Don Juan ou La Vie de Byron

André Maurois · Chapitre 19 sur 39

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Don Juan ou La Vie de Byron

Chapitre XVI

 

 

L'AMOUR

 

Je ne suis ni un Joseph, ni un Scipion, mais je puis affirmer que jamais

de ma vie je n'ai séduit aucune femme.

BYRON.

Fou? Méchant? Comme elle jugeait vite, cette jeune femme. Qu'avait-elle observé pour être si sévère? L'amer- tume des réponses? La violence du mépris? La moue dédai- gneuse des lèvres? Les yeux qui, sous les paupières à demi baissées, semblaient impatients et irrités?... Fou? Méchant? Il n'était ni l'un ni l'autre, mais dangereux à connaître, certes. Avant tout méfiant, esprit blessé qui se tenait sur ses gardes. Aucune Mary Chaworth ne le ferait plus souf- frir; il croyait savoir ce qu'étaient les femmes et comment il fallait les traiter. Fini pour lui le temps de la tendresse et de l'abandon ; ce sexe fort peu angélique lui avait ensei- gné la dureté; il saurait profiter de la leçon.

Lors de la première visite qu'il fit à Melbourne House (car Lady Caroline vivait avec sa belle-mère, Lady Mel- bourne), il trouva chez elle Rogers et Moore. Elle revenait d'une promenade à cheval et s'était jetée sur un divan, sans changer de robe. Quand on annonça Lord Byron, elle s'enfuit. Rogers dit : « Lord Byron, vous êtes un homme heureux. Voilà Lady Caroline qui était restée avec nous dans toute sa saleté, et dès que vous avez été annoncé, elle s'est sauvée pour se faire belle. » En apercevant les deux autres hommes, il avait froncé le sourcil. Ne pour- rait-il la trouver seule? Elle lui demanda de revenir à l'heure du dîner. Il vint, et bientôt on ne vit plus que lui à Melbourne House.

La maison était l'une des plus brillantes de Londres et, avec Holland House, le centre intellectuel du parti whig. Les Lamb, devenus Melbourne par la pairie, appartenaient à une famille de fortune assez récente et le progrès de leur grandeur avait été naturel. Au début du xvme siècle, un Lamb, homme de loi, s'était enrichi. Le fils, vers 1750, avait acheté un château, Brocket Hall, et possédant un demi- million de livres sterling en terres et un demi-million en argent liquide, avait été, suivant les lois non écrites du royaume, fait baronnet. Le baronnet avait épousé une femme singulièrement belle, Elizabeth Milbanke, et était entré au Parlement. Le Premier Ministre, qui avait besoin d'une majorité et savait comment on les obtient, avait fait du baronnet Lord Melbourne. Puis un grand art de sauver les apparences et un esprit qui évoquait Les Liaisons dangereuses avaient permis à Lady Melbourne de mener sans scandale une vie agitée, de plaire au prince de Galles et de conquérir Londres.

Les premiers enfants des Melbourne avaient été deux fils. Le père aimait l'aîné, qui lui ressemblait ; la mère le second, William Lamb, qui ressemblait à Lord Egremont. Elle le gâta. Affranchi de toute discipline, élevé dans le spectacle de la plus extravagante prodigalité et de la plus complète liberté morale, ignoré par un père qui vivait dans la maison en hôte silencieux et réprobateur, il était devenu un garçon indolent, spirituel, et dépravé. En 1805, il avait épousé Caroline Ponsonby, fille de Lord et Lady Bessborough (celle même que venait de rencontrer Lord Byron).

Mariage d'amour, assez courageux. Caroline était ado- rable et dangereuse. Sa mère, Lady Bessborough, avait eu une légère attaque d'apoplexie trois ans après la naissance de sa fille, et avait dû renoncer à élever celle-ci, qui avait été confiée à sa tante Georgiana, duchesse de Devonshire. La duchesse s'était occupée d'elle comme de ses propres enfants, c'est-à-dire qu'elle l'avait abandonnée aux domes- tiques. Élevée dans le luxe et le désordre, « servie dans des plats d'argent dès le matin, mais obligée d'aller les chercher elle-même à la cuisine », cette petite fille était convaincue qu'il n'y avait au monde que des ducs, des marquis et des mendiants. « Nous n'imaginions pas que c'était un être humain qui faisait le pain et le beurre; comment ils arri- vaient dans la maison, nous n'y avions jamais pensé. Nous croyions que les chevaux étaient nourris de bœuf. A dix ans, je ne savais pas écrire... J'étais incapable d'épeler correctement, mais je faisais des vers que tout le monde trouvait très beaux. Pour moi j'aimais mieux laver mon chien, ou polir un éperon, ou brider un cheval. » Les résul-tats de cette éducation avaient paru inquiétants aux médecins : « Lady Caroline était capricieuse, sujette à des rages violentes et à de telles sautes d'humeur qu'on craignait quelquefois pour elle la démence. » Jusqu'à quinze ans on ne lui enseigna rien. Puis tout d'un coup elle découvrit le grec, le latin, apprit la musique, le fran- çais, l'italien, peignit, joua la comédie, dessina, caricatura, et devint en quelques années une des jeunes filles les plus originales de Londres.

