charme d'une maîtresse et la sagesse gaie d'une camarade. Mais quand une femme est amoureuse, elle l'est avec toutes les faiblesses de l'amour. C'était ce que Byron ne pouvait comprendre, surtout quand il s'agissait d'Annabella.

Silencieuse, terriblement silencieuse, une jeune fille fraîche, pas très jolie, le regardait d'un air interrogateur qui le troublait extrêmement. Elle cherchait à le comparer à une image abstraite de l'homme de génie, de l'homme vertueux. Il le sentait et cela le gênait. Surtout elle était trop intelligente; elle analysait tout ce qu'il disait. Mais il disait n'importe quoi, tout ce qui lui passait par la tête, « ne fût-ce que pour s'empêcher de bâiller ». De ses bou- tades brutales, dont riait une Lady Oxford et que n'écou- tait jamais une Augusta, Annabella tirait de savantes déductions. Le moindre changement de ton était soumis par la mathématicienne à un calcul de probabilités senti- mentales. Elle faisait de l'amour une équation. Tantôt leurs caractères étaient trop semblables et tantôt ils ne l'étaient pas assez. Elle le submergeait de beaux sentiments. Elle se décrivait envahie par les scrupules; elle voulait rompre les fiançailles; en outre elle était malade tous les trois jours, on ne savait de quoi. Byron d'un œil lucide, sans amour, la mesurait, et la jugeait « une parfaitement bonne personne », mais une anxieuse, destinée à se tour- menter toujours, et (ce qu'il haïssait le plus chez une femme) une romanesque. Il avait toujours dit : « Je cherche dans le mariage une compagne, une amie – plutôt qu'une sentimentaliste. » Du matin au soir, dans cette maison, on ne parlait que de sentiments. Il se crut revenu au temps de Caroline Lamb et, pendant quelques jours, pensa que ce mariage ne se ferait jamais.

Il avait souvent analysé avec sa vieille conseillère tactique ce,qu'ils appelaient tous deux en riant « la méthode cal- mante », la seule qui, lui avait enseigné Lord Melbourne, puisse jamais réussir avec les femmes et qui consiste à rem- placer les paroles par des gestes, les arguments par des caresses et les réponses par des baisers. « En fait, et entre nous, c'est vraiment amusant; à ce point de vue elle est comme une enfant, et en la caressant on peut très bien la

rendre gentille et de bonne humeur... » Les passions parais- saient même plus fortes que la vieille tante ne l'avait sup- posé. De cela Byron n'avait encore que des signes indirects, « mais pourtant mes observations me conduisent à le devi- ner. Elle ne peut s'en rendre compte, et je ne le pourrais pas moi-même si je n'avais l'habitude de traiter minutieu- sement de tels cas d'après les indications les plus légères, et naturellement je ne l'informe pas de mes découvertes. »

Il fut bientôt évident que la « méthode calmante » avait eu sur Annabella un effet certain, qui avait été de la rendre plus éprise que jamais de Byron. Le monde et sa tante Mel- bourne avaient commis une grande erreur en la croyant froide parce qu'elle était pure. Les femmes froides sont celles qui font de l'amour un jeu. Une Annabella qui, pendant toute son adolescence, s'est gardée pour un sentiment qu'elle veut unique, s'y abandonne, quand enfin elle espère l'avoir rencontré, avec un élan total du corps aussi bien que de l'âme.

