Don Juan ou La Vie de Byron
Chapitre XX
LE CORSAIRE
Il est difficile de ne pas voir ce que cherche le xix e siècle; une soif
croissante d'émotions fortes est son vrai caractère.
STENDHAL.
Vraiment le diable lançait trop d'hameçons devant une âme qui lui appartenait peut-être avant sa naissance. Byron avait voulu fuir l'inceste, opérer un transfert, il avait cru réussir et, au dernier moment, par bons senti-ments, avait échoué. Les regrets le tourmentaient jour et nuit. Regret d'avoir perdu Augusta, regret d'avoir épargné Frances Webster, vaine rêverie sur ce qui aurait pu être, vain remords de ce qui avait été. « La poésie, disait-il, est la lave de l'imagination, dont l'éruption pré- vient un tremblement de terre. » En de tels moments, où le tremblement de terre était proche, il écrivait sans effort, d'un jet. Il pensait depuis l'été à un nouveau conte oriental, La Fiancée d'Abydos... Zuleïka aimait son frère Selim... Histoire d'inceste, thème imprudent, mais il ne pouvait empêcher son génie de rôder autour de tels sujets. Au moment du retour à Londres, pour calmer la fermentation de son esprit, il composa en quatre nuits ce poème de douze cents vers. Il y mêlait les deux images qui l'obsédaient, Augusta et Lady Frances. « Si je n'avais fait quelque chose à ce moment, je serais devenu fou d'avoir trop mangé mon propre cœur – régime amer. »
Publier un poème sur l'amour incestueux était dangereux ; avouer que ce poème était lié à sa propre vie, plus encore. Or, il écrivait à Galt : « La première partie est tirée d'obser- vations de ma vie » et à Lady Melbourne : « Ma nouvelle histoire turque va sortir... Pour certaines raisons, elle vous intéressera plus que personne... Je veux voir si vous pensez que mes écrits sont moi-même ou non. » Pourquoi ces aveux? Pourquoi ne pas se taire?... Pourquoi? Pouvait-il faire autre- ment? Il était loin, comme une Augusta, d'oublier natu- rellement ses actions. Il remâchait sans fin ses erreurs, ses pensées. « Je prends des livres et je les jette. J'ai commencé une comédie et je l'ai brûlée parce que le sujet retournait -à la réalité', – un roman, pour la même raison. En vers, je peux me tenir un peu plus loin des faits mais cette pensée court toujours à travers tout... oui, à travers tout. »
Depuis son retour, pour se soulager, il tenait un journal et le contact total, admirable, de l'esprit de Byron avec le réel, la poésie abrupte des raccourcis, faisaient de ce jour- nal un chef-d'œuvre. Là il réalisait à chaque ligne ce qui, dans Childe Harold, n'avait été que le miracle de quelques strophes : se saisir lui-même tout entier. Son égotisme, « son égotisme maudit », faisait que le choc des pensées continuait sur la page, aussi violent, aussi vrai que dans l'esprit. Sa vie n'était plus qu'un long dialogue de Byron avec Byron. Le soir, quand il fermait son journal, Byron écrivait à Byron : « Maintenant, je bâille – donc, bonne nuit, Byron. » Il enregistrait les événements extérieurs, mais comme un veilleur les eût enregistrés du haut d'un roc, mêlant dans une indifférence hautaine le tigre et l'éléphant qu'il avait vus dans quelque ménagerie, et la Cléopâtre de Shakespeare, qui le frappait « comme le résumé de tout son sexe – affectueuse, vivante, triste, tendre, taquine, humble, hautaine, belle, la diablesse! – et coquette jusqu'à la fin, avec l'aspic comme avec Antoine ».