Elle avait horreur de ce qui était « conventionnel ». Elle datait ses lettres « de Dieu sait quel jour ». Envoyant un livre à son frère, elle avouait ne pas savoir son adresse. Sa sensibilité était célèbre. Sa cousine, Harriet Cavendish, disait avant une lecture que devait faire à Londres Benja- min Constant : « J'ai demandé que Caroline soit présente, pour qu'elle pleure et fasse sensation pour nous tous. » Un de ses grands charmes était son art de passer, comme les fées de Shakespeare, sans transition, de la mélancolie à la gaieté, de la plaisanterie familière à la gravité poétique. Ses adorateurs l'appelaient Ariel, le Sylphe, la Jeune Sauvage, et admiraient cette gracieuse incohérence ; les plus délicats regrettaient qu'elle fût un peu gâtée par la préciosité; les femmes la jugeaient artificielle, « voulue » et affectée par besoin d'étonner.

Elle avait rencontré une première fois son futur mari, William Lamb, quand elle avait treize ans et lui dix-neuf. Elle avait déjà lu des vers de lui. Elle avait « une folle envie » de le connaître. Elle le vit, elle aima ce garçon aux yeux brillants, un peu dandy, avec un air de négligence qui lui allait à merveille. Elle lui plut. « De toutes les jeunes filles de Devonshire House, dit William Lamb, voici celle qu'il me faut. » Dès ce jour, il décida qu'il l'épouserait. Longtemps elle ne le désira pas. « Je l'adorais, dit-elle plus tard, mais je savais que j'étais un être terrible et je ne voulais pas le rendre malheureux. » Il la poursuivit avec ténacité et, en 1805, l'obtint.

Le jour du mariage, elle était ravissante, mais nerveuse. Elle entra en fureur contre l'évêque qui officiait, déchira sa robe, s'évanouit et dut être portée dans sa voiture. Étrange début, mais son charmant mari sembla prendre plaisir à gâter encore un caractère si fragile. William Lamb avait horreur de la morale; cela était fatigant et de mauvais ton. « J'ai peut-être tort, disait-il, mais je ne peux jamais sentir le moindre remords ou regret pour les heures que j'ai passées à vraiment m'amuser, même par la folie ou le vice. » Lady Melbourne, femme d'expérience, partageait les sentiments de son fils sur la morale, mais non sur ce qu'on doit en dire. Certes une femme pouvait tout faire impunément, elle l'avait prouvé, mais il y avait la manière. Elle n'approuvait pas la coquetterie à ciel ouvert de sa belle-fille, le bonheur trop visible avec lequel celle-ci accueillait les attentions de Sir Godfrey Webster, par exemple. Mais William en riait et Caroline était plus folle que jamais.

Lady Melbourne, qui avait si bien réussi pendant une longue vie à combiner l'indépendance avec la respectabi- lité, voulut enseigner à Titania une sagesse plus mondaine. On vit s'affronter « la femme mûre, mais encore belle, à l'esprit clair », ironiquement précis, et l'irréelle belle-fille qui la flattait, la caressait et expliquait à sa « chère, très chère Lady Melbourne » que son attitude était la consé- quence dè celle de son mari. C'était William qui l'avait appelée prude, lui avait dit qu'elle était guindée, et s'était amusé à l'instruire de choses qu'elle n'avait jamais enten- dues, de sorte qu'elle en était arrivée à se croire tout permis. L'étrange était que William commençait, lui aussi, malgré le masque, à paraître malheureux. Que souhaitait-il? Dans son style léger, dont une ombre de tristesse voilait la franchise gaie, elle le priait de prendre soin de leur ménage : « Je crois que depuis quelque temps, mon très cher William, nous avons été bien insupportables l'un pour l'autre... A l'avenir, je serai silencieuse le matin, amusante après le dîner, docile, courageuse comme une héroïne au dernier volume de ses malheurs, forte comme un tigre de montagne... Seulement c'est vous qui devriez me dire : « Raisonnez mieux et répliquez moins. » Il se contenta de noter dans son journal : « Autrefois, quand je voyais qu'un ménage allait mal, ou que dans une maison les enfants étaient insupportables, je blâmais le mari ou le père. Depuis que je suis marié, je sens que c'était là un jugement téméraire et prématuré. » Tel était le couple, déjà plus qu'à demi détruit par une femme désappointée, dont Lord Byron devenait soudain le familier.

Le rôle, nouveau pour lui, d'abbé de ruelle lui plaisait plus qu'il ne l'avouait. Il aimait à venir, vers onze heures du matin, vivre dans un boudoir de la vie d'une femme, ouvrir les lettres, caresser les enfants, choisir les robes pour la journée. A Melbourne House, pendant les premières semaines, l'amitié resta platonique. Byron « parlait longue- ment de sa voix grave et balançait sur ses genoux le petit garçon de Caroline », un enfant délicat, aux yeux immo- biles, et qui semblait « demeuré ». Il savait qu'elle atten- dait de lui qu'il fût byronien et non Byron ; il lui parlait de la malédiction qui pesait sur sa famille, des Gordon, du Mauvais Lord, de la mort qui atteignait tout ce qu'il aimait, de sa mère et de ses amis abattus en un mois, de son cœur de marbre aussi, et des belles Orientales. Elle l'écoutait avec admiration, le trouvant si différent de William Lamb, et si beau.

