Don Juan ou La Vie de Byron

André Maurois · Chapitre 37 sur 39

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Don Juan ou La Vie de Byron

Chapitre XXXIV

 

LE HÉROS ET LE SOLDAT

 

S'il y avait une chose qui fût plus caractéristique de Byron qu'aucune autre, c'était son solide bon sens.

DISRAELI.

Les grands événements de notre vie sont souvent pré- parés par des faits si petits que nous y prêtons à peine attention; nos actions, nos discours nous enveloppent d'un réseau toujours plus serré; un seul chemin demeure ouvert; le moment arrive où nous devons donner notre vie pour nos formules. Presque tous les héros en sont là et l'héroïsme consiste à ne pas permettre au corps de renier les impru- dences de l'esprit.

Depuis deux ans, Byron suivait avec un intérêt mélan- colique, intermittent, les progrès de l'insurrection grecque. A Pise quand Mavrocordato était parti pour rejoindre les insurgés, Byron avait dit à tous ceux qui l'entouraient qu'il eût aimé à suivre le prince. Il l'avait écrit à Moore ; il l'avait répété à Gamba, à Medwin (qui avait noté la phrase : « Je veux retourner en Grèce et il est probable que j'y mourrai »), à Trelawny qui ne l'avait pas cru. A la vérité, dans le groupe de Pise personne ne prenait au sérieux un projet de Byron, quel qu'il fût. Il avait si souvent changé. Venezuela, États- Unis, Angleterre, Grèce, son imagination s'attachait un instant à ces rêves. Puis une femme se plaignait, un poème le retenait, un présage l'effrayait et il restait. Aux yeux de ses amis sa réputation était faite. Il était féminin, faible, sensitif et le contraire en tout point d'un homme d'action.

Pourtant ce projet grec semblait plus durable que les autres. Non que Byron eût aucune haine pour les Turcs. Il avait conservé le meilleur souvenir des pachas à barbe blanche qui l'avaient accueilli en 1810. Alors il avait plaint la Grèce esclave, mais l'esclavage lui avait paru sans remède. Maintenant l'insurrection semblait réussir. Les Turcs n'avaient pas su accrocher leur administration au pays. Ils y formaient « un camp provisoirement établi en Europe », mais un camp peut toujours être enlevé d'assaut et il était relativement facile de les chasser.

Pourquoi les Grecs ne s'étaient-ils pas alors libérés dès le xvme siècle? C'est que, de toutes les forces humaines, les spirituelles sont les seules efficaces. Pour se révolter, il faut croire à la révolte. Ce ne fut que par la Révolution fran- çaise que les Grecs, comme les Italiens, comme les Polonais, apprirent les mots : liberté, droit des peuples. La Mar- seillaise leur fut traduite. Byron, par les strophes de Childe Harold, intéressa l'Europe à leur sort. Ils cessèrent de considérer leur esclavage comme une loi naturelle. C'était cesser d'être esclaves.

Le mouvement avait commencé par des associations secrètes, qui d'abord avaient espéré l'appui de la Russie. Mais M. de Metternich, qui veillait, fit voir au tsar « le signe révolutionnaire dans les événements de Grèce ». L'Angleterre n'était pas moins hostile que l'Autriche. Le mot de Pitt : « Je refuse de discuter avec quiconque n'admettra pas la nécessité, pour les intérêts anglais, de l'intégrité de l'Empire ottoman », restait l'un de ces axiomes magiques et surannés par lesquels est si souvent réglée la politique étrangère britannique. La France, encore en tutelle de la Sainte Alliance, ne pouvait fournir que des volontaires isolés. Les Grecs ne devaient compter que sur eux-mêmes.

Dès 1821 plusieurs foyers s'étaient allumés. L'archevêque de Patras, Germanos, prêtre soldat, s'était réfugié dans la montagne. Le même jour un chef de bande, Colocotronis, avait soulevé la Morée. Un autre insurgé, Odysseus, s'empa- rait d'une partie de la Grèce orientale. En Grèce occidentale, le prince Mavrocordato dirigeait les événements. Le contraste était grand, l'entente difficile, entre ce jeune homme cultivé, Européen qui portait une redingote, des lunettes d'or, et des bandits montagnards comme Odysseus et Colocotronis. La désunion des chefs grecs avait sauvé les Turcs d'un désastre. Mais à l'étranger les victoires grecques avaient éveillé beaucoup d'enthousiasme parmi les libéraux de tous pays. D'anciens officiers de Napoléon, des étudiants d'Iéna, des mystiques suisses venaient se battre pour la Grèce.