Jamais document n'avait mieux révélé l'immobilité de cette âme. Il méditait encore, après quinze ans, sur son amour pour la petite Mary Duff : « Cela me ferait de la peine de la voir maintenant ; la réalité, si belle qu'elle soit, détrui- rait, ou, du moins, rendrait plus confus les traits de la déli-cieuse Péri qui existait alors en elle, et qui vit encore dans mon imagination. » En apparence il menait une vie gaie, soupant avec Moore, Sheridan, boxant avec Jackson, fuyant Mme de Staël qui l'ennuyait. Mais les signes extérieurs des passions sont difficiles à saisir. Il souffrait... La pensée courait à travers tout... Que faire pour oublier?... Agir?... Là peut-être eût été le salut. Toujours il avait pensé qu'il était fait pour l'action, non pour la poésie. « Qui écrirait s'il avait mieux à faire? » « Action – action – action », dit Démosthène. « Des actions – des actions », dis-je à mon tour, et ne pas écrire – moins que tout, des vers... Bâillant comme un grand fauve derrière les grilles du Monde, il allait d'un dîner à un bal et pensait au silen- cieux Orient. « Pourquoi rester? Je ne suis pas, n'ai jamais été, ni ne puis être populaire... Je n'ai jamais gagné le monde; ce qu'il m'a donné ne m'a jamais été accordé que par caprice. Ici ma vie est gâchée; là-bas j'étais toujours en action, ou, tout au moins, en mouvement... Je suis triste- ment écœuré de la vie de mollusque que je mène, et je hais la civilisation. »
Le spectre de Lady Frances fut le premier exorcisé. Elle lui écrivit des lettres où il était un peu trop question d'effu- sions et d'âmes; style carolinesque; cela le fatigua. « Après tout s'il y a des gens qui veulent s'arrêter au premier temps du verbe aimer, ils ne doivent pas s'étonner quand on ter- mine la conjugaison avec une autre. » – « Comme vous oubliez vite ! » lui disait Lady Melbourne. « Mais au nom de saint François et de sa femme de neige, au nom de Pygmalion et de sa statue, – qu'avais-je ici à oublier? Quelques baisers, qui ne lui ont pas fait grand mal, ni à moi grand bien. » Petite aventure, cet épisode Webster, mais qui le confirmait dans sa doctrine sur les femmes. Sans doute Lady Frances finirait-elle par prendre un amant plus hardi que lui-même. « Il est impossible qu'elle puisse aimer un homme qui s'est conduit aussi faiblement que je l'ai fait envers elle. »
N'étant plus défendu par un autre sentiment, il glissait de nouveau vers Augusta quand il reçut une lettre inatten- due. Elle était de l'Étoile du Matin d'Annesley, de son M. A. C., my old love of loves. C'était un tout petit billet : « Mon cher lord, – Si vous venez dans le Nottinghamshire, venez me voir à Edwalton, où vous trouverez une très vieille et très sincère amie qui désire bien vivement vous voir. Fidèlement à vous. MARY. » Tous les regrets enchantés du passé furent évoqués par ces quatre lignes. Il la savait malheureuse. Jack Musters était un mari difficile. Ses fermiers disaient qu'il était le meilleur des maîtres, mais qu'ils l'eussent mieux aimé s'il avait été moins friand de leurs filles. Les amazones de la chasse à courre partageaient son cœur avec les paysannes. Sa femme, triste, humiliée, s'était éloignée d'Annesley et habitait maintenant avec une amie, dans une petite maison de campagne, près de Newstead. Byron ne pouvait imaginer sans pitié sa Mary traitée aussi durement par la vie. Elle avait été une héri- tière gâtée, adorée par sa mère, par les gens du domaine, par lui. Elle devait souffrir.
Fallait-il répondre? Il savait maintenant qu'elle n'était pas, comme il l'avait cru dans sa jeunesse, un être d'essence divine, mais il était lié à elle par tant de souvenirs ! Revoir un des sourires d'autrefois?... Un sage instinct l'avertit que la vraie Mary Chaworth était désormais celle de l'imagina tion. Que voulait l'autre? Était-elle prête à l'aimer? Peu vraisemblable; elle passait pour une femme très pure. D'ailleurs, dans sa lettre suivante, elle parla « de le consi- dérer comme un frère bien-aimé », ajoutant : « Vous recon- naîtriez à peine en moi l'heureuse créature que vous avez connue jadis. Je suis devenue si maigre, si pâle, si mélan- colique. Vous avez vu beaucoup le monde, moi très peu. La petite partie que j'ai pu observer me dégoûte; j'espérais tellement mieux des hommes en général, les jugeant par mon propre cœur. » Les phrases avaient un son triste et gracieux, fait pour le toucher. « Vous avez beaucoup vu le monde, moi très peu... » Mais que pouvait-il pour elle? Aller traîner dans la campagne « une amitié maladive »? A quoi bon?