L'aimait-il? Plus tard il le nia. Elle n'était pas « son type ». Son corps, bien que gracieux, semblait trop maigre pour être vraiment beau, et elle n'avait pas ces yeux de gazelle, cette « timidité d'antilope », cette grâce de Péri que Byron cherchait depuis l'enfance. Pourtant elle possédait « une vivacité infinie » et, si l'orgueil jouait, devenir le familier de Melbourne House était flatteur pour un jeune homme qui, quinze jours plus tôt, n'avait à Londres que de rares amis. Certainement il fut tenté de s'abandonner à un sentiment qui, en elle, semblait si fort. Dallas vit un jour chez Byron un page, vêtu de soie et de dentelles, et Byron « si absorbé que son temps et sa pensée semblaient entièrement consacrés à lire les lettres de Lady Caroline et à lui répondre ». Le bon Dallas crut même devoir le mettre en garde contre un monde dangereux pour la vertu, et contre une femme dont tout le monde disait qu'elle était folle. Mais Byron n'était que trop en garde.

Cette société aristocratique où il pénétrait enfin avec bonheur, société tout imprégnée encore des mœurs du xvm e siècle, était sensuelle et non sentimentale. Elle s'accordait, non peut-être au Byron le plus profond, mais au Byron sarcastique, désabusé, qu'avaient modelé des circonstances malheureuses. En prose, il préférait le ton « Madame de Merteuil » de la vieille Lady Melbourne au style romanesque de la belle-fille. Lady Melbourne pro- fessait un libertinage méthodique que Byron admirait, essayait d'imiter et auquel il n'atteignait jamais tout à fait parce que chez lui la zone de tendresse restait vulnérable à la moindre atteinte. Mais justement parce que cette dure

philosophie lui était secrètement inaccessible, il éprouvait un respect presque soumis pour les hommes et surtout pour les femmes qui en avaient fait la règle de leur vie. Lady Caroline l'ennuyait souvent ; Lady Melbourne l'inti- midait et le charmait par une désinvolture dont il n'était capable que par accès. Elle jouait, pour achever sa conver- sion au scepticisme amoureux, le rôle qu'avait joué Matthews à Cambridge pour l'amener au scepticisme religieux.

Les deux conversions n'étaient qu'apparentes, mais à Melbourne House comme jadis à Trinity College, le conven- tionalisme de l'anticonvention était de tous le plus exigeant. « Lady Melbourne, qui aurait pu être ma mère, excitait en moi un intérêt que peu de jeunes femmes eussent été capables d'éveiller. C'était une charmante personne – une sorte de moderne Aspasie, unissant l'énergie d'un esprit d'homme à la délicatesse et à la tendresse d'une femme... J'ai souvent pensé que, si elle avait été un peu plus jeune, Lady Melbourne m'aurait tourné la tète. » Après la mère, l'être qu'il préférait dans la maison était le mari, William Lamb, « aussi supérieur à moi, disait-il, qu'Hypé- rion au Satyre ». Fallait-il tromper cet homme intelligent, loyal, et qui lui tendait la main avec confiance? La puissance de trahison des femmes l'épouvantait.

Souvent il était, pour Lady Caroline, d'une étonnante dureté. Un matin de printemps, il lui apporta la première rose et le premier œillet, en lui disant ironiquement : « Votre Seigneurie, me dit-on, aime tout ce qui est nouveau et rare – pour un moment. » Elle lui répondit, sur un étonnant papier dont la bordure dentelée formait, aux quatre coins de la feuille, des coquillages, par une lettre à la fois tou- chante et irritante, où la préciosité de la forme gâtait la soumission tendre du ton. Elle s'y comparait à la fleur de tournesol qui « ayant une fois contemplé dans tout son lustre le soleil brillant et sans nuages qui pour un moment a consenti à l'éclairer, ne peut plus penser pendant toute son existence qu'un moindre objet puisse être digne de son culte et de son admiration ».

Humilité maladroite. Byron aimait à être traité par les femmes « comme une sœur favorite et un peu méchante », non comme un maître. Le plaisir et l'amour sont, dans l'esprit d'un homme, associés aux premières et inoubliables expériences qui lui ont révélé l'un et l'autre. Pour Byron adolescent, le plaisir, donné par des êtres faciles et gais, avait ponctué les méditations solitaires où il ruminait un platonisme triste. Il admettait deux types de femmes extrêmes : le « beau idéal », timide, chaste, qu'il avait formé d'une Mary Chaworth imaginaire ou de l'ombre enfantine d'une Margaret Parker, et la compagne de plaisir. La femme hardie, amoureuse et qui pourtant exigeait l'amour, aux yeux de Byron manquait aux conventions. Comme l'avait jadis observé Lady Hester Stanhope, il ne percevait pas les sentiments des autres. Il ne voulait pas les percevoir. Les phrases passionnées de Lady Caroline n'étaient pour lui qu'un bruit fatigant et vulgaire qui couvrait sa musique intérieure. Il eût souhaité de la familiarité, de la légèreté, un mélange de frivolité gaie et de mélancolie fugitive; il trouvait la contrainte de l'adoration et tournait la tête avec lassitude.

Lady Caroline, qui était capable d'écrire de si jolies lettres à un mari qu'elle n'aimait plus, tombait, dès qu'elle écrivait à Byron, dans un pathos difficilement supportable. Elle crut lui plaire en lui révélant le Monde. Elle arrangea pour lui des matinées où furent invitées les femmes les plus jolies et les plus remarquables de Londres. Mais le caque- tage des salons fatigua le Pèlerin qui, six mois plus tôt, avait fumé sa pipe sous un ciel bleu, en regardant l'Acro- pole. Sur le sofa de Newstead, il avait écrit : « Tout plutôt que de conjuguer, du matin au soir, le maudit verbe : s'ennuyer. » Il pensait maintenant avec regret à sa solitude perdue.