Sa première lettre, après cette visite, fut à la fois humble et passionnée : « Très cher Byron, si je me repens, vous n'aurez pas la satisfaction de le savoir. Si notre séparation actuelle, la dernière j'espère, vous épargne l'anxiété que mon visage troublé vous a quelquefois donnée, tant mieux... Êtes-vous tout à fait sûr que je vous aime? Pourquoi en avez-vous douté? C'est votre seule offense. Quant à mes offenses, il ne faut pas que j'y pense trop. Je voudrais que nous soyons mariés; alors je ferais de mon mieux et je ne me querellerais plus avec moi-même pour mille choses qui vous sont indifférentes. J'espère que vous allez m'écrire une leçon. Je l'étudierai con amore... Veux-tu me prendre sur ton cœur, ce cœur qui sera mon abri « jusqu'à ce que la mort nous sépare »? Ne m'en chasse pas par représailles, comme tu m'en as menacée. Toujours à toi. » Et le lendemain : « Mon Byron, je n'étais certainement pas moi-même pendant votre séjour... Avant que vous ne me jugiez définitivement, attendez de me voir moi-même. Moi-même, ce n'est pas du tout la personne grave, didac- tique, désastreuse, qui a pu vous apparaître – je ne suis comme cela que sous l'empire d'une grande anxiété... Ceux qui me connaissent comme animal domestique ont eu beaucoup plus de raisons de se plaindre de ma folie que de mon bon sens... »

Pauvre Sagesse, comme chantait Moore, pauvre Sagesse qui cherche toujours pour plaire à prendre ce masque de la Folie qui lui va mal. Annabella, vierge amoureuse, signait : ta femme. La réponse arriva de la propriété d'Au- gusta, Six Mile Bottom; elle était signée : votre dévoué, Byron. Il lui demandait si, pendant qu'il en était temps encore, elle était tout à fait sûre qu'elle ne regretterait rien. « Je serai trop heureuse, répondit-elle, il n'y aura pas de retour en arrière... Je vous souhaite, je vous désire, mon Byron, plus à chaque heure. Toute ma confiance est revenue pour ne plus jamais s'évanouir. » Soit. Le sort en était jeté. Elle voulait sa perte. Il avait promis. Crede Biron.

Il lui avait dit en la quittant que cette séparation serait brève, mais une semaine, puis deux, se passèrent à Seaham et Byron ne revint pas. Il était à Londres, buvant le brandy de Kinnaird. Il n'avait plus aucun prétexte à donner. En vain Annabella écrivait-elle que son père composait un épi-thalame, que tous les cousins Milbanke avaient envoyé leurs cadeaux, même Caroline (Timeo Danaos et dona ferentes, avait répondu Byron), que le gâteau de noces était cuit, que tout était prêt pour le grand spectacle et que, si le fiancé ne se décidait pas à venir, il faudrait sans doute supprimer le rôle du mari, comme celui du Prince de Dane- mark dans Hamlet... En vain, devenue très hardie, lui écrivait-elle qu'elle allait faire une visite à 1'Albany un de ces jours s'il restait parti plus longtemps. Menace à la fois plaisante et sérieuse. Elle désirait passionnément le revoir. Ses lettres n'étaient plus d'une belle dévote culti- vée; elle ne savait que répéter sous toutes les formes : Je vous aime. « Si, quand vous étiez là, vous m'avez souvent trouvée la femme la plus silencieuse du monde, c'était parce que je ne pouvais penser à rien d'autre. »

Z I1 fit remettre le mariage, donnant comme prétexte que Hanson ne trouvait pas d'acquéreur pour Newstead. On ne pouvait pourtant se marier sans avoir un revenu suffi- sant. Miss Milbanke protesta; cela lui était égal; si l'on vivait simplement, on n'avait pas besoin d'une grande for- tune. Que Byron revînt. Ses parents commençaient à le trouver peu empressé. Sir Ralph entrait sans cesse dans la chambre de sa fille, pour lui demander des rimes pour son epithalame : « Papa dit : « Fuyez, moments trop longs, « jusqu'à ce qu'il revienne! » et ma mère coud avec plus d'ardeur depuis que vous avez parlé de samedi prochain. – Très chéri – vous et le bonheur arriverez en même temps. »... « En ce qui concerne le bonheur, répondait-il avec son terrible bon sens, il serait assez présomptueux de se sentir trop certain d'une félicité ininterrompue, d'autant plus que cela dépend moins des personnes que des choses... » Quelques jours avant le mariage, il lui demanda encore de bien réfléchir. Enfin, le 23 décembre : « Très chère Annabella, si nous nous rencontrons, que ce soit pour nous marier... Si l'on devait se décider à remettre la chose – il vaudrait mieux s'y décider de loin. » Peut-être, dans ses hésitations, entrait pour une part assez grande le regret de renoncer à Augusta qui continuait à lui écrire des lettres tendres, incohérentes et remplies de croix sym- boliques.