Et pourtant il était tenté, comme il l'était dès qu'une femme lui faisait la plus petite avance. Ce cœur, qui se posait toujours sur le perchoir le plus voisin, essayait déjà ses ailes. Céderait-elle? C'était peu probable. Il y avait la « chère amie » avec laquelle elle vivait, et qui serait sans doute quelque horrible dragon de vertu. Dans ses lettres, Mary parlait de la terrible réputation de Byron. Oui, mais justement, malgré cette terrible réputation, elle lui avait écrit. N'était-ce pas un aveu? Ne fuyait-elle, comme Lady Frances, comme toutes les autres, que pour être rejointe? Ne risquait-il pas, s'il se prêtait à ce jeu, d'avoir une nouvelle attaque de son vieux mal? Lady Melbourne, consultée, déclara ne plus comprendre : « Vous ne pouvez attendre de moi que je comprenne et explique la confusion qui existe parmi toutes les Dames différentes dont vous me parlez. Vous y êtes accoutumé et sans doute pour vous est-ce plus clair. »
Clair? Mais non, ce n'était pas clair pour lui. Il était faible. Depuis que le souvenir de Lady Frances pâlissait, Augusta l'occupait de nouveau tout entier. Pendant le séjour à Aston Hall, il l'avait presque oubliée. Il lui avait si peu écrit qu'elle l'avait cru fâché. Pourtant, en novembre, il lui envoya son portrait. Elle, qui avait craint d'être aimée, et craint de ne plus être aimée, lui adressa un petit paquet qui contenait une boucle de ses cheveux, avec un billet en français :
Partager tous vos sentiments,
ne voir que par vos yeux,
n'agir que par vos conseils, ne
vivre que pour vous, voilà mes
vœux, mes projets, et le seul
destin qui peut me rendre
heureuse.
Sous la boucle, elle avait écrit :
AUGUSTA
Byron ajouta :
La chevelure de
celle que j'ai
le plus aimée.
Il ne cherchait plus à lutter. « Le sentiment qui m'a absorbé depuis quelque temps a en lui un mélange de ter- rible qui rend tous les autres insipides au plus haut point. Bref, un de ses effets a été comme l'histoire de Mithridate qui, en s'habituant graduellement au poison le plus fort, a fini par rendre tous les autres inefficaces quand il a cherché en eux un remède à tous ses maux et la délivrance de la vie. »
Il travaillait à un nouveau poème, Le Corsaire, « écrit con amore et beaucoup d'après l'existence ». Il avait mis en épigraphe un vers du Tasse : I suoi pensieri in lui dormir non ponno. (Ses pensées ne peuvent dormir en lui.) Bien que le poème fût écrit « d'après l'existence », Conrad, le Corsaire, n'était pas Byron ; mais c'était le héros byronien type, tel que Byron dès octobre 1811 l'avait décrit à Hodgson, tel qu'il l'avait déjà peint dans le Giaour, farouche, solitaire, bizarre, animé par une fatalité interne, ouragan déchaîné sur le monde « comme le simoun ». On ne sait d'où il vient ni où il va. Il est drapé dans un mystère. Toujours il y a dans son passé un crime qui ne nous est pas révélé. « Il n'y a pour lui ni repentir, ni péni- tence, ni expiation; ce qui est fait ne peut se défaire; on n'efface pas l'ineffaçable; il ne trouvera la paix que dans le tombeau. C'est le plus souvent un renégat ou un athée; il ne désire pas le Paradis, mais le repos. Pour se distraire de lui-même il se jette dans l'action, dans la lutte; cor- saire ou brigand, il déclare la guerre à la société; il pour- suit les émotions violentes. Dût-il y périr, il veut à tout prix échapper à l'ennui de la vie. »
Entre Byron et le héros byronien les ressemblances étaient évidentes : haute naissance, âme tendre et passion- née dans l'adolescence, désappointement, fureur, désespoir. Mais le héros byronien vivait les drames que Byron rêvait. Conrad était homme d'action, chef de pirates; Byron, qui regrettait son indolence, n'agissait pas. Conrad était fort; Byron boiteux; Conrad basané; Byron pâle. Le rire de Conrad était un ricanement « qui soulevait à la fois la rage et la terreur »; le rire de Byron était gai et char- mant. Il y avait de l'enfant en Byron. Il avait du bon sens et de l'humour. Pendant ses accès de colère il devenait Conrad pour un instant, mais dans l'ordinaire de la vie Byron et le héros byronien, peu faits pour s'entendre, for- maient l'un pour l'autre une société dangereuse. Byron, malgré lui, prêtait à des hommes qu'il eût voulus forts, beaucoup de sa faiblesse; le héros byronien devenait pour Byron un modèle théâtral et faux qu'il se croyait obligé d'imiter. En plaidant pour Conrad il plaidait pour lui-même.