Une jeune fille intelligente, qui le vit là, l'observa bien. C'était une nièce provinciale de Lady Melbourne, Anne- Isabella Milbanke (on l'appelait par abréviation Annabella), personne instruite, croyante, qui, pendant les séjours qu'elle faisait à Londres, regardait avec un peu de mépris le monde de la capitale et sa folle cousine Caroline. Le 24 mars, elle avait noté dans son journal : « Je viens de terminer le Childe Harold de Lord Byron, qui contient plusieurs passages dans le meilleur style poétique. » Le 25, elle fut invitée à une matinée dansante à Melbourne House. Il y avait là Lady Jersey, ravissante, toute bruissante de paroles et de colliers, la gracieuse Miss Elphinstone aux cheveux roux, vingt autres beautés. Une femme‘chanta. Annabella Mil- banke pensa que ces hommes et ces femmes avaient l'air d'écouter la musique comme un devoir. Caro Lamb lui montra Lord Byron. Elle le trouva hautain; « sa bouche trahissait continuellement le dédain de son esprit ». Elle jugea qu'il n'avait pas tort de mépriser ces êtres légers, ces plaisirs vains. Elle ne voulut pas se faire présenter ce jour-là parce que les femmes « lui faisaient une cour absurde », mais quelques jours plus tard elle le revit et, le trouvant timide, essaya de le faire parler. Il lui dit « qu'il était surpris de ne pas la voir dégoûtée d'un monde où l'on ne trouvait pas un seul être qui, en rentrant chez lui, eût le courage de regarder en lui-même ».

Elle admira la phrase qui répondait à ce qu'elle sentait. D'ailleurs il avait parlé sincèrement. Dans cette agitation à laquelle il n'avait pas le courage de se refuser, il regrettait l'autre Byron, le rêveur sérieux de Newstead. Mais pourquoi disait-il à cette jeune inconnue ce qu'il n'avait dit à per- sonne? Il y avait en elle quelque chose de piquant. Un teint frais, des joues rondes et roses. Pas grande, mais admirable- ment faite. En entrant dans le salon, Byron avait demandé à Moore si elle était une demoiselle de compagnie. « Non, avait dit Moore à voix basse, c'est une grande héritière; vous devriez l'épouser et réparer Newstead. »

Byron parla de Miss Milbanke à Caroline Lamb avec de grands éloges, faisant même entre les deux cousines un parallèle peu flatteur. Fascinée, elle acceptait ses rebuffades. Il suffit à Byron de dire qu'il n'approuvait pas ce mode de vie, ces réunions trop nombreuses, et en particulier qu'il avait horreur de la danse (vieille haine et qui datait de loin) pour qu'on vît soudain valses et quadrilles disparaître de Melbourne House. Il lui demanda de ne plus jamais val- ser. Elle promit. Amoureuse, vaincue, elle était entièrement à sa merci. Elle lui écrivait des lettres hardies et insensées où elle lui offrait, non seulement son amour, mais tous ses bijoux, s'il avait besoin d'argent.

Elle ne fut pas tout de suite sa maîtresse et peut-être l'eût-il épargnée si le souvenir d'un premier amour malheu- reux ne l'avait encore tourmenté. Mais, dans la philosophie qu'il s'était faite, une femme qui ne se donnait pas ne don- nait rien d'elle-même et méprisait un amant trop lâche pour la contraindre. La mère de Caroline, Lady Bessborough, crut être adroite en disant à ce visiteur compromettant qu'en dépit des apparences il n'était pas aimé et que Caroline « le faisait marcher ». Il ne répondit pas et se décida, non à poursuivre Lady Caroline, car une poursuite était bien inutile, mais simplement à ne pas la fuir. Une semaine plus tard, elle était à lui.

Il l'avait prise avec un sang-froid parfait. Il fut pour elle un amant détestable, sévère, qui jugeait sa maîtresse sans illusions, avec ce réalisme impitoyable et clairvoyant qui était, lorsqu'il n'aimait pas, la forme naturelle de son esprit. « Je n'ai jamais connu une femme qui eût de plus grands, de plus agréables talents que vous, mais ils sont malheureu- sement unis à un total manque de bon sens... Votre cœur, ma pauvre Caro (quel petit volcan!), jette sa lave à travers vos veines... J'ai toujours pensé que vous étiez le petit être le plus spirituel, le plus agréable, le plus absurde, le plus aimable, le plus inquiétant, le plus dangereux, le plus fasci- nant de notre temps... Je ne veux pas vous parler de beauté, je suis mauvais juge. Mais nos beautés cessent d'être belles quand elles sont près de vous, vous devez donc en avoir, ou mieux. » Compliment assez réservé. Elle disait mélancoli-quement : « Il avait honte de m'aimer parce que je n'étais pas assez jolie. » Elle lui déplaisait par les traits mêmes qui, pour d'autres, faisaient le charme de cet esprit ; imagination surchauffée par la lecture, elle aurait voulu que son amour fût un amour de roman. Elle croyait retenir ce poète en lui citant des poètes. Il écoutait avec hauteur le grec, le latin, les anecdotes mondaines de sa maîtresse, et pensait à la langueur silencieuse de l'Étoile du Matin d'Annesley, ou à de muettes Orientales.

