Don Juan ou La Vie de Byron
Chapitre XXX
CHEVALIER SERVANT
Les hommes sont souvent plus heureux qu'ils ne voudraient.
ALAIN.
Une fois encore le printemps chassa les fièvres de Venise. Les remous légers du Grand Canal battaient les pieux où s'enroulaient des spirales bleues et blanches. Fletcher engraissait. Deux nouveaux bouledogues avaient été ajoutés à la ménagerie. Dans le coffre au trésor, les sequins d'or montaient. Déjà le cœur du Sentimental voletait, cher- chant à se poser. Une jeune Vénitienne tenta Byron; il tomba dans le canal en essayant d'escalader ses fenêtres. La famille, fort noble, lui envoya un prêtre et un commissaire de police; à tous deux il offrit du café; tout s'arrangea. La jeune fille, elle, souhaitait qu'il répudiât sa mathéma- ticienne. « Voulez-vous, dit-il, que je l'empoisonne? » Elle ne répondit pas. Il admira les passions des terres du soleil, puis retourna dans le monde, en quête d'une proie.
A la conversazione Benzoni lui fut présentée une comtesse Guiccioli, toute jeune, cheveux blonds Titien, belles dents, boucles massives, les jambes un peu courtes mais le buste ravissant. Elle était mariée depuis un an avec un seigneur sexagénaire. Byron se rappela l'avoir rencontrée jadis, trois jours seulement après ce mariage. Elle n'avait pas alors paru le remarquer, l'usage étant qu'une jeune femme attendît au moins une année avant de prendre un cicisbeo. A la seconde rencontre, elle fut tout de suite conquise. « J'étais fatiguée ce soir-là, écrit-elle, car on se couche tard à Venise, et c'était avec grande répugnance et seulement pour obéir au comte Guiccioli que j'étais allée à cette soirée... Ses manières nobles, le ton de sa voix, les mille enchantements qui l'entouraient, faisaient de Lord Byron un être si supérieur à tous ceux que j'avais vus, qu'il était impossible qu'il ne fît pas la plus profonde impression sur moi. » Byron, en quittant le salon de la comtesse Benzoni, glissa un papier dans la main de Teresa Guiccioli. C'était un rendez-vous; elle y alla et, depuis ce moment, ils se virent chaque jour.
Elle se jugeait libre. Les lois non écrites du mariage étaient, en cette province, bien définies. Une fille était enfermée dans un couvent jusqu'à seize ans; puis on lui cherchait un mari riche; plus il était vieux, mieux cela valait. La jeune personne voyait quelquefois son fiancé dans le parloir du couvent. Elle était trop heureuse d'avoir, au prix de son corps, sa liberté. D'amour, il n'était question ni de part ni d'autre. Le comte Guiccioli avait soixante ans quand il avait épousé Teresa; elle seize. Depuis le premier jour ils avaient eu des appartements séparés et elle n'avait cessé de l'appeler « monsieur ». C'était un vieillard assez agréable, encore qu'il passât pour avoir empoisonné sa première femme et assassiné Manzoni. Il était cultivé, ami du poète Alfieri, intrigant et le plus riche propriétaire de la Romagne. Mais un vieillard, même cultivé, ne pouvait satisfaire cette jeune femme. « L'amour, observait Byron, n'est pas ici le même sentiment froid, calculateur, que dans le Nord. C'est la sérieuse occupation de leurs vies; c'est un besoin, c'est une nécessité. Quelqu'un définit très bien une femme italienne : une créature qui aime. Elles meurent d'amour, particulièrement les Romaines. » La jeune comtesse avait fait son stage de fidélité; le mari, mis en confiance, surveillait moins ; le temps était venu de prendre un amant.
Par plus d'un côté, l'aventure rappelait Caroline Lamb. Les Guiccioli étaient plus nobles encore que les Melbourne. Teresa, plus jolie que l'Anglaise, montrait les mêmes senti- ments violents et le même dédain de l'opinion publique. Elle était bien élevée, parlait italien et français, avait beaucoup lu, récitait des vers, citait des historiens latins et faisait de la peinture. Tout cela de façon un peu puérile, mais aimable. Au début, elle imposa le platonisme, non sans permettre les plus complets espoirs. Seulement elle voulait des garanties.