En Angleterre, le gouvernement était hostile, mais quand, en janvier 1823, un député grec, Luriottis, arriva pour plai- der la cause des Grecs, un certain nombre de whigs avancés entrevirent « un coup facile et dramatique dans le jeu de la politique intérieure » et fondèrent un comité qui siégea à la taverne de la Couronne et Ancre, publia, comme tous les comités, des documents inutiles, donna des dîners excel- lents et agit peu. Il comprenait l'étonnant Jérémie Ben- tham (inventeur des mots « international » et « codifier », réformateur des lois, de la logique, des prisons et des uni-versités), des députés radicaux comme Burdett, Hobhouse, des banquiers comme Kinnaird, et il avait pour secrétaire Mr John Bowring, polyglotte et disciple de Bentham.

A la première réunion du comité, il fut décidé d'envoyer en Grèce, pour enquête et rapport, Edward Blaquiere, auteur de plusieurs livres sur la Méditerranée. Trelawny, qui connaissait ce Blaquiere, lui écrivit en février que Byron parlait souvent d'aller en Grèce. Hobhouse et Kinnaird sourirent; le « cher garçon » n'était pas un chef d'armée. Pourtant son nom pouvait être utile. Blaquiere annonça à Byron qu'il s'arrêterait à Gênes pour le voir, au cours de son voyage vers la Grèce. Ainsi Byron se trouva intro- duit dans les engrenages de l'action.

En avril, Blaquiere et Luriottis montèrent jusqu'à la casa Saluzzo et Byron leur offrit d'aller dans le Levant en juillet, si le comité le croyait utile. Et pourquoi n'irait-il pas? Ce départ répondait à la fois à son besoin de sensa- tions, si mal satisfait par la vie monotone de Gênes, et à l'ambition de montrer qu'il était autre chose qu'un versi- ficateur. « Être le premier homme d'un pays (non le Dic- tateur), non le SyÛa, mais le Washington, ou l'Aristide, le chef par le talent et la vérité, c'est approcher de la Divi- nité. » Il avait écrit cela jadis; il le pensait encore. Il était toujours tenté de faire « ce que peu d'hommes ou nul n'aurait fait ». La chute du Libéral, l'échec relatif de ses dernières publications, tout lui donnait à penser qu'il fallait reconquérir l'opinion publique. Le poète avait cessé de plaire. Peut-être l'Angleterre avait-elle raison? Il croyait, lui, que ses véritables qualités apparaîtraient plutôt dans la vie active. Il s'était toujours considéré comme un soldat ou un homme d'État, privé par l'infirmité de son corps de la vie pour laquelle il était fait. Il voulait désormais « se consacrer à la politique et au décorum ». « Si je vis dix ans de plus, vous verrez que ce n'en est pas fini de moi. Je ne veux pas dire en littérature, car cela n'est rien; et – si étrange que cela puisse paraître – je ne crois pas que c'était ma vocation. Vous verrez que – si le Temps et la Fortune le permettent – je ferai quelque chose qui étonnera les philosophes de tous les temps. »

Mais ce n'était pas seulement la rédemption aux yeux du monde qu'il espérait d'un tel sacrifice, c'était surtout le salut de Byron dans l'âme de Byron. Il avait montré dans Manfred que, pour lui, l'Enfer était un drame intérieur. Or, ce conflit, qui faisait rage depuis l'adolescence, entre le Byron qui aurait pu être et le Byron qui avait été, un grand héroïsme pouvait le résoudre au profit de l'écolier passionné. Sur un cahier, il griffonnait quelques vers, début d'un chant inachevé :

Les morts ont.été réveillés – dormirai-je?

Le monde est en guerre avec les tyrans – m'inclinerai-je?

La moisson est mûre – hésiterai-je à glaner?

Je ne sommeille pas; l'épine perce ma couche;

Chaque jour une trompette résonne à mon oreille,

Et son écho dans mon cœur...

« Poeshie », comme il disait railleusement, et nul ne mesurait mieux que lui l'écart entre les sentiments réels, tels que les analysait son bon sens moqueur, et les senti- ments que l'on exprime en vers. Mais, si impitoyable que fût son analyse et si ironique lorsqu'un de ses compagnons parlait de « la cause », il savait bien que l'amour de la liberté et le désir de faire de grandes choses étaient en lui des éléments réels et forts.