S'il négligeait tout un jour de venir chez elle, elle lui envoyait l'un ou l'autre des extraordinaires petits pages dont elle était entourée. Parfois elle-même se déguisait en page pour lui porter un billet : « Scène digne de Faublas », remarquait Byron, qui avait horreur de ces extravagances. Elle était devenue familière du valet Fletcher, auquel elle écrivait pour le supplier de lui ouvrir l'appartement. Si elle n'était pas invitée à un bal où allait Lord Byron, elle l'atten- dait dans la rue, sans pudeur. « Votre petite amie Caro William, écrivait la duchesse de Devonshire, fait toutes sortes de choses imprudentes pour lui et avec lui... Enfin Byron va repartir pour Naxos, et les maris pourront dormir en paix. Je ne serais pas surprise si Caro William allait avec lui, elle est si folle et si imprudente. »

Cette naïve adoration, qui aurait dû toucher Byron, l'aga- çait ; il pensait qu'elle le rendait ridicule et même, sentiment plus curieux, il blâmait l'amour dont il était l'objet. A ses yeux de jeune calviniste nourri de la Bible, Lady Caroline était la Femme Adultère. « Comme Napoléon, écrivait-il, j'ai toujours eu un grand mépris pour les femmes, et j'ai formé cette opinion d'elles non pas à la hâte, mais par mes fatales expériences. Il est vrai que mes écrits tendent à exalter ce sexe; mon imagination s'est toujours complu à donner aux femmes l'apparence d'un beau idéal, mais c'est que, comme le peintre ou le sculpteur, je les dessine non comme elles sont – mais comme elles devraient être... Elles vivent, chez nous, dans une situation qui n'est pas naturelle. Les Turcs et les Orientaux traitent ces questions beaucoup mieux que nous. Ils les enferment et elles sont plus heureuses. Donnez à une femme un miroir, quelques bonbons, et elle sera satis- faite. » Mais William Lamb n'était pas un mari turc. Son journal devenait mélancolique : « Ce qui est terrible dans le mariage, c'est que rien n'est jamais fixé. L'opinion des femmes monte ou baisse suivant ce qu'elles entendent dans le monde sur leur mari, et on est à la merci de la remarque la plus banale... Par le mariage un homme se place, dans la société, sur la défensive, alors qu'avant il avait l'avan- tage de l'offensive. »

Lady Bessborough, maintenant mieux éclairée, était plus inquiète encore que son gendre. Elle avait connu, dans sa jeunesse, des jours agités et sa liaison avec Lord Granville avait été célèbre en son temps. Mais jamais elle n'était allée, comme sa fille, jusqu'à s'habiller en charretier pour pouvoir entrer chez son amant à l'improviste et le surveiller, ou jus- qu'à l'attendre debout à la sortie d'un bal, sous la pluie. Lady Bessborough, désespérée, convoqua chez elle Hob- house, pour lui parler de cette malheureuse affaire qui déshonorait deux familles. Hobhouse était toujours prêt à « faire de la morale » à son ami, mais en quoi la rupture dépendait-elle de celui-ci? Byron était aussi fatigué que Lady Bessborough des folies de Caroline Lamb. Il ne le cachait pas à Lady Melbourne qui, femme sans préjugés et psychologue experte, discutait volontiers l'aventure avec l'amant de sa belle-fille. Il préférait cent fois la société de Tom Moore ou de Hobhouse à celle d'une femme sans pudeur.

Il avait même des distractions plus sérieuses, car Anna- bella Milbanke le vit à une conférence sur la religion « et se tortillant étrangement, chaque fois qu'il entendait ce mot ». Elle achevait son séjour à Londres en assistant à un cours sur la densité de la terre, où elle prenait des notes savantes. Byron jugeait assez comique cet amour de la science chez une femme et, dans ses conversations avec Lady Melbourne, avait baptisé Miss Milbanke : la Princesse des Parallélo- grammes. Pourtant, et comme malgré lui, il éprouvait pour elle un respect affectueux. Au moins elle était chaste, cette fille bien faite qui parlait de la densité de la terre.

Caroline avait soumis à Byron, sur la demande de Miss Milbanke, quelques poèmes de sa cousine. Il les avait trouvés assez remarquables : « Elle est certainement une fille extra- ordinaire ; qui imaginerait que sous cet air placide se cachent tant de force et tant de variété de pensée? » Il avait ajouté : « Je n'ai aucun désir de connaître plus intimement Miss Mil- banke; elle est trop bonne pour un ange déchu et je l'aime- rais certainement mieux si elle était moins parfaite. »... Trop parfaite... Elle lut ce jugement; car la lettre était des- tinée à lui être montrée. Elle dut l'enregistrer avec une modestie imperceptiblement complaisante. Sa seule imper- fection était de se savoir parfaite. Fille unique, adorée par ses parents, demandée en mariage par cinq ou six jeunes gens dès sa première saison dans le monde, elle se croyait infaillible. Avec une âme généreuse et même passionnée, elle semblait parfois calculatrice et froide parce qu'elle voulait soumettre au raisonnement toutes ses actions. Ses jugements étaient tranchants, sévères. A son esprit de bonne mathématicienne, qui croyait savoir toutes choses avec précision, l'érudition poétique et superficielle d'une Caroline Lamb semblait sans valeur. L'enfantillage de sa cousine l'agaçait. Elle disait d'elle « que sa nouvelle affectation de mélancolie byronienne gâtait le charme de sa stupidité coutumière », et aussi : « Caro Lamb est prête à défier la censure du monde, mais elle n'aurait pas le cou- rage de renoncer à son attention et à son étonnement, en descendant des hauteurs bien en vue de la Folie jusqu'à l'humble sentier de la Raison. » Elle suivait, elle, les sentiers de la raison, mais les suivait-elle humblement?