Fidèle au code amoureux de son monde, elle ne cherchait pas une aventure passagère, mais un cavalier servant. La question, pour une jeune femme, était grave. On pouvait se marier à la légère; le choix d'un amant demandait des soins. Bientôt son mari allait l'emmener à Ravenne, à Bologne, où il avait des propriétés. Byron la suivrait-il? Un cavalier servant devait suivre. Don Juan était assez embarrassé.
Byron à Hobhouse : J'ai des espérances, monsieur, – des espérances, mais elle veut me faire venir à Ravenne, et ensuite à Bologne. Ce serait très bien pour des certitudes; mais pour de simples espérances, si elle m'échappait après tout et si je faisais un fiasco, je ne pourrais plus me montrer sur la place Saint-Marc. Ici l'argent est impuissant, car le comte est terri- blement riche... Elle est jolie, mais n'a pas de tact; elle répond à haute voix quand elle devrait murmurer – parle d'âge aux vieilles dames qui veulent passer pour jeunes, et ce soir même a horrifié une assistance correcte, chez la Benzoni, en m'appe- lant tout haut mio Byron, pendant un silence de mort des autres belles, qui nous ont regardés de tous leurs yeux en glissant leurs observations à leurs serventi respectifs... Un de ses préliminaires est que je ne dois jamais quitter l'Italie. Je n'en ai pas envie, mais je n'aimerais pas à être transformé en un cicisbeo pro- fessionnel.
Quelques jours avant son départ pour Ravenne, elle devint sa maîtresse. Elle en fut si fière qu'elle le proclama à la face de toutes les conversazioni, ce qui électrisa pour plusieurs soirs les salons Benzoni et Albrizzi, et embarrassa un peu le comte Guiccioli, homme modeste. Heureusement le couple devait quitter Venise pour tout l'été, et le comte emmena sa femme, laissant Byron une fois de plus amou- reux, tendre, mélancolique, cynique, et ravi d'être tout cela.
A peine était-elle arrivée à Ravenne qu'elle y fit une fausse couche. Elle lui avait écrit tous les jours pendant le voyage. Elle l'adorait et, maintenant qu'elle était malade, le suppliait de venir. Il hésitait, un peu méfiant, se deman- dant de qui était cet enfant...? Pas de lui, certes. Du comte? C'était possible. Elle promettait, si Byron venait, de le recevoir dans sa propre maison. Malgré toute son expé- rience des femmes et de leurs folies, il était surpris de cette hardiesse. « Aller faire cocu dans sa propre maison un comte du pape qui, comme Candide, a déjà causé la mort de deux hommes dont l'un était prêtre, c'est un peu trop pour ma pudeur, surtout quand il y aurait d'autres endroits qui conviendraient aussi bien... La Charmeuse oublie qu'on peut siffler un homme n'importe où avant, mais après ! – Elle aurait dû être moins généreuse à Venise, ou moins exigeante à Ravenne. »
Mais Byron, qui savait railler les volontés des femmes, savait moins bien leur résister, et déjà il était sur le chemin de Ravenne. Il faisait chaud. Les routes étaient couvertes de poussière. « Si je n'étais le plus constant des hommes, je serais en ce moment en train de nager au Lido, au heu de fumer dans la poussière à Padoue. » Oui, mais il était le plus constant des hommes et bougonnant, demi-furieux, demi-content, il regardait les femmes de Bologne, admirait les bas rouges du cardinal-légat, et surtout se montrait ravi de deux épitaphes qu'il avait trouvées dans le cime- tière de la Certosa, à Ferrare.
Ravenne devait lui plaire, petite ville mystérieuse qui cachait dans ses rues étroites et fraîches les reliques d'un empire barbare. Ville où Francesca avait vécu, où Dante avait été exilé. A quelques mètres de l'auberge, une médiocre coupole abritait les restes du poète. Pour les promenades à cheval, une grande forêt de pins s'étendait jusqu'au bord de la mer, sur des terrains jadis recouverts par les eaux et où les flottes romaines avaient jeté leurs ancres. C'était la Pineta de Boccace, le bois immémorial de Ravenne, où les chiens du Chasseur fantôme poursuivaient éternellement la Dame qui avait méprisé l'amour. Byron aima cette soli- tude sylvestre et marine, qu'animait le bruit des cigales.