Il avait rencontré au cours de sa vie trop d'obstacles à l'action pour ne pas craindre ceux qui s'élevaient encore devant lui. D'abord il y avait Teresa. Il connaissait la téna- cité de « l'absurde race des femmes » et sa propre faiblesse devant cette race. « Mme Guiccioli est naturellement opposée à ce que je la quitte, ne fût-ce que pour quelques mois; et comme elle a eu assez d'influence pour empêcher mon retour en Angleterre en 1819, elle peut réussir aussi bien à me tenir éloigné de la Grèce en 1823. » Mais, avant même de convaincre Teresa, il fallait résoudre une question plus pressante encore et, pour lui, plus douloureuse. Le comité philhellène de Londres souhaitait-il vraiment sa collaboration? Depuis la proscription de 1816, il restait, à l'égard de tout ce qui était anglais, dans l'état d'esprit craintif d'un paria. Les ennemis que l'on ne voit jamais sont les plus terribles pour l'imagination. Il croyait encore les Anglais violemment excités contre lui et il était décidé à ne rien leur demander pour ne pas leur donner l'occasion d'un refus. Ce fut avec une modestie parfaite qu'il s'offrit à Hobhouse et il fut ravi quand, après un silence assez long et qui le froissa, il fut nommé membre du comité. Ses lettres de cette période le montrent sous son meilleur jour, généreux (car tout de suite il annonce qu'il est prêt à payer de sa poche et commence par envoyer à ses frais des médi- caments et de la poudre), simple, et surtout merveilleuse- ment précis.

La lettre que lui avait écrite Mr Bowring contenait les clichés habituels sur « la terre classique de la liberté, le berceau des arts et du génie, l'habitation des dieux, le paradis des poètes et autres belles choses ». C'était le ton dont Byron avait horreur en prose. « Enthousiasme », disait-il avec dégoût. Il répondit par un rapport sur la situation des Grecs, digne d'un exceÛent chef d'état-major : « Le matériel nécessaire aux Grecs semble être, d'abord, un parc d'artillerie de campagne – légère, et adaptée au service en montagne ; deuxièmement, de la poudre à canon ; troisièmement, des fournitures d'ambulance... » En quatre pages de faits, il indiquait les besoins, le meilleur mode de transmission, les adresses des correspondants éventuels. Tout le bon sens de Kitty Gordon évaluant les dépenses de Newstead. Cela faisait un contraste piquant avec la vaine éloquence du comité.

Était-il donc, comme il le croyait et malgré l'opinion de ses amis, un homme d'action? La vérité était plus complexe. Très doué pour l'action, parce qu'il possédait à la fois le cou- rage, le réalisme et la précision, Byron avait été condamné à la rêverie par l'indécision. Il avait à la fois souhaité être un défenseur des peuples et un grand seigneur libertin, un mari et un Don Juan, un voltairien et un puritain. Il avait combattu la société anglaise et il en avait désiré les faveurs. Ni conservateur ni radical, il avait été en politique anglaise cet animal, de tous le plus malheureux parce que le plus divisé, un whig. Toujours lui avait manqué cette unité de pensée et de conduite qui seule permet les grands desseins.

Mais dans cette aventure grecque, tout était simple. Ses préjugés de naissance n'entraient pas en lutte avec le désir de libérer un peuple étranger. Au contraire il sentait que pour des raisons obscures et profondes, souvenirs classiques, légendes héroïques, il serait, s'il jouait cette partie, soutenu par l'opinion publique anglaise. Dès lors son esprit apaisé travaillait à plein rendement, sa clarté, sa prudence pro- duisaient leurs effets et il devenait un chef souhaitable.

Comme l'été s'avançait, son vieil ennemi le Destin sembla plus favorable que de coutume. Le comte Gamba fut rap- pelé d'exil et autorisé à revenir à Ravenne s'il y ramenait avec lui sa fille. Le pape et le comte Guiccioli désiraient ce retour. Le mari était prêt à pardonner, à la condition raisonnable, disait Byron, toujours très juste pour les maris de ses maîtresses, « de ne pas le conserver, lui, comme sous- locataire ». Le frère, Pietro Gamba, qu'il aimait de plus en plus pour son courage, désirait vivement accompagner Byron en Grèce. Père, frère, mari, amant, tout le monde (comme jadis dans le cas de Caroline Lamb) était d'accord pour conseiller à Mme Guiccioli une réconciliation avec son mari. La passion féminine, une fois de plus, faisait contre elle l'unanimité. Mais Teresa, appuyée sur le Senti- ment, tenait bon, disait Byron, contre la volonté de la moitié de la Romagne, avec le pape à sa tête, et cela, ajoutait-il avec effroi, après une liaison de quatre ans.