Et pourtant la Nature n'avait pas en Conrad
Voulu créer un chef de criminels – l'un d'eux lui-même –
Son âme avait changé, avant même que ses actions
L'eussent mis en guerre avec l'homme et le Ciel.
Élevé à l'école du Désappointement,
Sage par ses paroles – et naïf par ses actes;
Trop ferme pour céder, trop fier pour s'abaisser,
Destiné par ses vertus mêmes à être dupe,
Il avait maudit ces vertus comme la cause de ses malheurs...
Il haïssait trop l'Hoinme pour éprouver le remords.
« Destiné par ses vertus à être dupe », c'était lui-même, adolescent naïf. Les hommes, les femmes surtout l'avaient mis à l'école du Désappointement. Désormais il se voulait Corsaire, hors-la-loi, « homme de crime et d'amour », cheva- leresque à sa façon, ennemi du genre humain sauf d'un seul être, car Conrad aimait une femme, que Byron avait d'abord nommée Francesca en souvenir de Lady Frances, puis Médora.
Elles eussent été, elles aussi, curieuses à analyser, les héroïnes des poèmes byroniens, tendres, irréelles, projec- tions de ce beau idéal que Byron renonçait à trouver dans l'existence. « Un véritable voluptueux, disait-il, n'aban- donne pas son esprit à la grossièreté du réel. L'amour exclut ce qui est terrestre, matériel, le physique de ce plaisir. C'est en voilant ces idées, en les oubliant presque complètement, en nous les nommant à peine à nous-mêmes, que nous pouvons les empêcher de nous dégoûter. » Une philosophie très surprenante chez le disciple de Lady Mel-bourne. Mais ces grands affamés de divertissement parlent bien des passions de l'amour, ayant découvert que la sen- sualité toute nue est impuissante à calmer leur ennui. Les femmes ont toujours été, en amour, les seules réalistes, et Conrad, comme son créateur, aimait d'un amour cheva-leresque Médora, Péri de son imagination.
Dès qu'il eut remis à Murray le manuscrit du Corsaire, Byron, le 17 janvier, partit avec sa sœur pour Newstead. Les pentes et (es sentiers étaient couverts de neige, l'abbaye très belle sous ce ciel d'hiver. Il avait d'abord pensé faire une visite à Mary Chaworth, si proche. Mais les routes étaient défoncées par la gelée et Newstead, avec Augusta, un séjour parfaitement agréable. Point n'était besoin, comme avec Lady Caroline, d'avoir de l'esprit à chaque phrase : « Nous ne bâillons jamais, sommes toujours d'accord; et nous rions beaucoup plus qu'il ne convient à une maison de la solidité de celle-ci ; en outre notre timidité familiale nous rend compagnons beaucoup plus amusants l'un pour l'autre que nous ne pourrions l'être pour d'autres. »
Les grandes salles voûtées résonnaient de leurs rires. Byron donnait des leçons d'italien à Augusta. Le monde était oublié; seule Lady Melbourne, de loin, envoyait des avertissements : Byron et sa sœur n'allaient-ils pas revenir à une vie raisonnable?... Byron, comme toujours, défendait Augusta : « X est la personne la moins égoïste du monde; vous, naturellement, ne croirez jamais qu'aucun de nous deux puisse avoir un bon sentiment. Je ne le nie pas en ce qui me concerne, mais vous ne savez pas quel être elle est ; sa seule erreur a été entièrement ma faute, et pour celle-là je n'ai aucune excuse, sauf la passion, qui n'en est pas une... A l'exception de notre unique, terrible faute, je la tiens pour inégalée sous le rapport du caractère et de la bonté. Accordez-moi qu'elle est en vérité une femme très aimable et je vais essayer de ne plus l'aimer. Si vous ne me croyez pas, demandez à ceux qui la connaissent mieux. Je dis mieux, parce qu'un homme amoureux est aussi aveugle que l'amour... Élevé comme je l'ai été, physiquement et moralement, on ne pouvait rien attendre de mieux. Ce qui est curieux, c'est que j'ai toujours eu un pressentiment, je me rappelle comme enfant lisant dans Y Histoire romaine un passage sur un certain mariage, dont je vous parlerai quand nous nous rencontrerons, avoir demandé à ma mère pourquoi je n'épouserais pas X? »