Son arrivée avait mis la ville en émoi. Le comte vint le voir à l'auberge et l'invita poliment à rendre visite à sa femme, que peut-être Sa Seigneurie pourrait distraire d'un mal qui semblait, hélas! grave. Le palais Guiccioli était une grande maison grise située à quelques centaines de mètres de l'auberge. Byron y alla et fut touché. Rien ne l'attachait plus fort à une femme que la faiblesse. Teresa était au ht ; elle toussait ; elle crachait le sang. Il s'installa à son chevet et devint le garde-malade le plus attentif. Un peu inquiet, il s'attendait toujours à recevoir d'un des sbires du comte un coup de stylet dans la gorge. Mais qu'importait? La mort devait venir un jour et il ne lui eût pas déplu de mourir pour Teresa. Il était esclave, et heureux. Quand il avait quitté Venise, Mrs Hoppner lui avait prédit qu'une fois de plus il allait être dominé par une fem- me. Il avait le goût des prédictions ; celle-là était accomphe.
Sa seule crainte était que Teresa ne mourût. « C'est tou- jours comme cela avec toute personne ou toute chose pour laquelle je ressens un réel attachement... Je n'ai jamais pu garder vivant un chien que j'aimais ou qui m'aimait... » – « Si quelque chose arrive à mon actuelle Amica, c'en est fini pour moi de la passion – c'est mon dernier amour. Quant au libertinage, je m'en suis dégoûté, comme il était naturel en vivant comme je l'ai fait; j'ai au moins tiré du vice un avantage, c'est que j'aime dans le meilleur sens du mot. Ceci sera ma dernière aventure. »
Il fit venir de Venise, pour ausculter Mme Guiccioli, son ami le professeur Aglietti, qui ordonna de continuer le trai- tement. Le traitement, c'étaient les visites de Byron. « Le bonheur inexprimable que je trouvais dans la société de Lord Byron eut un si bon effet sur ma santé », dit la comtesse Guiccioli... qu'elle était de nouveau capable d'être sa maîtresse, ce qui se passait dans le palais même, où une femme de chambre, un jeune nègre et une amie prêtaient leur complicité à ces amours. Audace dangereuse car le comte, trouvant un verrou fermé, s'étonna.
Mais le comte Guiccioli était un homme mystérieux. Il continua, malgré l'incident, de faire à Byron des visites fort polies et de le promener dans un superbe carrosse attelé de six chevaux. Les gens de Ravenne commentaient cette amitié avec ironie et mépris. Le comte était le plus riche des habitants de la Romagne, mais non le plus populaire.
Qu'importait le comte? Byron avait fait venir ses chevaux et montait chaque soir dans la forêt. Il voyait sa Dame à toutes les heures, convenables et inconvenantes. Il accueillait des jours en somme plaisants sans vouloir penser à l'avenir. Quand Mme Guiccioli alla mieux, elle fit seller un poney et vint galoper avec lui. Elle portait un chapeau comme celui de Mr Punch et un costume d'amazone bleu ciel. Elle était naïve et pieuse. Elle apprenait à Byron à s'arrêter pour prier quand les cloches des vieilles basifiques annonçaient l'heure de X Ave Maria.
Ave Maria! Bénie soit l'heure,
Le temps, le climat, le lieu où si souvent
J'ai senti cet instant dans sa force si pleine...
Il lui plaisait que sa maîtresse fût catholique et croyante. Walter Scott avait vu juste quand il avait deviné des affi- nités entre les besoins de l'âme de Byron et les cérémonies de F Église romaine. Il faisait élever sa fille Allegra en catho- lique. Quand Teresa, entendant l'Angélus, restait immobile et silencieuse, il écoutait avec un bonheur religieux chanter autour de lui les cigales de la Pineta et la douce rumeur de la Romagne. Lorsque Mme Guiccioli avait connu la Lamenta- tion du Tasse, écrite à Ferrare, elle avait exigé un poème sur l'exilé de Ravenne. Byron, amant soumis, avait écrit la Prophétie de Dante. Quand il l'eut terminée, il alla en pèle- rinage avec sa maîtresse sur la tombe du Florentin. La comtesse Guiccioli était vêtue de noir, Byron d'un uni- forme brodé. Ils entrèrent dans la chapelle; Byron déposa un de ses livres et resta, les bras croisés sur la poitrine, les yeux fixés sur la tombe, pendant que son amie priait.
