Don Juan ou La Vie de Byron
Chapitre X
HEURES D'OISIVETÉ
Pour qu'un homme devienne un poète, il doit être amoureux ou
malheureux. J'étais les deux quand j'écrivis Heures d'oisiveté
BYRON.
A la fin de l'année scolaire 1806, il revint à Southwell, où son arrivée fut marquée par une scène violente. Devant les enfants Pigot stupéfaits, Mrs Byron jeta les pincettes et la pelle du foyer à la tête de son fils, qui sortit, se réfugia dans la maison de ses amis et partit pour Londres sans la revoir. De Londres, il écrivit à Pigot : « Merci pour votre amusant récit des derniers procédés de mon aimable Alecto, qui commence maintenant à sentir les effets de sa folie. Je viens de recevoir une épître repentante, à laquelle, crai-gnant qu'elle ne me poursuive, j'ai répondu avec modéra- tion... Son doux gazouillement doit avoir ravi ses audi- teurs; ses notes hautes étant particulièrement musicales, on aimerait à les entendre par un calme clair de lune... Sincèrement, votre mère m'a rendu grand service, et vous, comme tout le reste de votre famille, méritez mes remer- ciements les plus chauds pour votre bienveillante compli- cité quand je cherchais à échapper à Mrs Byron ftiriosa... Oh! que n'ai-je la plume de l'Arioste, pour évoquer, en un poème épique, l'orage de cette veillée mémorable, – ou plutôt que l'ombre de Dante m'inspire, car seul l'auteur de Y Enfer devrait inspirer un tel essai. »
Gaieté courageuse, mais amère. La Douairière le pour- suivit à Londres et, après un engagement de quelques heures, « se retira en désordre, laissant derrière elle son artillerie et quelques prisonniers ». Byron, avec les hon-neurs de la guerre, alla passer quelques semaines dans les plages du Sussex, puis fit un petit voyage à Harrogate, accompagné de John Pigot. Pigot, étudiant en médecine et frère d'Élizabeth, était agréable et cultivé. Il fut amusé par l'équipage de son compagnon. Sur les portières de la calèche étaient peintes les armes des Byron et la devise Crede Biron', deux chevaux de selle suivaient, conduits par un groom; dans la voiture, avec Pigot et Byron, voyageaient le valet, Frank, et deux chiens : un terre- neuve, Boatswain, et un bulldog, Nelson.
Pourquoi Byron, qui n'était pas riche, s'obstinait-il à transporter ce personnel et cette ménagerie? Il montrait une curieuse incapacité à éliminer de sa vie ce qui y était entré par hasard. Il avait, un jour de caprice, attaché à sa personne ce valet, ces chevaux, ces chiens; il les gardait. Il était fétichiste. Sa sentimentalité mal guérie faisait qu'il s'attachait à tout ce qui l'approchait. John Pigot, assez perspicace, vit pendant leur séjour à Harrogate beaucoup d'exemples de la timidité byronienne. Quand ils prenaient leurs repas dans la salle à manger de l'hôtel, Byron demandait toujours que l'on remontât vers les chambres au plus vite. Pigot fut surpris de constater à quel point son ami, qui passait pour débauché, avait horreur de boire et observait un régime strict. Ses plaisirs semblaient être de composer des vers, de monter à cheval et de regarder les femmes, à distance. En dépit de l'épisode Mary Chaworth, il restait dangereusement sensible à leur charme. Devant Pigot, il posait à l'homme qui a compris les dangers de l'amour, qui a jugé les femmes et les méprise. Le moyen de les conquérir, ce n'était pas, cher Pigot, de les aimer, mais de les dédaigner :
Pourquoi, Pigot, se plaindre,
Du dédain d'une fille?
Pourquoi vous agiter, désespéré?
Essayez s'il vous plaît
Mais, croyez-moi, jamais
Un soupir n'a conquis une coquette.
Comment la conquérir?
Feignez d'aimer ailleurs;
Elle commencera par montrer de l'humeur.
Quittez-la pour un temps,
Elle sourira bientôt,
Et vous pourrez alors embrasser la coquette.
Que n'avait-il lui-même connu cette naïve et prudente recette au temps de son M. A. C.?