C'était la première fois qu'Augusta vivait avec son frère dans l'intimité d'une même maison, et elle découvrait avec surprise l'homme qu'il était. Elle vit les pistolets armés qu'il plaçait près de son lit, le soir ; elle entendit parler de ses cauchemars, si terrifiants qu'il appelait quelquefois Fletcher pour le rassurer et le calmer. En dormant, il claquait des dents si fort qu'il plaçait une serviette entre ses mâchoires pour ne pas se mordre. Quand il ne dormait pas, il buvait de l'eau gazeuse toute la nuit, jusqu'à douze bouteilles, si altéré parfois qu'il cassait les goulots des bouteilles dans sa hâte à les ouvrir. Le matin, il prenait des doses exagérées de magnésie. Ce régime absurde rendait ses digestions difficiles. La violence qu'il pouvait montrer à propos d'événements sans importance était terrifiante. Augusta reconnaissait en lui le tempérament de Catherine Gordon et pensait que, s'il se mariait, une femme aurait beaucoup de mal à le supporter.
Vers la fin de janvier, Mrs Leigh dont la grossesse était avancée dut rentrer chez elle.
Seul dans la campagne avec un être qu'il aime, un homme est rarement malheureux. Le séjour à Newstead avait été
un intermède tendre et gai. Dès que Byron revint à Londres, il retrouva la tempête. Elle l'assaillit de tous côtés. L'his- toire de ses amours avec Augusta commençait à courir la ville. « Il avait une incontinence, unique, semble-t-il, dans sa manière de parler de ses propres affaires et de mon- trer les lettres des autres. » Il se racontait à cinq cents confi- dents, et quelquefois les plus follement choisis. Caroline Lamb jasait. A Eton, les collégiens, lisant La Fiancée d'Abydos, demandaient à un neveu de Mrs Leigh si sa tante était Zuleïka. Dans le salon de Lady Holland, Byron lui-même, incapable de se taire, avançait les théories les plus audacieuses sur les rapports des frères et des soeurs. « Il y a une femme que j'aime si passionnément, disait-il. Elle attend un enfant de moi et, si c'est une fille, nous l'appellerons Médora. » En sortant de là, les gens du monde commentaient, en hochant la tête, des paradoxes trop clairs.
On était d'autant plus heureux de le trouver coupable d'un crime pour lequel, comme disait Lady Melbourne, il n'était point de salut, qu'il était violemment haï. Il avait pris, à la Chambre des Lords, une position de whig radical qui déplaisait. Il n'avait jamais caché son admiration pour Napoléon; bien que les Alliés eussent envahi la France, il continuait à espérer que son Bonaparte, « son héros de roman », les battrait. Il était désolé de prévoir le retour « au vieux, stupide, ennuyeux système de l'équilibre euro- péen, qui consiste à faire tenir des pailles en équilibre sur le nez^des rois ». Il soutenait de telles idées en public, dans un pays en guerre, où son talent et ses amours lui avaient déjà fait un monde d'ennemis. Londres tenait en suspension tant de rancune contre un poète qui se permettait d'être beau, d'avoir du génie, et de parler librement, que le plus petit choc allait cristalliser une solu- tion sursaturée de haine.
Le prétexte fut un poème de huit vers qu'il avait composé, un an plus tôt, contre le prince régent. Au moment où celui-ci avait abandonné ses amis whigs, on avait raconté que sa fille, la princesse Charlotte, en pleurait, et Byron avait adressé à la princesse un petit poème anonyme :
Pleure, fille d'un sang royal,
La déchéance d'un père, la disgrâce d'un royaume...