Il s'attachait à elle. Elle était une conquête honorable, née comtesse Gamba, jolie, très amoureuse, point sotte ou du moins tel était l'avis de Byron, et même instruite, pour une petite fille à peine sortie du couvent. Peut-être l'eût-il jugée plus sévèrement si elle n'avait été étrangère, mais il y a un amusement de l'exotisme qui fait paraître agréables, dans une langue nouvelle, des platitudes. En fait elle savait à peine l'anglais et ne comprenait pas un mot de ses vers. Mais pour elle il était le Poète, l'homme de l'amour. Elle s'était fait de lui une image héroïque; elle aimait cette image. Elle refusait de le croire cynique; elle le voulait chevaleresque, tendre, irréel, enfin tel que les femmes ont toujours voulu leurs amants. Il se laissait faire, avec une légère crainte du ridicule, mais aussi avec un certain plaisir, parce que le Byron de la comtesse Guiccioli ressemblait à cet autre Byron de Harrow et Newstead, qu'il avait lui- même aimé jadis. Il était prêt aux folies les plus durables. « Si vous voyez mon épouse, écrivait-il à Augusta, dites-lui que j'ai envie de me remarier et, comme elle a probablement le même désir, n'y a-t-il aucun moyen d'arranger cela par quelque loi écossaise, sans compromettre sa pureté imma- culée? » Mais aux yeux de Teresa, si tromper son mari était un devoir, le quitter était un crime.
Enfin les Guiccioli partirent pour Bologne, car le comte devait continuer le tour de ses domaines. Byron, bien dressé, les suivit le lendemain et à Bologne retrouva la même vie. Il avait pris un appartement dans un palais et fait venir de Venise Allegra, qui lui tenait compagnie. Cette enfant l'amusait. Elle parlait un italien comique; elle disait : Bon di, P afta! C'était une vraie Byron, incapable comme Augusta d'articuler la lettre r, faisant des moues comme Byron et sa sœur, une fossette au menton, des sourcils presque toujours froncés, une peau très blanche, une voix douce, un curieux amour de la musique et une volonté de fer en toutes choses. Il était amusant de voir grandir près de soi une nouvelle plante de cette curieuse espèce. Byron jouait avec elle. Il montait à cheval, se promenait dans le jardin sous un dais pourpre de grappes mûrissantes, s'asseyait près de la fontaine, parlait avec le jardinier, puis allait au Campo Santo bavarder avec le fossoyeur, qui avait la plus jolie fille de Bologne.
Je m'amuse à jouir du contraste entre cette belle et inno- cente face de quinze ans et les crânes dont le fossoyeur a peuplé quelques niches, en particulier un crâne qui est daté 1766 et qui (dit la tradition) servit autrefois de support au plus charmant, au plus noble et au plus riche visage de Bologne. – Quand je regarde ce crâne, et cette fille – quand je pense à ce qu'il était et à ce qu'elle sera – eh bien, mon cher Murray, je ne veux pas vous choquer en vous disant ce que je pense. Peu importe ce que nous deviendrons, nous autres hommes barbus, mais je n'aime pas à penser qu'une femme dure moins qu'un bel arbre.
Pensées mélancoliques, mais il était mélancolique... Bologne après Ravenne... Il commençait à se lasser de ce métier de cavalier servant. S'il passait son temps, comme il disait, « vicieusement et agréablement », il avait un senti- ment grandissant de la vanité de cette vie. Ce n'était pas la faute de Mme Guiccioli. Elle était jeune, aimable, fidèle, mais il sentait amèrement qu'un homme ne devrait pas consumer sa vie aux genoux d'une femme et d'une étran- gère... Trente et un ans, et que faisait-il?... L'amour? Un troisième chant de Don Juan>. « Hélas! J'ai toujours été un oisif, et j'ai la perspective d'une décadence rapide, sans avoir saisi chacun des instants d'une vie si brève... » Action... action... action... Mais quelle action? S'occuper, en Angleterre, de la réforme électorale? Il n'était rien dans ce pays qui l'avait exilé. Il avait envie d'y faire un dernier voyage, au printemps, et d'aller vivre ensuite en Amérique du Sud. Il découpait dans les journaux les offres que faisait le gouvernement du Venezuela aux étrangers qui voudraient y venir comme colons. Bolivar, libérateur d'un peuple, était un de ses héros.