Enfin les deux amis revinrent à Southwell et Byron s'installa chez la Douairière, temporairement matée. La pauvre femme fut épouvantée en voyant arriver son fils avec deux domestiques, des écuries et un chenil. Elle n'osa rien dire mais se demanda comment cette tribu allait vivre. Byron, toujours franc, ne cherchait pas à lui cacher les motifs de ce rapprochement familial. Il avait dépensé tout le prêt des usuriers. Il n'avait d'argent ni pour voyager ni pour retourner à Cambridge à la rentrée. Le seul charme de Southwell était pour lui de n'y rien dépenser. D'ailleurs au bout de quelques jours, avec sa merveilleuse inertie, il accepta Southwell, commença d'y suivre un programme quotidien et dès lors ne s'y trouva pas plus mal que dans sa chambre de Trinity.
Sa vie avait maintenant un nouvel objet, qui était de devenir un poète. C'était Élizabeth Pigot qui lui avait donné cette idée. Un jour, elle lui avait lu des vers; il avait répondu : « J'en écris », et lui avait récité son poème à Delawarr : « En toi j'espérais étreindre... » La charmante Élizabeth avait admiré de bonne foi. Un autre jour, comme elle avait récité devant lui du Burns, il avait dit : « J'aime cette cadence » et composé immédiatement sur la même coupe : Hills of Annesley, bleak and barren...
Collines d'Annesley, nues et stériles,
Où mon enfance insouciante erra,
Comme les tempêtes du Nord, belliqueuses,
Hurlent au-dessus de vos ombres herbeuses !
C'en est fini, je ne charme plus les heures,
En contemplant des yeux que j'ai tant aimés;
C'en est fini, ma souriante Mary
Ne fait plus de vous pour moi un paradis.
Élizabeth avait été charmée par le poème, touchée par le souvenir de cet amour malheureux. Elle était pour Byron une parfaite amie. C'était une de ces aimables filles sans coquetterie, tendrement dévouées, que les hommes ont la sottise de ne pas aimer. Elle le plaisantait sur sa timidité. Il arrivait encore au dandy de Cambridge dans ses mauvais moments de murmurer : « Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept... » Élizabeth le rassurait en l'admirant. Elle lui offrit de copier ses vers et d'en préparer un manuscrit pour l'édition.
Dès lors fut créé ce que Byron aimait : une routine. Il travaillait la nuit, se couchait tard, se levait plus tard encore, et, vers la fin de la matinée, traversait la rue pour aller chez Élizabeth Pigot lui remettre son travail. Si d'autres visiteurs arrivaient, le timide poète se sauvait par la fenêtre. Il allait alors chez un autre ami, le révérend Mr Becher, le clergyman de Southwell, pasteur jeune, de bon conseil, avec lequel Byron avait de longues conver-sations sur l'Univers et la Destinée. Becher essayait de montrer à Byron combien la Providence, dont il se plaignait, l'avait comblé d'avantages divers : naissance, esprit, bientôt fortune, et surtout « un talent qui le plaçait au- dessus du reste de l'humanité ». « Ah! mon cher ami, disait Byron, tristement, en mettant le doigt sur son front, si ceci me place au-dessus du reste de l'humanité, ceci (mon- trant son pied) me met bien au-dessous de tous. » Souvent il arrivait chez Becher avec une épître, réponse à des conseils donnés la veille :
Cher Becher, vous me dites de me mêler aux hommes ;
Je ne le puis, encore que le conseil soit sage;
Mais la retraite s'accorde au ton de mon esprit ;
Je ne veux pas aller à un monde que je méprise.
J'ai goûté la douceur et l'amertume de l'amour :
Tout jeune, j'avais appris à croire à l'amitié;
Les prudentes matrones réprouvent mes passions
Et j'ai appris trop tôt qu'un ami peut tromper.
Il se considérait, dans sa retraite de Southwell, comme un vieil ermite à qui la sagesse et les malheurs ont enseigné la misanthropie. Il déjeunait en face de la Douairière, mais lisait pendant les repas pour la réduire au silence. Quand il était de bonne humeur, il lui ouvrait la porte de la salle à manger en annonçant : « Entre l'Honorable Kitty Gordon ! » L'après-midi était consacré aux sports. Il se baignait, plon- geait dans la rivière, empruntait à ses amis des objets qu'il jetait à l'eau pour le plaisir de les y chercher, terrifiait tout Southwell en tirant au pistolet dans son jardin et montait à cheval, assez mal. Le but réel de tous ces exercices était de rester maigre. L'exercice violent et le jeu étaient sa règle. Jouer au cricket en portant sept gilets et un pardessus, ne pas manger une once de viande en vingt-quatre heures, un seul repas par jour, pas de bière, à ce prix on lui voyait les côtes et ses traits pâles devenaient charmants.