Byron avait prié Hobhouse d'être son témoin et de faire avec lui le voyage en chaise de poste. Avant le départ, ils allèrent ensemble chercher la licence de mariage. Au fonctionnaire qui la lui remit, Byron dit : « Dites-moi, monsieur, quelle est la proportion des gens qui viennent vous voir, d'abord pour se marier, et ensuite pour se déma- rier? »

Il avait été convenu que le voyage se ferait en deux jours, mais le fiancé saisit toutes les occasions de perdre du temps. En passant à Six Mile Bottom, il décida de s'arrêter un jour chez Augusta et, comme il voulait être seul avec elle, envoya Hobhouse à Newmarket. Il passa donc le jour de Noël avec sa sœur et, de là, écrivit une dernière lettre à Seaham : « Me voici arrivé jusqu'à ce point de mon voyage, et aussi réchauffé qu'un homme peut l'être par l'amour quand le thermomètre est au-dessous de Dieu sait quoi... J'ai la licence... – C'est une étrange composition, mais qui nous permet de nous marier dans la maison; je vous en prie, faisons-le. Je suis sûr que nous attraperons des rhumes si nous nous agenouillons ailleurs... Augusta a très bonne mine... Je vous souhaite de la gaieté et du mince- pie – C'est Noël! »

Byron et Hobhouse partirent le 26, et mirent quatre jours pour aller à Seaham sous la neige et la pluie. « Le fiancé de plus en plus moins pressé », disait Hobhouse. Toute la maison était émue de leur retard. Lady Milbanke, malade d'angoisse, avait dû monter dans sa chambre et se mettre au lit. Annabella fondit en larmes au moment où ils entrèrent. Hobhouse, très gêné, cherchait en vain une excuse. Il n'y en avait aucune, sinon le peu de hâte de son compagnon. Pour détourner l'attention et rompre un silence orageux, il déplia son cadeau : c'étaient les Œuvres complètes de Byron, reliées en maroquin jaune. Il regardait avec curiosité la fiancée. Elle n'était pas très belle, pen- sait-il, « assez mal fagotée, avec une robe beaucoup trop longue, bien qu'elle eût de jolies chevilles ». Surtout elle était terriblement silencieuse, mais avait l'air modeste et raisonnable. Elle paraissait amoureuse de Byron et passait son temps à le regarder avec une admiration qui la rendait muette. Au dîner, Lady Milbanke n'ayant pu descendre, Sir Ralph parla seul. Hobhouse le trouva un peu radoteur, mais bon homme, et doué d'un certain sens de l'humour. Il y avait là aussi deux clergymen, le révérend Mr Wallis, recteur de Seaham, et le révérend Thomas Noel, recteur de Kirkby Mallory.

La conversation s'engagea sur des sujets ecclésiastiques. Sir Ralph raconta des histoires sur l'évêque de Durham qui, snob, écrivait au fils d'un lord : « L'amitié que j'ai pour le lord votre père, et la situation particulière dans laquelle je me trouve vis-à-vis du lord mon Dieu... » Puis il parla longuement de l'archevêque de Cantorbéry. Byron et Hobhouse se regardaient. En sortant de table, Byron dit à son ami : « Je me souviens qu'un jour, à dîner, Lady Caro- line Lamb a dit à George Lamb : « George, quel est le sep- « tième commandement? » et George a répondu : « Tu ne te « tracasseras point. »