S'il voulait aller en Grèce, disait-elle, qu'il y allât, elle le suivrait; elle avait montré qu'elle savait souffrir pour la liberté. « Naturellement c'est une idée ridicule, car alors il faudra tout sacrifier à la garantir du danger... D'autre part, si elle fait une scène, nous aurons une autre histoire de mau-vais traitements et d'abandon, et de lady Carolinisation, et de lady Byronisation, et de Glenarvonisation, le tout prêt à être employé contre moi. Il n'a jamais existé un homme qui ait autant cédé aux femmes, et tout ce que j'y ai gagné a été la réputation de les traiter avec dureté. Enfin, je ferai ce que je pourrai et j'ai de l'espoir... Si j'abandon- nais une femme pour une autre femme, elle aurait quelque raison de se plaindre, mais vraiment quand un homme ne désire partir que pour une bonne cause et pour remplir un grand devoir, cet égoïsme va un peu trop loin. »

Enfin, au début de juin, tout parut s'arranger. La comtesse Guiccioli, en larmes, fut emmenée par son père. Le sort des Hunt fut assuré, Byron payant leur voyage jusqu'à Florence. Pour l'avenir il leur abandonnait sa part du Libéral et ses droits d'auteur sur les poèmes publiés dans celui-ci. Blaquiere, de Grèce, appelait Byron. Il fallait maintenant hâter le départ. Le jeune Gamba fut chargé de fréter un bateau. Il était charmant, le jeune Gamba, mais il avait, disaient les Italiens, le « mauvais œil ». « Il attaquait un problème sérieusement et conscien- cieusement; il écrivait tout sous forme de notes exactes, soigneuses, dont chaque page illisible commençait à la manière de l'université de Bologne par le mot : Conside- rando. Et puis tout tournait mal. »

Le bateau choisi par lui, Y Hercule, fut une mauvaise car- casse qui tenait mal la mer. Ayant reçu l'ordre d'engager un médecin, il prit un étudiant, Bruno, plein de bonnes inten- tions mais sans expérience, et terrifié par Lord Byron. Bruno avoua plus tard qu'il avait entendu dire que, s'il commettait la plus légère faute, Lord Byron le ferait déchirer par ses chiens, ou décerveler par son Tartare. Le Tartare était le brave Tita, et les chiens inoffensifs. Mais ces craintes ina- vouées rendirent le docteur Bruno nerveux. Dans la suite de cette histoire, chaque fois que l'un des membres de l'expédition fut malade, Bruno fondit en larmes, agita les bras et perdit la tête. De Florence arriva Trelawny, à la requête de Byron qui souhaitait l'emmener. Ce n'était pas un choix très heureux; Trelawny n'aimait pas Byron et il partait sans loyalisme, avouant que son but était de se servir du nom de Byron pour entrer en Grèce et, une fois là, de travailler pour son compte.

Pour Trelawny et pour lui-même Byron avait dessiné « deux casques de dimensions homériques et semblables à celui qui, au sixième livre de Ylliade, avait tant effrayé l'enfant Astyanax. Sous une haute plume recourbée figu- raient son propre blason et la devise Crede Biron, le tout étant fixé sur la tête par une large jugulaire d'un aspect très menaçant ». Mais Trelawny, quand il arriva, refusa de mettre le sien et les casques restèrent à Gênes.

Le 13 juillet 1823, tout le monde fut à bord. Byron, si superstitieux, avait pourtant accepté de partir un ven- dredi 13. Il emmenait, outre Trelawny, Bruno et Gamba, huit domestiques dont Fletcher et Tita; il emportait cinq chevaux, des armes, des munitions, deux petits canons, et cinquante mille dollars espagnols. Le soleil était brûlant, l'air si calme que l'appareillage fut impossible. La ville se développait en amphithéâtre sous une lumière éblouis- sante. Vers le soir, Byron revint à terre et dîna, sous un arbre, de fromage et de fruits. Enfin, vers minuit, le vent s'éleva. L'Hercule tenait mal la mer. Les chevaux, effrayés par la tempête, cassèrent leurs bat-flanc; il fallut une fois de plus revenir au port. Byron dit qu'il considérait un mauvais commencement comme un heureux présage, mais resta pensif. A son banquier, Barry, il avoua qu'il avait presque envie de renoncer. « Mais Hobhouse et les autres se moqueraient de moi. » Il voulut aller revoir la casa Saluzzo et, en y entrant, dit à Gamba : « Où serons-nous dans un an? » Il demanda qu'on le laissât seul et il passa quelques heures à méditer dans les chambres vides.

Ses sentiments étaient mélangés. Il avait souhaité quitter cette maison; il n'y avait pas été heureux; il la regrettait. Il redoutait la tristesse des choses qui finissent. Quelquefois il imaginait ce que serait la vie après un succès en Grèce, le rachat du passé par une victoire, le pardon d'Annabella, mais plus souvent il pensait à la prédiction de Mrs Williams. Il croyait vraiment aller vers la mort.