Le soir, il allait dans une maison amie, chez les Pigot ou chez les Leacroft. Southwell était plein de jeunes filles. Il était arrivé à les connaître assez bien pour n'en plus avoir peur. Fidèle aux préceptes qu'il avait prêchés à son ami John Pigot, il les courtisait toutes. Il leur envoyait des vers; il essayait de les embrasser; il prenait part avec elles à des représentations d'amateurs. Il avait une intimité plus sen- suelle avec une fille de condition assez médiocre, une nou- velle Mary aux cheveux d'or, et montrait fièrement à Julia Leacroft et à Ann Houson, plus réservées, une boucle qu'elle lui avait donnée. Il se glorifiait d'être volage. Une dame de Southwell possédait une large agate, trouvée dans un tumulus, qu'elle gardait dans sa corbeille à ouvrage. Elle dit un jour à Byron que cette amulette avait le pou- voir d'empêcher son possesseur d'être amoureux. « Donnez- la-moi! cria-t-il avec une soudaine violence, c'est le talis- man qu'il me faut!... »
Ce fut à Southwell que non seulement il prit ses premières leçons de sensualité, mais qu'il eut l'occasion de voir à quels bas expédients l'intérêt peut descendre – car une des familles de l'endroit ferma les yeux sur son intimité avec la fille dans l'espoir de l'entraîner à un mariage inégal.
La monotonie des jours permettait un travail continu. La petite excitation des amourettes fournissait à la fois un remède contre l'ennui, et des sujets de poèmes. Un artiste a besoin d'une vie régulière, parce qu'il aime son travail, et d'une vie un peu folle parce qu'elle anime son esprit : Byron travaillait bien. Il réunissait et corrigeait ses vers à Delawarr, à Clare, à Dorset, des traductions de Catulle, de Virgile, le poème sur la cornaline d'Eddleston, ses élégies sur Newstead, ses vers amoureux à diverses jeunes filles. Le recueil prenait bonne tournure. L'auteur relisait ses vers avec une surprise charmée. Ce petit livre allait-il lui donner la gloire? Élizabeth Pigot le croyait.
Byron faisait imprimer son volume chez Ridge, un impri- meur de Newark, sous le titre de Pièces fugitives. Quand les deux premiers exemplaires sortirent, il les porta aux Pigot et à Becher. Mais l'effet fut loin d'être celui que Byron attendait. Le pasteur, ayant lu les vers de son ami, fut si choqué par un poème intitulé A Mary qu'il lui parut impossible de laisser Byron publier le volume. Le pauvre Byron, qui espérait des éloges, reçut de Becher une épître qui le priait de supprimer son livre. Le choc fut pénible, mais la réponse immédiate. Byron promettait de détruire l'impression et la promesse fut tenue le même soir. Tous les exemplaires furent brûlés, sauf celui qui avait déjà été envoyé à John Pigot, alors étudiant à Édimbourg, et (ce qui était assez comique) celui de Becher. Il est dur, pour un jeune auteur, de renoncer à son premier livre. Byron avait fait le sacrifice héroïquement.
Puis, sans perdre un seul jour, il se remit au travail avec l'imprimeur, supprima « le malheureux poème à ma pauvre Mary » et produisit en quelques semaines Poems on various occasions qui fut publié en janvier 1807. « Ce volume était incroyablement correct et chaste. »
L'auteur distribua des exemplaires à ses anciens amis de Cambridge, à ses hôtes de Southwell. De Cambridge, il reçut des éloges. A Southwell, le livre souleva des orages. La famille Leacroft s'émut. Dans un poème, il était question d'une Juliette. N'était-ce pas leur Julia? Un autre, intitulé A Lesbie, poème ironique dans la veine favorite de Byron adolescent (mépris hautain de l'amour), semblait aussi lui être destiné. En tout cas, tout Southwell le disait. C'était intolérable. Le frère de Julia, le capitaine Leacroft, demanda des explications à Byron. Celui-ci consulta Becher; ils rédigèrent ensemble une réponse mesurée, mais cette mesquine méthode d'interprétation, cette hypocrite pudeur, ces brouilles, achevèrent de dégoûter Byron de Southwell. Il avait de la petite ville l'horreur qui convient à ceux qui n'ont pas encore connu la grande, et ce mépris de la pro- vince dont on ne se guérit que par le séjour des capitales. Il s'était ennuyé à Southwell tant que sa vie y avait été sans événements, mais ennuyé avec une douceur agréable ; les incidents qui accompagnèrent la publication de son livre interrompirent à la fois son ennui et son bonheur. C'était un trait de son caractère qu'il souhaitait l'exci- tation d'une vie tumultueuse et haïssait celle-ci dès qu'il la trouvait. Miss Pigot, la maternelle Elizabeth, qu'il appelait « chère reine Bess », devint confidente de ce dédain grandissant : « Je hais Southwell, votre maudit, détestable et abhorré séjour de scandale. A part vous et John Becher, je m'attristerais fort peu si toute cette ville était précipitée dans l'Achéron. » Il désirait partir. Sa mère ne le retenait pas. « Lord Byron a maintenant été chez moi sept mois, avec deux valets. Je n'ai jamais reçu de lui un sou, car il a besoin de ses cinq cents livres par an pour lui-même. Il est impossible que je l'entretienne, lui et eux, avec mon petit revenu. »