« Votre Annabella est un mystère, écrivait la duchesse de Devonshire à son fils qui en était amoureux; aimante, pas aimante; généreuse, et pourtant effrayée par la pau- vreté; elle est impossible à comprendre. J'espère que vous ne vous rendez pas malheureux à cause d'elle; en réalité c'est un glaçon... »

Ce*n'était pas un glaçon. Elle avait eu, comme Byron, des amitiés d'enfance romanesques. Dans ses rêves de petite fille, confiés très tôt à un journal (car elle avait le goût d'écrire), elle s'était vue l'héroïne de tous les actes de dévoue- ment de l'histoire. Elle avait défendu les Thermopyles et soigné les pestiférés. Puis, par religion, elle avait essayé de vaincre son impétuosité. Elle croyait y être arrivée.

« Lord Byron, continuait la duchesse, lui fait un peu la cour; mais elle ne semble pas l'admirer si ce n'est comme poète, ni lui elle, si ce n'est comme épouse. »

Ne l'admirait-elle que comme poète? On peut en douter. Tout en écoutant avec regret le récit des scandaleuses amours de sa cousine avec Lord Byron, elle croyait « qu'il était sincèrement repentant pour le mal qu'il avait fait, bien qu'il n'eût pas la force (du moins sans aide) d'adopter un nouveau mode de vivre et de sentir ». Ange déchu, disait-il de lui-même; elle approuvait gravement et pen- sait que peut-être était-ce d'elle, si sincèrement croyante, que pourrait venir l'aide dont avait besoin ce bel ange pour être sauvé. Il était très simple avec elle, « et très bon en- fant ». Pourtant elle remarqua qu'il avait une tendance à la coquetterie et qu'il était tout différent avec les femmes de ce qu'il était avec les hommes. Anne-Isabella Milbanke s'occupait de Lord Byron beaucoup plus qu'il n'était bon pour son salut, au moins en ce monde.

Août 1812. La conduite de Caroline Lamb, toujours extravagante, devenait intolérable. Un matin, Lady Bess- borough vint faire une visite à sa fille et la supplia de venir en Irlande avec elle; William les y rejoindrait et on mettrait fin à cette histoire. Pendant qu'elle était là, survint Lord Melbourne, qui parla sévèrement à Caroline. Elle se mit en colère et répondit si impertinemment que Lady Bessborough, terrifiée, courut au rez-de-chaussée appeler Lady Melbourne. Quand elles revinrent ensemble, Lady Caroline s'était enfuie sans être habillée. Le vieux Lord Melbourne expliqua qu'elle l'avait menacé d'aller vivre chez son amant et qu'il lui avait répondu : « Allez au diable! »

Les deux mères coururent ensemble chez Byron, qu'elles trouvèrent seul et aussi étonné qu'elles. Cette démarche de deux grandes dames l'amusa. Un an plus tôt, elles ne le connaissaient pas ; elles en étaient maintenant réduites à le supplier d'intervenir pour faire rentrer chez son mari la fille de l'une, belle-fille de l'autre. Curieuse revanche. Par un pourboire au cocher des Lamb, il obtint l'adresse où Lady Caroline s'était fait conduire. Il la trouva dans la maison d'un médecin de Kensington et la ramena, presque de force, à sa mère qui, l'émotion aidant, venait d'avoir une nouvelle attaque.

Cette histoire fut connue de tout Londres. Le prince régent lui-même fit venir Lady Bessborough et lui dit qu'il les considérait toutes comme des folles, les deux mères et la fille, que Lord Byron avait ensorcelé toute cette famille. En particulier, il avait jugé inadmissible cette consultation des mères avec l'amant : « Je n'ai jamais entendu une pareille chose... Prendre les mères pour confidentes! Qu'est-ce que vous auriez pensé si moi, autrefois, j'avais été prendre pour confidente Lady Spencer? » (la mère de Lady Bessborough). Exclamation qui avait paru si drôle à Lady Bessborough qu'en dépit du sujet elle n'avait pu s'empêcher de rire.

Mère, belle-mère, amant, mari, tous suppliaient mainte- nant Caroline de quitter Londres. Byron lui disait qu'en s'y refusant elle se montrait faible et égoïste. Elle restait, bien qu'il ne voulût plus venir chez elle, pour le rencontrer au moins, par hasard, dans un salon, et lui écrire, le len- demain, combien elle l'avait trouvé beau. « Que vous êtes pâle, c'est la beauté de la mort ou d'une statue de marbre blanc, avec laquelle vos sourcils et vos cheveux font un tel contraste. Je ne vous vois jamais sans avoir envie de pleurer; si un peintre pouvait fixer pour moi ce visage tel qu'il est, je lui donnerais tout ce que je possède sur la terre. » Lettre touchante, mais quel être humain fut jamais touché par une passion dont il était l'objet?