Personne n'y avait prêté attention, mais, quand Le Corsaire fut sous presse, Byron exprima le désir d'y joindre ces huit vers et de les avouer comme siens. Murray, sage- ment, l'avertit du danger. « Peu m'importent les consé- quences, répondit-il. Mes opinions politiques sont pour moi ce qu'est une jeune maîtresse pour un vieillard – plus elles sont folles, plus je les aime. » Les deux quatrains soulevèrent une tempête de presse d'une violence effroyable. On attaqua, non seulement la politique de Byron, mais son caractère, ses poèmes, et jusqu'à son infirmité. Quelques- uns des articles étaient si violents que ses amis voulaient qu'il poursuivît les diffamateurs. Il répondit qu'il pouvait éprouver de la haine pour un égal, mais ne trouvait aucun plaisir à torturer des perce-oreilles, bien qu'il les détestât.
Comme toujours, ces attaques avaient « hissé le livre au plus haut sommet de la popularité ». Le jour de la publica- tion, on en vendit treize mille exemplaires, chiffre sans pré- cédent pour un poème. Ce n'était pas seulement le scandale qui avait fait le succès; beaucoup trouvaient dans cette poésie, en dépit du sujet étrange (qui n'étonnait alors personne), une inspiration directe et moderne qui répondait à leurs désirs. « Le style élevé, le mépris de tout ce qui est médiocre et bas, le courage – racine de toute vertu – qui ose toujours davantage, jusqu'au bout, l'amour de l'illimitable, de la liberté, et cette cadence qui ressemblait à celle des vagues qui se brisent sur une plage, leur plai- saient au-delà de toute mesure. » Dans l'inévitable conflit entre l'individu et la société, depuis plus d'un siècle l'indi- vidu trouvait dans les poètes le camp de la société. Un Conrad représentait enfin pour des générations privées de sentiments forts un être viril, qui allait jusqu'au bout de ses instincts. « L'influence de Byron était unique. Il était lu par tout le monde. Des hommes et des femmes qui n'étaient accessibles à aucune autre poésie lisaient la sienne; de vieux marins, des boutiquiers, des employés, des tailleurs, des modistes, aussi bien que les meilleurs juges savaient par cœur des pages entières de ses vers. » Plus encore qu'après Childe Harold, Byron devenait avec Le Corsaire le poète de tous les révoltés, de tous ceux en Europe qui désespéraient de la liberté politique ou senti- mentale.
Londres. Solitude au milieu de la horde. Sentiment de la vanité de cette vie. « Je me demande comment diable quel- qu'un a pu créer un tel monde ; dans quel but ont été conçus les dandies, par exemple – et les rois – et les fellows des collèges – et les femmes « d'un certain âge » – et beaucoup d'hommes de n'importe quel âge – et moi-même, surtout !... Y a-t-il quelque chose au-delà de tout ceci? – Qui le sait? Celui qui ne peut le dire. Qui le dit? Celui qui ne le sait pas. » Depuis le vingt-deux janvier, il avait vingt-six ans, « six cents ans par le cœur, disait-il, six ans par le bon sens ». A vingt-six ans on devrait être quelque-chose. Qu'était-il? Qui l'aimait? Bien qu'il ne fût plus le lion de la saison, on l'invitait encore beaucoup, mais il n'avait envie de voir personne.
Hobhouse dit que je deviens un loup-garou – un lutin soli- taire. Exact... Cette dernière semaine s'est passée à lire – à aller au théâtre – çà et là un visiteur – quelquefois à bâiller, quelquefois à soupirer, jamais à écrire – sinon des lettres. Si je pouvais toujours lire, je ne sentirais jamais le besoin de société. Est-ce que je le regrette? – hum! – « L'homme ne m'enchante pas », et quant aux femmes une seule – à la fois... Il y a pour moi quelque-chose de très apaisant dans la présence d'une femme – une étrange influence, même si on ne les aime pas – je ne puis d'ailleurs pas expliquer cela, n'ayant pas une très haute opinion de ce sexe. Mais c'est un fait – je suis toujours en meilleure humeur à mon égard et à l'égard de tout le reste, s'il y a une femme dans mes parages. Même Mrs Mule, ma femme de ménage – la plus vieille et la plus fanée de son espèce – me fait toujours rire – tâche facile d'ailleurs quand je suis « en veine »... Heigh-ho! Je voudrais être dans mon île!