Il resta encore quelques semaines, pour achever une nou- velle version de ses poèmes, augmentée et destinée cette fois au « grand public ». Le titre était changé. Le livre s'appelait maintenant : Heures d'Oisiveté, par George Gordon Lord Byron, un mineur. « Un mineur » était assez comique, mais il avait écrit une préface qui, pensait-il, devait lui assurer l'indulgence : « Ces poèmes sont les fruits des heures les plus légères d'un jeune homme qui vient d'achever sa dix-neu- vième année... Comme ils prouvent eux-mêmes un esprit enfantin, ce renseignement n'était peut-être pas nécessaire... Le contenu du livre pourra apporter quelque amusement à des jeunes gens de mon âge! j'espère qu'on le trouvera en tout cas inoffensif. Il est très improbable que, dans ma situa- tion et avec mes projets, je m'impose une seconde fois au public... Le docteur Johnson, à propos des poèmes d'un de mes nobles parents, assurait que « si un homme de haute « naissance se fait auteur, il mérite d'être traité avec bien- « veillance »; cette opinion aura sans doute peu de poids sur les critiques; en serait-il autrement que je répugnerais à me réclamer de ce privilège... » Dès que l'édition fut publiée, en juin 1807, il partit pour Londres afin de surveiller lui-même la distribution aux libraires.
Il est agréable, à vingt ans, de se trouver à Londres, par un beau mois de juin, avec un peu d'argent et un livre fraîchement imprimé. La « dame au tempérament d'agneau » était désormais seule dans ses provinces du Nord, le maudit Southwell était loin et la reine Élizabeth recevait là-dessus des lettres franches et sans détour : « Southwell est un endroit damné – j'en ai fini à tout jamais avec lui – au moins c'est probable; à part vous, je n'y estime personne. Vous étiez ma seule compagnie raisonnable', et pour dire la vérité, j'avais plus de respect pour vous que pour toute cette troupe, des faiblesses de laquelle je m'amusais... Vous vous êtes donné plus de mal pour moi et mes manus- crits qu'un million de ces 'poupées ne l'auraient fait. Croyez- moi, je n'ai pas oublié votre beau caractère dans cet antre de péché, mais j'espère qu'un jour je serai capable de vous prouver ma gratitude! » Il était sincère; il n'avait que du mépris pour toutes ces Julia, ces Mary, qui s'étaient laissé caresser par lui; ses « esprits animaux » et son orgueil le poussaient à les poursuivre, mais en un temple intérieur bien caché, un petit Écossais calviniste gardait son respect pour la pureté.
Le grand souci était maintenant de savoir si les Heures d'Oisiveté feraient de lui un poète connu. Il n'était pas mécontent du succès. Un libraire de Londres, qui avait accepté d'en prendre quelques exemplaires en dépôt, les avait placés et en demandait d'autres. Ridge, l'impri- meur de Newark, en avait vendu cinquante en quinze jours. Sans doute les lecteurs étaient surtout des gens de South- well mais, malgré son dédain, le jeune auteur était curieux de leur avis. « Quelles sont les dames qui les ont achetés? demandait-il à Élizabeth... Est-ce qu'on les aime ou non à Southwell? »
Sur l'opinion de ces êtres effrayants et inconnus, les lec- teurs de Londres, il était plus difficile d'être renseigné. Byron avait envoyé un exemplaire à Lord Carlisle, qui avait répondu par cette lettre polie que l'on écrit avant d'ouvrir un livre quand on a décidé de ne pas le lire. Un de ses cousins, Alexander Gordon, lui dit que sa mère, la duchesse de Gordon, « avait acheté mon volume, l'avait admiré énormément, comme d'ailleurs tous les gens du monde, et souhaitait proclamer sa parenté avec l'auteur ». Mais Sa Grâce ne réalisa pas son désir et n'invita pas son jeune parent. « Dans toutes les fenêtres des librairies, je vois mon propre nom, je