Enfin elle consentit à accompagner Lady Bessborough. Byron respira. C'était sa première aventure avec une femme du monde ; il avait trouvé l'expérience odieuse. Cette maî- tresse, avide de son temps et de ses pensées, en était arrivée à l'exaspérer. Elle, qui s'était jetée dans cet amour avec une violence imprudente mais généreuse, en sortait malade, mourante. Une cousine qui assista, en Irlande, à l'arrivée de la mère et de la fille, la décrivit : « Ma tante a l'air bien, mais la pauvre Caroline terriblement mal. Elle est usée jus- qu'aux os et les yeux lui sortent de la tête... Elle me paraît dans un état très proche de la folie, et ma tante dit qu'il y a eu des moments où elle a été tout à fait folle. »

Cependant Byron écrivait à Lady Melbourne : « Chère Lady Melbourne – je pense que vous avez entendu et que vous ne regretterez pas d'entendre encore qu'elles sont toutes deux en sécurité en Irlande, et que la mer roule ses eaux entre vous et l'un de vos soucis; l'autre, comme vous le voyez, n'est pas encore très loin. Vous ne regretterez pas non plus d'entendre que je désire que tout ceci finisse et que certai- nement ce n'est pas moi qui recommencerai. Ce n'est pas que j'en aime une autre, mais c'est l'amour lui-même dont j'ai assez; je suis fatigué de jouer un rôle stupide et, quand je constate la perte de temps, la destruction de tous mes plans de l'hiver dernier par ce roman, je suis – ce que j'aurais dû être depuis longtemps. Il est vrai que par habi- tude on fait l'amour, mécaniquement, comme on nage. J'ai autrefois beaucoup aimé les deux, mais maintenant je ne nage plus, à moins que je ne tombe à l'eau, et je ne fais plus l'amour si je n'y suis presque obligé. »

Était-il débarrassé de sa maîtresse? D'Irlande, elle écrivait de dangereuses lettres; elle rappelait qu'il ne fallait que « huit guinées, une chaise de poste et un bateau » pour réapparaître à Londres. Si elle faisait un éclat et quittait son mari, Byron se jugeait, par son « code de l'honneur », condamné à fuir avec elle sans amour. Terrifié, il s'efforçait de composer des épîtres dignes du Grand Cyrus; il était prêt à lui avouer tout l'amour qu'il faudrait pour ne pas la revoir. Lady Melbourne, qui traitait cette aventure avec un détachement parfait et comme s'il s'était agi, entre deux médecins, de choisir le meilleur remède, jugeait la douceur de Byron dangereuse : « Comprenez-moi bien, je ne voudrais pour rien au monde que vous lui disiez une chose dure, ou quoi que ce soit qui pût paraître insultant. Je n'ai pas la moindre intention de vous donner ce conseil; il n'est aucune forme de bonté que je ne souhaite vous voir lui montrer, mais vous sacrifier à elle ne serait pas de la bien- veillance, ce serait du romantisme, et qui conduirait au malheur et au désastre. Si une petite expression de froi- deur employée dès maintenant pouvait empêcher ce dénoue- ment, ce serait à mon avis une grande preuve de bonté que de savoir lui causer une petite douleur présente, pour lui épargner une ruine totale... Je dois ajouter que vous avez, me semble-t-il, trop de tendance à vous croire seul coupable – elle n'était pas une novice... Elle en savait assez pour être sur ses gardes, et on ne peut la regarder comme la vic- time d'un séducteur. » Et, trop experte en crédulité mascu- line, Lady Melbourne concluait : « Si elle pensait que ses amis s'occupent moins d'elle, il y aurait plus de chances pour qu'elle s'attachât à quelque nouvelle fantaisie – et le résultat de tout cela me semble être que la meilleure chose que vous puissiez faire est de vous marier, et qu'en fait il n'y a pas pour vous d'autre moyen de vous tirer de ce pétrin. »

Se marier... Voilà qui répondait tout à fait au désir de Byron lui-même. Il croyait au mariage. C'était sa dernière illusion. Un jeune pair (et surtout un Byron) devait boire, jouer, courtiser la femme de son voisin, puis, après avoir eu sa part convenable d'aventures, se marier avec une femme qu'il n'aimerait pas, bien née, assez riche, et lui faire des enfants en quantité suffisante pour assurer l'avenir du nom. Telle était la Convention. Telle était la loi de Newstead.

Pour achever de rassurer Lady Melbourne, il lui fit un étonnant aveu : son désir le plus vif était d'épouser la propre cousine de Lady Caroline, cette Miss Milbanke qu'il avait plusieurs fois vue chez William Lamb et dont il avait lu des poèmes. Cette fois Lady Melbourne, que rien ne surprenait, fut très étonnée. Pouvait-on imaginer deux êtres plus dif- férents l'un de l'autre que la pieuse mathématicienne et Childe Harold? Mais justement, le contraste plaisait à Byron, et aussi la réserve de cette jeune fille, la seule femme qui l'eût tenu à distance. « Je sais peu de chose d'elle, et je n'ai pas la moindre raison de supposer que je sois l'un de ses favoris. Mais je n'ai jamais vu une femme que j'estime autant... Ma seule objection serait ma nouvelle maman, pour laquelle j'ai déjà par instinct contracté une mortelle aversion. » En revanche, l'idée de devenir le neveu de Lady Melbourne l'enchantait. Décidément il était voué à cette famille.