Le lendemain matin, 31 décembre, Hobhouse descendit le premier et alla se promener au bord de la mer. C'était un clair et beau jour d'hiver. Il regarda les vagues avec tristesse. Il n'attendait plus rien de bon de ce mariage. Pourtant Annabella lui devenait sympathique; l'ayant regardée pendant toute la soirée, il commençait à comprendre qu'on pût l'aimer, ou au moins éprouver pour elle un tendre intérêt. Le soir ils firent, entre hommes, une répétition comique de la cérémonie. Hobhouse jouant le rôle de Miss Milbanke, Hoare celui de Sir Ralph et Noel officiant. Vers minuit, ils allèrent voir la mer, puis se souhaitèrent une bonne année. La soirée avait été très gaie.

Le Ier janvier, Byron et Hobhouse se promenèrent ensemble au bord de la mer. La journée parut longue et mélancolique. Le soir, après le dîner, Byron dit : « Hob- house, ceci est ma dernière nuit; demain j'appartiendrai à Annabella. » Le lendemain 2 janvier, jour fixé pour le mariage, Byron en se réveillant aperçut son habit de noces préparé par Fletcher et cette vue le rendit très sombre. Quand il descendit pour le breakfast, il trouva Noel en vêtements sacerdotaux et Lady Milbanke si émue et si tremblante qu'elle ne put arriver à leur verser le thé. Un instant plus tard Hobhouse arriva, en gants blancs. Dans le salon, les domestiques plaçaient des coussins sur le plancher; on en avait mis deux, un peu en avant, pour les époux. Byron alla faire un tour de jardin et dit qu'on l'appelât le moment venu. Enfin Annabella descendit, en robe de mousseline blanche, très simple et tête nue. Elle semblait maîtresse d'elle-même. Elle était accompagnée de sa gouvernante, Mrs Clermont. On chercha Byron. Il entra et s'agenouilla à côté de sa fiancée. Les coussins étaient durs et il faisait une grimace qui lui donnait l'air dévot et recueilli. Le révérend Thomas Noel lisait le service. Annabella, calme, la tête tournée, regardait fixement Byron.

Il n'entendait pas; il ne voyait pas. Devant ses yeux était comme un brouillard; il pensait (Dieu savait pour- quoi) à la scène de séparation avec Mary Chaworth. Il évoquait cette chambre d'Annesley, cette longue terrasse, ces prairies, ce beau visage, que maintenant convulsaient les terreurs de la folie. Il fut arraché à sa rêverie par les phrases qu'il devait répéter : « ... Je te fais part de tous mes biens terrestres. » Il regarda Hobhouse avec un demi- sourire. Les cloches de la petite église de Seaham sonnèrent. Quelques coups de fusil furent tirés dans le jardin. Le révé- rend Thomas Noel se tut. Des voix qui le félicitaient, des mains qui serraient la sienne, apprirent à Byron qu'il était marié.

La nouvelle Lady Byron disparut un instant pour changer de robe, et revint vêtue d'une pèlerine ardoise bordée de fourrure blanche. L'émotion creusa le rouge visage de Sir Ralph; les yeux de Lady Milbanke se remplirent de larmes ; Hobhouse, fidèle à ses devoirs, mit la mariée en voiture. «Je vous souhaite beaucoup d'années de bonheur, dit-il. – Si je ne suis pas heureuse, répondit-elle, ce sera ma faute. » Puis Byron monta à son tour et serra fortement la main de Hobhouse. Le valet de pied referma la portière. Byron sem- blait ne pouvoir se décider à abandonner la main de l'ami fidèle. Par la fenêtre de la voiture il la reprit et, quand les chevaux partirent, la tenait encore. Hobhouse se retrouva seul, triste, avec les parents d'Annabella. Lady Milbanke lui demanda « si elle ne s'était pas très bien comportée, tout comme si elle avait été la mère d'Iphigénie ». « Pour moi, dit Hobhouse, il me semblait que je venais d'enterrer un ami. »

 

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