ne dis rien, mais je jouis en secret de ma gloire. » Un libraire en avait vendu sept. « Sept, c'était magnifique », disait le libraire et Byron le croyait volontiers. Auteur actif, il s'occupait lui-même d'en faire envoyer dans les principales villes d'eaux. « Carpenter (l'éditeur de Moore) m'a dit qu'il y a plusieurs jours qu'ils ont vendu tous les leurs et que, depuis, ils ont eu plusieurs demandes qu'ils n'ont pu satisfaire. Le duc d'York, le marquis de Headfort, la duchesse de Gordon, etc., etc., étaient parmi les acheteurs; et on me dit que la vente sera encore plus active cet hiver, car l'été est une mauvaise saison, les gens étant absents de Londres. » Quelques critiques s'étaient occupés des Heures d'Oisi- veté : « J'ai été loué par une revue et abîmé par une autre. On me dit que c'est excellent pour la vente du livre : cela ouvre une controverse et empêche d'être oublié. D'ailleurs les grands hommes de tous les temps ont eu leur part et les plus humbles n'y échappent pas; – je supporte donc tout en philosophe. »
Il était encore très seul. A son hôtel de Londres (Dorant's Albermale Street) peu de visiteurs se présentaient. Un de ses anciens maîtres, Henry Drury, de Harrow, tenta en vain de le trouver. Vint aussi un homme qui se dit son parent éloi- gné, Robert Dallas, dont la sœur avait épousé l'oncle de Byron, George Anson. Ce Dallas écrivait des romans et traduisait des livres français. Homme grave, il pensait que le but d'un auteur est d'être « l'auxiliaire du théologien et du moraliste ». Il avait entendu parler des Heures d'Oisiveté par des gens de la famille et avait acheté le petit volume. Après l'avoir lu, il écrivit à Byron : « My Lord, vos poèmes m'ont été envoyés il y a quelques jours. Je les ai lus avec plus de plaisir que je n'en puis exprimer et je me sens irrésistiblement poussé à vous rendre hom-mage sur ces effusions d'un noble esprit si véritablement poétique... Vos poèmes, My Lord, ne sont pas seulement très beaux, ils prouvent un cœur tout brûlant d'honneur et qui vibre au son de la vertu. »
Une lettre un peu ridicule, dut penser le jeune cynique, mais c'était le premier écrivain qui eût remarqué son œuvre et il reçut une réponse courtoise : « Quoique les critiques aient été pour moi d'une indulgence peu commune, je confesse que les éloges d'un homme d'un génie reconnu sont encore plus flatteurs... Mais mes prétentions à la vertu sont malheureusement si faibles que je ne puis accepter vos compliments... Les événements de ma courte vie ont été d'une nature si singulière, que, bien que cet orgueil que les hommes appellent honneur m'ait empêché de salir mon nom par une lâcheté, j'ai déjà été tenu pour un ami de la débauche et un disciple de l'infidélité... En morale, je préfère Confucius aux Dix Commandements, et Socrate à saint Paul (bien que tous deux soient d'accord sur le mariage). En religion, je suis en faveur de l'émanci- pation des catholiques, mais je ne reconnais pas le pape...
Je tiens la vertu, en général, pour un élément du carac- tère, un sentiment, non un principe. Je crois que la Vérité est le premier attribut de la Divinité, et la mort un som- meil étemel, au moins du corps. Vous avez là un bref résumé des sentiments du mauvais George, Lord Byron ; et jusqu'à ce que j'aie acquis un nouveau costume, vous remar- querez que je suis mal habillé. » Texte qui remplit le solen- nel Dallas d'admiration et de perplexité.
Rien n'était plus divertissant que de devenir un auteur, et déjà Byron formait des plans de travail pour l'avenir. Il pensait à mettre en vers les vieilles traditions écossaises, à traduire des poèmes anciens que l'on pourrait faire paraître sous le titre de La Harpe de l'Ecosse, ou quelque chose d'éga-lement original. Il avait aussi l'idée d'un poème épique· sur la bataille de Bosworth, mais ce serait une affaire de trois ou quatre ans. Peut-être des stances sur le mont Hécla? En attendant la gloire du poète, il cultivait celle du nageur. Sous la surveillance de Jackson, il fit la traversée de Londres à la nage. Le critique Leigh Hunt, qui venait de se baigner et se rhabillait sur la rive, vit une tête paraître et disparaître à la surface de l'eau comme une bouée tandis que, de loin, un homme d'aspect respectable surveillait le nageur. L'homme de la rive était Mr Jackson, le grand boxeur mondain; la bouée, George Gordon Lord Byron, un mineur.
OceanofPDF.com