Lady Melbourne demanda quelques garanties : « Mon cher neveu, vous êtes bien changeant, comme l'homme dans la farce que nous avons vue ensemble (La Girouette), vous souvenez-vous?... Est-ce que vous croyez que vous pourrez garder en même temps elle et Caroline? Impossible. Comme votre amie je vous dis : flirtez tant que vous voudrez, mais ne vous jetez dans aucune sérieuse aventure avant d'être débarrassé de la précédente. » ... « Vous me demandez, répondit Byron, si je suis sûr de moi-même et je vous ré- ponds « Non », mais vous l'êtes, ce qui vaut beaucoup mieux. J'admire Miss Milbanke parce que c'est une femme intelligente, aimable et de bonne naissance, car j'ai encore quelques préjugés sur ce point si je me marie. Quant à l'amour, cela se fait en une semaine (pourvu que la dame en ait une part raisonnable), d'ailleurs le mariage va mieux par estime et confiance que par romanesque, et elle est tout à fait assez jolie pour être aimée par son mari, sans être assez brillamment belle pour attirer trop de rivaux... »

D'amour il était si peu question en ce projet de mariage, que, dans la lettre où Byron souhaitait que Lady Melbourne fît sa demande aux parents d'Annabella, il lui racontait tout au long sa passion nouvelle pour une cantatrice ita- lienne « pas très belle, mais tout à fait dans le style que j'aime... Elle aime beaucoup son mari, ce qui n'en vaut que mieux, car si une femme peut aimer son mari, combien plus elle aimera naturellement quelqu'un qui ne sera fias son mari ». Fletcher, lui, voulait faire épouser par son maître une veuve hollandaise « de grande richesse et vastes roton- dités ». Fletcher, homme marié, mais émancipé par les moustiques et le sirocco du Levant, était amoureux de la suivante de la veuve et pensait que cette union avancerait ses affaires. La veuve hollandaise? Miss Milbanke? Caroline? la cantatrice italienne? Byron, amusé, attendait que le Destin ou Lady Melbourne eussent choisi pour lui. « Est-ce qu'Annabella valse? C'est une étrange question, mais très essentielle pour moi. Je voudrais que quelqu'un pût lui dire tout de suite que je désire demander sa main; mais j'ai de grands doutes sur ce qu'elle pensera. Cela dépend d'elle entièrement. »

Grave responsabilité que de proposer un prétendant aussi léger à l'une des rares personnes de ce temps pour laquelle le mariage demeurât un acte irrévocable et sacré. « Elle mérite un cœur meilleur que le mien », disait Byron lui- même dans ses moments de sagesse. Mais Lady Melbourne aimait ce jeune homme. Elle était touchée de s'entendre dire, à soixante ans, qu'on pouvait encore la préférer à toutes les autres femmes. Peut-être aussi pensait-elle qu'il serait divertissant de voir ce Don Juan incertain pris en main par sa grave nièce. « Pauvre Annabella ! Ses yeux innocents vont devenir plus beaux si elle se met à vous aimer. Les yeux ont besoin de ce genre d'inspiration. » Annabella souffrirait un peu? Cela lui ferait du bien, pen- sait Lady Melbourne, toujours un peu agacée par cette apparente placidité, et elle tenta la démarche.

La jeune fille était loin d'avoir oublié Byron. Elle avait eu, pendant son séjour à Londres, la certitude de l'intéresser, presque l'espoir de le sauver; puis le scandale de la liaison avec Caroline l'avait fait désespérer de cette âme. Rentrée chez ses parents, elle s'était retrouvée en présence de la mer et du ciel. Elle aimait à se promener entre ces deux immensités. Dans un monde que Byron voyait si dur, si indifférent aux souffrances des hommes, elle croyait aper- cevoir partout les traces de la bonté de Dieu : « Je me sens bénie, écrivait-elle, quand je reconnais la bienveillance de mon Créateur et je contemple ces scènes avec le plus pro- fond bonheur en pensant que mon Père a fait toutes ces choses. » Dans son journal, elle s'essayait à tracer un por- trait de Lord Byron : « Les passions ont été ses guides depuis l'enfance... Pourtant, parmi ses tendances, il y en a qui mériteraient d'être associées avec des principes chrétiens. (« J'aime les vertus que je ne puis « avoir ».) En secret, il est l'ami de tous les sentiments humains mais, par la plus étrange perversité jamais créée par l'orgueil, il s'efforce de déguiser les meilleurs traits de son caractère. Quand l'indi- gnation s'empare de lui, et elle est facilement excitée, il devient méchant, il peut haïr avec le mépris le plus amer. Il est extrêmement humble avec les personnes dont il respecte le caractère et il leur confesse ses erreurs avec péni- tence. » Elle pensait qu'elle était une de ces personnes dont il respectait le caractère. Elle l'admirait, elle était tentée, mais elle reconnaissait le danger.

Byron avait été maladroit en choisissant pour messagère Lady Melbourne, dont Annabella n'estimait pas le jugement. La réponse fut un refus poli : « Je serais tout à fait indigne de l'estime de Lord Byron si je ne disais la vérité sans équi- voque. Je crois qu'il ne serait jamais l'objet de cette forte affection qui me rendrait heureuse dans le mariage, je lui ferais donc tort si j'adoptais quelque mesure qui pourrait, même indirectement, le confirmer dans ses impressions actuelles. Des quelques observations que j'ai pu faire sur sa conduite, j'étais disposée à croire votre témoignage en sa faveur et, si je ne suis pas encline à lui rendre son attache- ment, j'en accuse mes sentiments plutôt que son caractère. Après cet aveu que je fais avec un réel chagrin à l'idée que je peux infliger quelque peine, je dois laisser à son jugement le soin de décider ce que seront nos futures relations. » En somme elle refusait de l'épouser, s'il fallait la croire, parce qu'elle ne l'aimait pas. Aventure assez nouvelle pour l'auteur de Childe Harold.

 

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