Je vous assure que je suis très sérieux et que j'y ai pensé depuis longtemps, comme vous le verrez par l'état du petit fragment de journal que je vous envoie... Je partirai avec ma fille natu- relle Allegra... et je planterai ma tente pour toujours. Je ne suis pas fatigué de l'Italie, mais ici un homme doit être un sigisbée, et un chanteur de duos, et un connaisseur d'opéras – ou rien. J'ai fait quelques progrès dans tous ces arts, mais je ne puis dire que je ne sente pas la dégradation. Plutôt être un planteur maladroit, un colon sans expérience, – plutôt être un chasseur, ou n'importe quoi, que le porteur d'éventail d'une femme... J'aime les femmes – Dieu le sait – mais plus le système qu'elles ont établi ici s'empare de moi, plus il me semble mauvais, surtout après la Turquie; ici la polygamie est tout à l'avantage des femmes. J'ai été un coureur d'intrigues, un mari, un miroir à putains, et maintenant je suis un cavalier servant – par tous les saints! c'est une étrange sensation... Non, je veux un pays, et un home, et – si possible – un pays libre. Je n'ai pas encore trente-deux ans. Je puis encore être un citoyen convenable, fonder une maison, une famille, aussi bonne – ou meilleure – que la première... Mais il n'y a pas de liberté en Europe – cela est certain; c'est une partie usée de notre globe.
Hobhouse, auquel Murray communiquait ces projets, ne les prenait guère au sérieux : « Notre poète est trop bon pour un planteur... C'est la plus folle de toutes ses imaginations – dites-le-lui... Pas de brosses à dents, pas de Quarterly Reviews. Tout ce qu'il déteste et rien de ce qu'il aime. »
Pour se distraire par un simulacre d'action, Byron s'était affilié à la Societa Romántica, petit groupe d'Italiens amis de la liberté, et sa présence à Bologne inquiétait vivement les espions du gouvernement « paternel » des États ponti- ficaux. De nombreux rapports allaient du directeur de la police de Bologne au directeur général de la police à Rome. On y signalait l'étrange amitié, avec le comte Guiccioli, de Lord Byron, « personnage qui n'est pas inconnu comme homme de lettres, et que ses opinions libérales et sa grande fortune rendent exceptionnellement dangereux ». « Il ne quitte jamais la maison et écrit toujours », notaient les agents avec méfiance; l'un d'eux ajoutait : « Si vous croyez qu'il n'est occupé qu'à faire des cornes à Guiccioli, vous vous trompez. Il est libidineux et immoral au plus haut point, mais en politique n'est pas si inconsistant. » De Londres le prince Esterhazy écrivait à Metternich : « Lord Castlereagh me charge de vous prévenir, mon Prince, qu'il croit nécessaire que nous surveillions les allures et les correspondances de Lord Byron et qu'il (Lord C) a des nouvelles sur l'existence d'un projet de complot de carbonari qui doit s'élever dans le Milanais. » La Sainte Alliance était étroite.
Vers la fin d'août les Guiccioli le laissèrent pendant quelques jours seul avec Allegra et, en leur absence, il mesura mieux encore la vanité de sa vie. Il alla errer triste- ment dans leur jardin, y trouva sur une table la Corinne de Mme de Staël et écrivit sur la dernière page : « Ma chère Teresa, – J'ai lu ce livre dans votre jardin; – vous étiez absente, mon amour; si vous aviez été là je n'aurais pu le lire. C'est un de vos livres favoris, et l'auteur était une de mes amies. Vous ne comprendrez pas ces phrases an- glaises, et d'autres ne les comprendront pas – c'est la raison pour laquelle je ne les griffonne pas en italien. Mais vous reconnaîtrez l'écriture d'un homme qui vous a passionnément aimée, et vous devinerez que, penché sur un livre qui était à vous, il ne pouvait penser qu'à l'amour. En ce mot, qui est si beau dans toutes les langues, mais plus beau encore dans la vôtre – Amor mio – est comprise mon existence maintenant et pour toujours. Je sens que j'existe aujourd'hui, et je crains de devoir toujours exister, – pour exécuter ce que vous déciderez; ma destinée est entre vos mains, et vous êtes une femme, et vous avez dix-sept ans, et il y a deux ans que vous avez quitté le couvent. Je voudrais de tout mon cœur que vous y fussiez restée, – ou, du moins, que je ne vous eusse jamais ren- contrée après votre mariage... Mais il est trop tard. Je vous aime et vous m'aimez, – du moins vous le dites, et agissez comme si vous m'aimiez, ce qui est en tout cas une grande consolation. Moi, je fais plus que vous aimer, et ne puis cesser de le faire... Pensez à moi quelquefois, quand les Alpes et l'Océan nous sépareront, – cela n'arrivera jamais, si vous ne le souhaitez. » Elle n'avait été absente que trois jours; ils avaient suffi pour qu'il devînt, à propos d'elle, carolinesque.