Encore s'il avait pu se prendre au sérieux et tenir cette mort pour héroïque, cela l'eût soutenu, mais son terrible humour s'attaquait à lui-même. A Lady Blessington il avait dit : « Mes yeux ne s'ouvrent jamais à la folie des entre- prises où la passion m'engage avant que je ne sois trop embarqué pour pouvoir battre en retraite avec honneur. Alors ma sagesse arrive à contretemps et chasse l'enthou- siasme qui m'avait conduit à l'entreprise et dont j'aurais eu tant besoin pour la continuer. Après cela la pente devient rude pour moi. Fût-ce pour sauver ma vie, je ne pourrai plus ensuite échauffer mon imagination et ma position excite dans mon propre esprit des images et des pensées comiques. Si je survis à cette campagne (et ceci est un grand peut-être dans la suite de mon histoire) j'écrirai deux poèmes sur ce sujet, l'un épique, l'autre burlesque, dans lesquels personne ne sera épargné et moi moins que personne... »

Vers le soir il redescendit en ville, prit un bain chaud et retourna à bord de Y Hercule. Enfin le vent devint favorable. L'expédition s'arrêta à Livourne où Byron eut la surprise agréable de trouver des vers que Goethe lui adressait en témoignage d'admiration. Là aussi il reçut un des premiers exemplaires du Mémorial de Sainte-Hélène qu'Augusta lui avait envoyé et qui devint naturellement sa lecture favorite. A bord, il fut un compagnon facile et gai. « Il boxa avec Trelawny, fit de l'escrime avec Gamba, dîna seul de fromage, de concombres et de cidre, tira sur les mouettes avec ses pistolets, nagea quand on manqua de vent, joua avec ses chiens et blagua le capitaine de Y Hercule, qui était un homme d'expérience, mais un ivrogne. »

Ce capitaine Scott avait fait amitié avec Fletcher et, un jour, tandis que ces deux héros prenaient leurs grogs, Byron entendit leur conversation. « Pourquoi, demandait le capitaine Scott, votre maître va-t-il dans ce pays de sauvages? » Fletcher se le demandait aussi. « C'est tout rochers et voleurs, disait-il, ils vivent dans des trous et en sortent comme des renards. Ils ont de grands fusils, des pistolets et des couteaux. » Fletcher avait conservé le plus mauvais souvenir des Grecs et de la Grèce; il était pro-Turc. « Les Turcs sont, disait-il, les seuls hommes res- pectables du pays. S'ils partent, la Grèce sera comme une maison de fous mis en liberté... C'est un pays de puces, de mouches et de voleurs. Pourquoi My Lord y va? Dieu seul le sait, pas moi. » Et à ce moment, voyant que son maître écoutait, il dit : « Et mon maître ne peut nier que ce que j'ai dit est vrai. – Non, dit Byron, pour ceux qui regardent les choses avec des yeux de pourceaux, et qui ne peuvent voir rien d'autre. »

Il avait été sagement décidé qu'avant d'aller en Grèce où le désordre des partis rendait impossible le choix d'un lieu de débarquement, on s'arrêterait quelque temps dans les îles Ioniennes, pour attendre des renseignements plus précis que Blaquiere devait apporter. Les Sept Iles étaient sous le protectorat anglais. Elles formaient un terrain neutre, mais cette neutralité serait indulgente à Byron. Le but choisi avait d'abord été Zante; un Anglais rencontré pendant le voyage conseilla Céphalonie, parce que le résident anglais y était le colonel Napier, homme remar- quable et très ami des Grecs. Le Ier août, Y Hercule mouilla dans le principal port de Céphalonie, Argostoli. Là Byron eut une grande déception : Blaquiere, quinze jours plus tôt, était reparti pour l'Angleterre sans laisser aucun message. En vérité, ces gens du comité anglais étaient d'une négligence insupportable. Ils lui avaient fait quitter sa maison, son travail, sa maîtresse et, maintenant, le laissaient dans une île inconnue, sans instructions, sans renseignements et sans but.

Pendant trois semaines, il resta en rade d'Argostoli à bord de Y Hercule. Il était inquiet à l'idée de reprendre contact avec des fonctionnaires anglais. Il y avait là des officiers. Comment le recevraient-ils? « Avec sa sensibilité morbide, égocentrique, il était convaincu qu'il était devenu un objet de haine et de ridicule pour tout Anglais, et il reculait avec une féminine timidité à l'idée de s'exposer à un entretien avec eux. » Il fut très étonné quand les offi- ciers du 8 e régiment du roi l'invitèrent à leur mess, et plus encore quand, à la fin du dîner, ils se levèrent pour boire à sa santé. Il répondit avec émotion puis, se penchant vers le colonel, demanda s'il avait bien dit ce qu'il fallait. Il était un peu effrayé, mais très heureux.