Le Roi Lear, Hamlet, Macbeth... Il passait ses soirées à voir du Shakespeare. Il le savait par cœur. Il le vivait. Très souvent il écrivait son journal sur le ton brusque du Prince de Danemark. En cet hiver de 1814, la vie elle-même était shakespearienne. Le drame de l'Empire touchait au dénouement. Hobhouse, soupant au Cocoa Tree, pariait un dîner que les Alliés seraient à Paris avant la fin de février; Byron, fidèle à son héros, tenait le pari. Le 28, Blücher était devant Meaux et Byron gagnait son dîner. En mars, les combats de Fère-Champenoise lui donnèrent quelques semaines l'espoir de voir les alliés de l'Angleterre, Blücher et Schwartzenberg, vaincus. Puis tout se gâta. Le 2 avril, comme il revenait d'un bref séjour chez Augusta qui attendait son enfant, il apprit que « sa petite pagode », Napoléon, était tombée de son piédestal. « Les voleurs sont à Paris », dit-il. Le io, on sut l'abdication, le choix de l'île d'Elbe. Hobhouse et Byron sortirent pour voir les illumi- nations de Londres. A Carlton House, chez le prince régent, il y avait un immense motif lumineux : VIVENT LES BOUR- BONS, et le Triomphe des Lys.
Journal de Byron ; « Je marque ce jour! Napoléon Buona- parte a abdiqué l'empire du monde. Très bien. Il me semble que Sylla avait fait mieux... Quoi! attendre qu'on soit dans sa capitale, et parler alors d'abandonner ce qu'on a déjà perdu!... L'île d'Elbe pour se retirer!... Je suis stupéfait et confondu. Je ne sais pas – mais il me semble que moi, même moi (un insecte comparé à cet homme), j'ai risqué ma vie sur des coups qui n'étaient pas la millionième partie de celui-là. Après tout, une couronne ne vaut peut-être pas qu'on meure pour elle. C'est égal, survivre à Lodi pour ceci! » Il écrivit une ode méprisante à l'adresse du héros qui l'avait déçu.
Hobhouse, chasseur d'impressions, décida qu'il partirait pour la France afin de voir les dernières traces du monstre. Il aurait voulu emmener Byron, mais l'accouchement d'Augusta retenait celui-ci. Le 15 avril elle mit au monde une fille qui, suprême imprudence, fut appelée Médora. Byron vint aussitôt. Il était fier de sa paternité. A Lady Melbourne, qui lui avait sans doute prédit que cet enfant incestueux serait un monstre, il écrivit : « Oh! mais cela en vaut la peine, je ne peux vous dire pourquoi, et ce n'est pas un monstre, et si c'en est un, cela doit être ma faute; cependant, je veux positivement me réformer. Mais vous devez avouer qu'il est tout à fait impossible que je sois aimé même à moitié autant ailleurs et j'ai toute ma vie essayé de décider quelqu'un à m'aimer, et ne l'ai jamais été auparavant par le type que je préfère. Mais vraiment elle et moi allons être sages et tout ce qui s'ensuit, d'ailleurs nous le sommes maintenant et le serons pendant les trois semaines qui vont suivre et plus. » Quelques jours après cette naissance il fit à Augusta, dont le mari conti- nuait à être gêné, cadeau d'une somme de trois mille livres.
Il l'aimait certainement plus que jamais, d'un amour à la fois désespéré et irrésistible, et il écrivait pour elle des vers qui étaient peut-être les plus beaux qu'il eût encore composés :
Je ne prononce pas – je n'écris pas – je ne soupire pas [ton nom –
Il y a crime dans cet amour – il y a douleur dans ce nom –
Mais la larme qui maintenant brûle sur ma joue fait entrevoir
Les profondes pensées qui se cachent dans ce silence du cœur.
Trop brèves pour notre passion – trop longues pour notre paix –
Furent ces heures – leur joie – leur amertume cessera-t-elle?
Nous nous repentons – nous abjurons – nous voulons briser
[notre chaîne –
Nous nous séparerons – nous fuirons – pour nous unir à nouveau !
Oh! que le bonheur soit pour toi – et que le crime soit pour moi –
Pardonne-moi – mon adorée – abandonne-moi si tu veux ; –
Mais ce cœur qui t'appartient périra sans s'abaisser;
L'Aowme ne brisera pas ce que tu peux, toi, détruire.