Quand le ménage Guiccioli revint à Bologne, le comte apprit qu'on le rappelait à Ravenne. La comtesse dit à son mari que l'état de sa santé exigeait maintenant le climat de Venise et que, s'il ne pouvait l'y suivre, Lord Byron lui ser- virait volontiers de compagnon. Le comte Guiccioli consen- tit et les deux amants quittèrent ensemble Bologne le 15 septembre 1819. Ce fut un voyage heureux. En arrivant à Venise, les médecins ordonnèrent à la comtesse l'air de la campagne. Lord Byron, qui possédait encore sa villa de La Mira, eut la bonne grâce de la mettre à la disposition de Mme Guiccioli et d'y venir demeurer avec elle.
Comme au temps de Marianna Segati, les eaux aux teintes profondes de la Brenta reflétèrent les plus beaux couchers de soleil. Les soirs étaient longs. A Ravenne, la nouveauté, le divertissement d'une langue étrangère, la crainte d'être surpris, avaient rempli les jours. Mais la solitude dépouille les êtres de tout prestige emprunté et une femme de dix- sept ans a vite épuisé ce qu'elle sait. « Cela me rappelle, écrivait Byron, un mot de Curran à Moore. – « Ah! – « j'apprends que vous avez épousé une jolie femme – « et une très bonne créature – une excellente créature – « je vous prie – um ! – comment passez-vous vos soirées? » Une terrible question, celle-là, et la réponse est peut-être aussi facile quand il s'agit d'une femme que d'une maîtresse ; certes elles paraissent plus longues que les nuits. Je suis un homme très moral maintenant et je me borne désormais à l'adultère le plus strict; rappelez-vous que c'est tout ce que m'a laissé cette vertueuse femme qui est la mienne. » L'adultère, comme jadis le mariage, le faisait quelquefois bâiller.
Heureusement il eut la visite de Torn Moore qui, faisant un voyage avec Lord John Russell, arriva le 8 octobre à La Mira. Byron était dans son bain ; Fletcher, vieil ami de Moore, le reçut. Enfin Byron parut, ravi de revoir un compagnon de sa jeunesse, cordial, gai, mais paraissant si âgé que Moore en fut saisi. Il avait perdu cet air de spiri- tualité qui l'avait autrefois distingué. Il portait des favoris, parce que Teresa lui avait dit qu'il avait une tête de musi- cien. Il avait laissé pousser ses cheveux dans le cou, ce qui lui donnait l'air d'un étranger. Il restait beau, mais son visage avait suivi l'évolution de sa poésie et semblait plutôt empreint maintenant de l'humour et de la sagesse de Don Juan que du sombre romantisme de Manfred et de Childe Harold. Il offrit à Torn Moore de le loger au palais Mocenigo et de le conduire tout de suite à Venise, mais auparavant il le présenta à la comtesse Guiccioli, que Moore jugea intelligente et agréable. Le gondolier Tita, avec sa riche livrée et ses énormes moustaches, s'assit devant la voiture et, à Fusina, transporta les deux amis à travers la lagune.