Si les Anglais l'accueillaient bien, les réfugiés grecs de l'île s'attachaient à lui comme à un sauveur. Ils savaient qu'il était riche, célèbre. En particulier les Souliotes, les guerriers de cette tribu presque barbare dont il avait conservé un souvenir romanesque parce qu'ils l'avaient recueilli au temps de son premier pèlerinage, envahirent le pont de YHercïile. Leur aspect pittoresque plut tant à Byron qu'il en engagea quarante pour lui servir de garde privée. Il s'en repentit vite. Gamba, qui s'occupa d'eux avec sa gentille et active incompétence, découvrit que la plupart d'entre eux n'étaient ni Souliotes ni Grecs. Après quelques jours d'expérience, Byron donna deux mois de solde à ses gardes, paya leur passage à Missolonghi et fut bien heureux de s'en débarrasser.

Pendant tout ce séjour à Céphalonie, la générosité de Byron fut illimitée. Rochdale avait été vendu, en juin 1823, pour 34 000 livres. Il était décidé, s'il le fallait, à dépenser cette fortune pour la cause grecque. « Mes goûts personnels sont très simples et mon revenu est considérable pour n'importe quel pays, hors l'Angleterre, étant égal à celui du président des États-Unis, des secrétaires d'État anglais et des ambassadeurs français dans les grandes cours. » Mais, s'il était plus décidé que jamais à tout donner pour la Grèce, il voulait le faire raisonnablement. Trelawny, héros d'opéra-comique et aventurier plus que soldat, ne comprenait pas que Byron ne partît pas aussitôt pour la Grèce. Quelle Grèce? répondait Byron. Fallait-il rejoindre Colocotronis en Morée, Souliote Botzaris à Missolonghi, ou le brigand Odysseus à Athènes? Personne ne le savait. Tout chef qui avait pu réunir autour de lui vingt hommes envoyait un émissaire à Byron. Blaquiere, qui avait enfin écrit, conseillait d'attendre. Le colonel Napier n'était pas encourageant. Napier disait : « Il est difficile d'entrer en Grèce, mais plus difficile encore d'en sortir. » Il disait aussi que personne ne devait prendre la direction des affaires grecques sans deux régiments européens et une potence portative. D'ailleurs les Turcs étaient en force et leur flotte bloquait les côtes. Le capitaine Scott refusait de risquer son bateau sur une mer patrouillée par la flotte turque. Quoi dè plus sot pour Byron que de se faire capturer par celle-ci? Dans la troisième semaine d'août, il décida de rester quelque temps à Céphalonie et loua une maison dans un petit village de l'île : Metaxata.

A Metaxata, Byron trouva un bonheur paradoxal. Jamais sa vie n'avait été plus simple. Il voulait que son régime fût celui d'un soldat. L'ascétisme lui avait toujours procuré à la fois santé et contentement de soi. Gamba et le docteur Bruno étaient ses seuls compagnons. Il voyait parfois un Céphaloniote, le comte Delia Decimi, qu'il avait baptisé : Ultima analisi, parce qu'il commençait toutes ses phrases par : « En dernière analyse ». Il avait aussi trouvé un petit page grec, Loukas, nouvel Eddleston.

Byron travaillait le matin, prenait une tasse de thé, sortait à cheval, dînait de quelques légumes et, le soir, lisait le Mémorial, ou une Vie du général Marceau, don d'Augusta. Chaque jour des délégations grecques venaient le voir; un réfugié demandait un secours, toujours accordé. La nuit, dans la sérénité d'un clair de lune transparent, il regardait les îles, les montagnes, la mer, et dans le loin- tain la ligne confuse de la côte grecque.

Le bonheur? Mais oui, c'était le bonheur. Aucune passion ne troublait la paix de son esprit. Aucun regard critique ne l'épiait. Qu'aurait-on pu lui reprocher? Il était là pour se conduire en homme d'honneur. A la fin d'une longue lettre à Augusta, où il avait essayé de montrer combien il lui fallait de patience et de philosophie pour débrouiller les intrigues locales, il ajoutait : « Si vous croyez que cette épître mérite d'être transmise à Lady Byron, vous pouvez lui en envoyer une copie. » Peut-être enfin l'approuverait- elle, cette rigide AnnabeÛa dont il estimait le jugement.

A part une expédition à Ithaque qui se termina assez mal par une crise de délire de Lord Byron, la seule aventure de tout le séjour fut une aventure spirituelle. Il y avait, dans l'île, un docteur Kennedy, Écossais fort religieux, qui s'efforçait de répandre la Bible parmi les Grecs des îles Ioniennes. Un peu après l'arrivée de Byron dans l'île, ce docteur ayant eu une discussion sur la religion avec quelques officiers voltairiens, se fit fort de leur prouver la vérité des Écritures de façon aussi irréfutable que les théorèmes d'Euclide. Une réunion fut organisée et Byron demanda à y assister. Naturellement sa présence excita une grande curiosité. Un ami, qui le rencontra comme il s'y rendait à cheval, lui dit : « J'espère que Votre Seigneurie sera convertie. – Je l'espère aussi », répliqua-t-il avec sérieux. Chez Kennedy, il s'assit sur un sofa; les autres formèrent un cercle autour de la table et le docteur com- mença son exposé.