Que devait-elle penser, la confuse Augusta, de cet appel passionné? Sans doute en était-elle assez fière. Elle aussi, elle l'aimait, à sa manière. Elle se serait bien passé de l'avoir pour amant. Elle aurait voulu le marier, en finir, mais elle était sans volonté devant lui. Il était son frère, il était célèbre, il était riche. Dans une vie difficile et gênée, il était apparu tout d'un coup comme un sauveur. Elle lui obéissait.
Les quatre mille personnes qui, « étant debout à l'heure où les autres sont couchés », gouvernent l'Angleterre, étaient plus agitées que jamais. Le monde dansait en l'honneur de la paix comme il avait dansé en l'honneur de la guerre. On donnait des bals pour l'empereur de Russie, pour le roi de Prusse. Le club de Byron organisa une masca- rade pour le duc de Wellington. Hobhouse mit un costume d'Albanais, Byron une robe de moine. Isn't he beautiful? dirent les femmes. Caroline Lamb, qui semblait consolée, fit mille folies et obligea un officier de la garde à ôter son uniforme rouge.
Quand Byron regagnait le matin, au petit jour, l'appar- tement qu'il occupait maintenant dans la charmante retraite de l'Albany, il travaillait avant de se coucher. Il écrivait un poème, Lara, et cette fois n'avait même plus fait l'effort d'une transposition orientale. Lara n'était d'aucun pays, d'aucune époque. Il était le héros byronien pur : caractère généreux, cœur fait pour l'amour et flétri dès l'enfance, goût profond des illusions de la jeunesse et connaissance trop claire de leur folie, tel était Lara, qui ressemblait à Conrad, qui ressemblait à Childe Harold, qui ressemblait à Byron. Certaines des strophes de Lara formaient un portrait de l'auteur si lucide, si ressemblant, qu'Augusta elle-même en fut surprise.
En lui apparaissaient, inexplicablement mêlés,
Beaucoup à aimer, beaucoup à haïr,
Beaucoup à rechercher, beaucoup à craindre...
Son silence formait un thème pour le bavardage des autres...
Qu'avait-il été? Qu'était-il, cet inconnu?...
Haïssait-il les hommes? Pourtant quelques-uns disaient
Que, parmi des êtres gais, il était gai ;
Mais avouaient que ce sourire, si on l'observait souvent de près,
Se flétrissait en sarcasme...
On n'avait jamais pu voir un rire dans ses yeux :
Pourtant il y avait de la douceur dans son regard...
On eût dit qu'un Chagrin vigilant contraignait
Cette âme à haïr, parce qu'elle avait trop aimé,
Il y avait en lui un mépris vital de tout ;
Comme.si, le pire étant arrivé,
Il était dans ce monde des vivants un étranger,
Un esprit errant précipité d'un autre.
... « Un étranger dans le monde des vivants... » C'était une de ses idées tenaces sur lui-même. Il était l'esprit errant, l'être né pour une vie surhumaine et que le Destin a conduit au crime. Plus un caractère est grand, plus, s'il est déçu, il devient dangereux. Quand un coupable a commencé la vie par la bonté, à sa fureur se mêle pour l'exaspérer, non seule- ment le remords mais l'envie. Envie de ceux qui, plus heu- reux que lui, ont pu faire usage de leur force sans entrer en lutte avec les hommes; envie surtout de celui qu'il aurait pu être et qu'il a été un instant. Comme Lucifer démon est jaloux de Lucifer archange, Byron était jaloux de Byron. Peu d'enfants avaient eu d'aussi nobles rêves que le jeune dieu du mont Ida. Le réprouvé de Bennet Street ne s'en pouvait consoler. Pardonnerait-il jamais à 1' « ex-futur Byron1 » d'avoir été enthousiaste et tendre?
L'été vint. Byron emmena Augusta au bord de la mer, à Hastings, et ils y passèrent ensemble le mois de juillet et le mois d'août. Puis il retourna seul à Newstead. A Paris, les soldats chantaient : « Il reviendra... » et réclamaient la redingote grise. Augusta et son frère s'écrivaient dès lettres toutes remplies, comme celles des enfants, de croix, signes de caresses.
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