Moore était ému de voir Venise, Byron ému de voir Moore. Tous les événements, gais ou ridicules, de la vie de Londres furent évoqués : les joyeuses soirées chez Kinnaird, le brandy, les chansons irlandaises... Byron était comme un enfant qui en retrouve un autre. Enfin on arriva devant le palais Mocenigo. Byron cria : « Attention au chien! » un peu plus loin : « Gare au singe! » puis ouvrit d'un coup de pied une porte qui ne cédait pas et dit à Moore : « Voici ma chambre; ce sera la vôtre. » Pendant tout le séjour de Moore à Venise, Byron passa ses journées avec lui, ne rentrant à La Mira que le soir, pour tenir compagnie à son amica. Les gens de Venise supplièrent Moore de faire de la morale à Byron, qui outrageait le code local en vivant avec sa maîtresse. La comtesse Benzoni dit : « Il faut gronder votre ami. Jusqu'à cette malheureuse affaire, il s'était si bien conduit! »
Le séjour de Moore fut, pour Byron, une période de vacances. Le dernier soir, en arrivant de La Mira pour dîner, il dit à Moore avec un bonheur d'écolier qui vient d'être dispensé de classe, que la comtesse lui avait accordé sa nuit et que, non seulement il irait à l'Opéra, mais souper comme au bon vieux temps. Après la Fenice, ils allèrent boire du punch sur la place Saint-Marc, jusqu'à ce que les statues de bronze de l'Horloge eussent frappé de leurs marteaux deux heures du matin, puis, au clair de lune, Byron et Moore se promenèrent à travers Venise. La scène était d'une solennelle beauté. Cette silencieuse cité de palais dormant sur les eaux, dans le calme brillant de la nuit, émut profondément Moore et Byron lui-même quitta son ton joyeux pour une tristesse douce et apaisée.
Le lendemain, Moore alla prendre congé de son ami à La Mira. Byron vint à lui, portant un petit sac de cuir blanc. « Regardez, dit-il, voici qui vaudrait beaucoup d'argent pour Murray, quoique vous, je suppose, n'en donneriez pas six pence. – Qu'est-ce? demanda Moore. – Ma vie et mes aventures, répondit Byron... Ce n'est pas une chose qui puisse être publiée de mon vivant, mais je vous la donne. Vous en ferez ce que vous voudrez. » Moore remercia avec chaleur et dit : « Voilà un merveilleux héri- tage pour mon petit Torn, qui étonnera bien avec cela les hommes de la fin du xixe siècle. » Ouand le moment de partir fut arrivé, Byron commanda ses chevaux et accom- pagna la voiture de Moore assez loin dans la campagne.
Ses affaires domestiques allaient assez mal. Le comte Guiccioli avait jusque-là paru, sinon ignorer, du moins tolérer la liaison de sa femme. Mais en novembre 1819, il intercepta une lettre du père de Teresa, le comte Gamba, qui donnait à sa fille des conseils prudents, et vint à Venise, très irrité. Il trouva sa femme en merveilleuse santé, et le haïssant si cordialement qu'ils eurent une violente que- relle. Cette fois il lui donna le choix : mari ou amant, mais pas les deux. Elle choisit « amant » et demanda à Byron de fuir avec elle. « Tel eût été mon avis, dit celui-ci, si j'avais eu vingt ans au lieu de trente et un, car je l'aimais; mais je savais qu'une telle aventure serait pour elle irréparable, que toute sa famille – et surtout ses sœurs et son père – serait plongée dans le désespoir, et qu'un grand tort serait fait à la réputation des autres sœurs; j'arrivai donc à la persuader, avec difficulté, de retourner à Ravenne avec son mari, qui promit d'oublier si elle m'abandonnait. » Le comte Guiccioli, tout en larmes, vint lui-même parler à Byron. « Si vous abandonnez votre femme, lui dit celui-ci, évidemment je la prendrai; c'est mon devoir, et c'est aussi mon désir si l'on en arrive là ; mais si, comme vous le dites, vous êtes vraiment disposé à vivre avec elle et à l'aimer comme avant, non seulement je ne serai pas cause de nouveaux désordres dans votre famille, mais je repasserai les Alpes. »
La douleur de Teresa le touchait : « Je te prie, je te sup- plie de te calmer, lui écrivait-il, et de croire que je ne puis cesser de t'aimer qu'avec la vie... Je pars pour te sauver et j'abandonne un pays qui m'est devenu insupportable sans toi. » Il était résolu à ne plus rester en Italie. Il irait d'abord en Angleterre, puis (qui savait?) en France, en Amérique, aux États-Unis, au Venezuela. Il emmènerait Allegra, le seul être qui lui fût laissé. En traversant l'Angleterre, il verrait Augusta et essaierait de comprendre ce qui était arrivé à cette femme inintelligible.