Son premier thème fut la différence entre le christianisme de la Bible et le christianisme des hommes. Byron avait promis d'écouter avec patience, mais on le regardait et bientôt il parla. Il dit qu'il avait été élevé très religieuse- ment par sa mère, qu'il avait toujours été passionnément intéressé par les questions de religion et qu'il avait lu un grand nombre d'ouvrages traitant de théologie, mais qu'il ne pouvait comprendre les Écritures. Il ajouta qu'il respecterait toujours les croyants sincères et qu'il aurait toujours plus de confiance en eux qu'en d'autres hommes. Mais il avait rencontré trop de dévots dont la conduite différait des principes professés par eux. Puis, après avoir un peu parlé de son vieil ami le Diable, d'Ève et du Serpent, il revint à la difficulté qui l'avait toujours obsédé : l'exis- tence dans le monde de maux affreux et sans raison, exis- tence qui ne pouvait s'accorder avec celle d'un Créateur bienveillant. Par exemple il s'était attaché, dit-il, à parler avec presque tous les infirmes qu'il avait rencontrés et il avait généralement constaté que leur histoire était de misère et de tristesse depuis la naissance. « En quoi ont-ils offensé leur Créateur pour être ainsi traités? Pourquoi vivent-ils et meurent-ils dans cet état affreux, et la plupart sans que jamais l'Évangile leur ait même été révélé? A quoi servent-ils dans le monde? Beaucoup d'entre eux souffrent de maux corporels, de la pression constante de la pauvreté, et condamnés à un travail incessant, plongés dans l'ignorance ou la superstition, ils n'ont ni le temps ni la capacité de lire la Bible, même si elle leur est présentée. »

Le docteur dit que la question de l'origine du Mal ouvri- rait un champ trop vaste, que le mal était la conséquence du manque de piété, en outre que le malheur dans cette vie conduisait l'esprit à l'espoir d'un monde meilleur. Comme il parlait de la souveraineté de Dieu et de la vieille image du potier et de l'argile, Byron s'exclama : « Si j'étais brisé en morceaux, je dirais certainement au potier : Pourquoi me traitez-vous ainsi? » Les arguments de Byron semblèrent intéresser les auditeurs plus que ceux du docteur et, après son départ, celui-ci reprocha à ses amis de s'être laissé influencer par le rang et par la gloire de leur hôte.

Mais Kennedy, brave homme, n'était pas rancunier. Il alla voir Byron chez lui, dans la petite maison de Metaxata, pour reprendre la conversation, et fut étonné par l'érudi- tion biblique de son interlocuteur. « Oh ! oui, dit Lord Byron, je lis la Bible beaucoup plus que vous ne le croyez. J'ai une Bible que m'a donnée ma sœur, qui est une excellente femme, et je la lis très souvent. » Allant dans sa chambre à coucher, il en rapporta la Bible de poche bien reliée qui était le cadeau d'Augusta. Au cours de la discussion, quand Kennedy cherchait en vain un texte pour appuyer son argumentation, Byron le trouvait aussitôt. Il posa d'étonnantes questions à Kennedy sur le Diable, sur la pythonisse d'Endor. « J'ai toujours pensé, dit-il, que c'est la meilleure scène de sorcière qui ait jamais été écrite. Cela bat toutes les apparitions de fantômes que j'aie jamais lues. Le meilleur traitement d'un sujet semblable est celui de Méphistophélès par Goethe. Évidemment vous jugerez la Bible supérieure parce qu'inspirée, mais, si vous lisez l'autre, vous verrez que c'est une des conceptions humaines les plus sublimes. » Le docteur sourit de cette singulière association et avoua qu'il n'avait jamais pensé à considérer la Bible comme une œuvre littéraire. Puis il insista sur la nécessité, pour Byron, de réformer sa vie. « Je suis sur le bon chemin, lui dit Byron. Je crois comme vous à la prédestination, à la dépravation du cœur humain en général et du mien en particulier. Voilà déjà deux points sur lesquels nous sommes d'accord. » Puis, comme Kennedy le louait de faire la charité généreusement et de prodiguer autour de lui des actes de bonté : « Et qu'exigez-vous de plus, docteur, pour me reconnaître bon chrétien? demanda Byron. – De vous agenouiller et de prier Dieu. – C'est trop demander, cher docteur », dit-il.