Byron à Augusta : Mon très cher amour – j'ai été négligent en ne vous écrivant pas, mais que puis-je dire? Trois ans d'absence – et un changement total de décor et d'habitudes font une telle différence – que nous n'avons plus rien en commun que nos affections et notre parenté... – Mais je n'ai jamais cessé ni ne puis cesser de sentir un seul instant cet attachement parfait, sans limites, qui me lie toujours à vous – qui me rend entièrement incapable d'amour réel pour aucun être humain – car que pourrait-il être pour moi, après vous? Ma bien-aimée, nous avons eu de grands torts ·– mais je ne me repens de rien, sinon de ce maudit mariage – et de votre refus de continuer à m'aimer comme vous m'aviez aimé. – Je ne puis ni oublier ni tout à fait vous pardonner votre belle crise de réforme vertueuse. – Cela brise le cœur que de penser à notre longue séparation – et je suis sûr que c'est une punition suffisante pour tous nos péchés – Dante est plus humain dans son Enfer car il y a placé dans le même lieu ses malheureux amants (Francesca de Rimini et Paolo, dont le cas était assez loin d'être aussi grave que le nôtre – quoique assez vilain) – et s'ils souffrent – c'est au moins ensemble... Quand vous m'écrirez, parlez-moi de vous, – et dites que vous m'aimez. – Ne me parlez pas d'histoires et de gens qui ne peuvent à aucun degré m'intéresser – moi qui ne vois dans l'Angleterre que le pays que vous habitez – et autour d'elle que la mer qui nous sépare. – On dit que l'absence détruit les passions faibles – et confirme les fortes. – Hélas! Celle que j'éprouve pour vous est l'union de toutes les passions et de toutes les
affections 9...
Pendant les quinze jours qui suivirent le départ de Teresa, il fut résolu à quitter le pays. La visite de Moore lui avait donné la nostalgie de l'Angleterre, de ses amis; même les A. MAUROIS. détails matériels de la vie lui inspiraient le désir de la terre familière. Il irait faire soigner ses dents chez Waite; elles en avaient grand besoin. Il achèterait des brosses, du soda, de la magnésie, ces choses qu'il demandait en vain dans chaque lettre et qu'on ne lui envoyait jamais. Puis tout sembla se dresser contre ce voyage. Il eut une nouvelle attaque de sa fièvre ; Allegra l'attrapa, puis la nourrice, un gondolier, une femme de chambre. Il erra dans le palais Mocenigo, sombre, solitaire, transformé en garde-malade d'une enfant. Tantôt il voulait remettre le voyage au printemps, tantôt aux calendes grecques. D'Angleterre, on ne l'encourageait pas beaucoup. Augusta ne savait que faire. Lady Byron lui ordonnait de ne pas revoir son frère. Augusta savait que, s'il revenait, elle n'aurait pas le courage de l'écarter, mais elle souhaitait de n'être pas tentée. « Je crains, écrivait-elle à Murray, que ce retour ne soit maintenant que trop sérieu- sement et trop décidément dans ses intentions. » Et des points d'exclamation en rangs serrés soulignaient ses craintes. De Ravenne, au contraire, Teresa l'appelait.
Dieu savait comment, mais elle avait tout arrangé. Elle était de nouveau malade ; elle ne pouvait se remettre que si Byron était près d'elle; son père avait parlé à son mari; son mari avait consenti. Elle attendait son Byron. Mais le jour fixé pour le départ en Angleterre était arrivé. Devant le palais Mocenigo les vagues du Grand Canal balançaient la gondole chargée de bagages. Byron était prêt, il avait mis ses gants ; Allegra était à bord ; on n'attendait plus que lui et ses armes. A ce moment il déclara que, si une heure sonnait avant que les armes fussent dans la gondole, il ne partirait pas. L'heure sonna et il resta. Il écrivit à la Guiccioli : « L'amour a vaincu. Je n'ai pu trouver la force d'âme de quitter un pays que tu habites, sans te revoir au moins une fois... Je suis citoyen du monde – tous les pays pour moi se valent. Tu as toujours été, depuis que nous nous sommes connus, l'unique objet de mes pensées. Je croyais que le meilleur parti, pour ta paix et celle de ta famille, eût été mon éloignement... Mais tu as décidé que je devais revenir à Ravenne. J'irai – et je ferai – et je serai ce que tu voudras. Je ne puis t'en dire plus. »
OceanofPDF.com