Les nouvelles de Grèce étaient à la fois encourageantes et décevantes. Les Grecs remportaient des victoires sur les Turcs, mais ne pouvaient s'entendre entre eux. Le comité de Londres annonçait un navire chargé d'artillerie et de fusées Congreve, nouvel engin dont on disait merveille. Mais en attendant cette « nef Argo », Byron ne recevait d'Angleterre que des cartes et des trompettes, objets estimables mais peu utiles dans un pays où les soldats ignoraient la topographie et la musique. Les gentlemen de la Couronne et Ancre avaient promis d'envoyer un officier pour diriger les opérations. Byron aurait voulu qu'on choisît le colonel Napier. Mais le colonel Napier n'avait pas sur la Grèce les mêmes idées que le comité. « Aussi longtemps, disait-il, qu'il y a un soldat turc en Europe, le gouvernement grec ne devrait pas s'occuper de constitution. » Propos peu faits pour plaire à un comité libéral. Le colonel Stanhope, qu'envoyèrent les gens de Londres, fut loin d'enchanter Byron ; c'était un disciple de Bentham et plus un politicien qu'un soldat. On le verrait à l'œuvre.

Napier aida au moins Byron à faire un choix parmi les partis. Il était résolument en faveur de Mavrocordato, le seul chef de la Révolution, disait-il, qui fût un homme d'État honnête et sérieux. De l'île d'Hydra où il se trouvait, Mavrocordato se mit en rapports avec Byron et lui fit savoir qu'il était prêt à faire sortir la flotte grecque, à forcer le blocus et à se rendre à Missolonghi pour y diriger les opérations, si Byron pouvait, en attendant un emprunt que Γοη négociait à Londres, avancer quatre mille livres sterling pour payer les équipages. C'était une grosse somme. Byron la donna. Il trouvait quelque plaisir à entretenir, lui simple citoyen, une flotte et une armée. Il remarquait avec amusement et satisfaction que les sommes données par lui pour la Grèce dépassaient déjà celles avec lesquelles Bonaparte avait commencé la campagne d'Italie, détail qu'il venait de lire dans le Mémorial. Les Souliotes de Missolonghi lui demandaient de les prendre à sa solde et de devenir leur chef. Malgré ses déboires, il était tenté. C'étaient de magnifiques guerriers et il serait beau d'avoir toute une tribu sous ses ordres. Qui savait? La Grèce libé- rée, peut-être pourrait-il, avec ces hommes, attaquer d'autres moulins à vent. Déjà il se voyait chef de bande et redresseur de torts dans le monde entier.

Vers la fin de l'année, grâce à l'appui financier de Byron la flotte grecque fut équipée et Mavrocordato, puis Stanhope, purent passer à Missolonghi. De là, ils supplièrent Byron de venir les rejoindre. « Je n'ai pas besoin de vous dire, My Lord, lui écrivait Mavrocordato, combien il me tarde de vous voir arriver. Vos conseils seront écoutés comme des oracles. » Et Stanhope : « Vous êtes attendu avec une anxiété fiévreuse. Je me suis promené ce soir dans les rues de Missolonghi, et le peuple m'a réclamé Lord Byron. »

Il était peut-être encore prématuré de prendre parti, mais Byron savait qu'en Angleterre les gens du comité raillaient son long séjour dans l'île. Il avait été offensé par une lettre de Moore, qui semblait insinuer qu'au lieu de poursuivre des aventures héroïques, il était dans une délicieuse villa, en train de continuer Don Jiian. C'était faux. Il n'avait pas continué Don Juan, ni aucun autre poème. « La poésie, dit-il à Gamba, ne devrait occuper que les oisifs. Dans les affaires plus sérieuses, elle serait ridicule. » Il voyait bien que l'aventure était dangereuse, « mais il ne sera jamais dit que je me suis engagé à aider un gen- tleman dans une petite affaire d'honneur et que je ne l'ai pas aidé jusqu'au bout... Pour ma part, je resterai fidèle à la cause tant qu'il restera une planche à laquelle on pourra honorablement se cramponner. » A Moore, le 27 dé- cembre, il annonça que, vingt-quatre heures plus tard, il s'embarquerait pour rejoindre Mavrocordato à Misso-longhi. « L'état des partis me forçait à rester ici jusqu'à maintenant, mais puisque Mavrocordato, leur Washington ou leur Kosciuszko, est de nouveau aux affaires, je puis agir, la conscience tranquille. J'emporte de l'argent pour payer l'escadre, et j'ai de l'influence sur les Souliotes. Il est probable que nous essaierons de prendre, soit Patras, soit les forts du détroit. Mais il me semble que les Grecs ou au moins les Souliotes (qui sont avec moi en parenté de pain et de sel) s'attendent à ce que je marche avec eux. Soit... J'ai quelque espoir que la cause triomphera, mais, qu'elle triomphe ou non, il faut suivre les règles de l'hon- neur aussi strictement que le régime lacté. J'espère obser- ver les deux. »

 

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