Don Juan ou La Vie de Byron

André Maurois · Chapitre 14 sur 39

Pages du PDF

Don Juan ou La Vie de Byron

Chapitre XII

 

CRÂNE D'IVOIRE POLI

 

On jouit de ce qui n'est pas commun, même quand cette chose est un

malheur.

CHATEAUBRIAND.

Depuis quelques mois Mrs Byron, dans sa bruyante retraite de Southwell, s'inquiétait du prochain retour et de la majorité de son fils. Elle avait pour lui les senti- ments que lui avait jadis inspirés son terrible mari. Elle le redoutait, l'adorait et le maudissait. Qu'allait-il faire, maître de sa fortune, ce nouveau « Byrrone » mâtiné de Gordon? Quel mauvais lord, doublé d'un Jack le Fou, allait régner à Newstead? Pourquoi, elle, la parcimonieuse veuve écossaise, qui pouvait vivre, sans faire un sou de dettes, avec cent trente-cinq livres par an, devait-elle toujours être responsable des hommes de ce sang prodigue? Pendant ces derniers mois de la minorité de Byron, Hanson fut assiégé de lettres anxieuses. Il fallait à tout prix régler la question de Rochdale et obtenir ainsi un revenu pour Byron, sinon il ferait quelque folie : « Quoique j'aie une aussi haute opinion de mon fils que qui que ce soit, je sais pourtant que les gens intelligents ne sont pas toujours les plus prudents en ce qui concerne les questions d'argent. » Les avoués chargés du procès de Rochdale recevaient des lettres d'une vigueur injurieuse : « Je vous dirai la vérité. Pourquoi mon fils est-il ainsi pillé par vous et Mr Hanson ? » C'était peut-être vrai, mais tant de brutalité indisposait les hommes de loi comme elle avait à tout jamais écarté Lord Carlisle. Ils se lassaient des « affaires Byron ». Hanson notait en marge : « Quelle impudence! » Oui, elle était impudente, la malheureuse Douairière, mais que devait-elle faire? Elle n'était ni souple, ni adroite; elle était une Gordon, toute violence, et elle avait tant de soucis. Par exemple il fallait que Lord Grey de Ruthyn quittât l'abbaye avant le retour de Byron, « car je ne veux à aucun prix qu'ils se rencontrent; ils se haïssent et je suis certaine qu'ils auraient une querelle qui pourrait se terminer très grave- ment ». Dieu savait dans quel état Lord Grey allait laisser Newstead : « Je n'ai pas vu Newstead moi-même, mais tout le pays en parle et dit que c'est dégoûtant pour une personne qui passe pour un gentleman de laisser une maison dans un tel état. »

La question qui la préoccupait le plus était celle-ci : « Maintenant que Byron a terminé ses études, me deman- dera-t-il de venir loger avec lui à Newstead et de tenir sa maison pour lui? » « Chère madame, lui écrivit-il, je n'ai pas de lits pour les Hanson ni pour qui que ce soit à présent... Je vivrai à ma manière et aussi seul que possible. Quand les chambres seront prêtes, je serai heureux de vous voir : en ce moment ce serait indécent, et désagréable pour nous deux. Vous ne pouvez pas vous plaindre de ce que je rende ma maison habitable. Je partirai pour la Perse en mars (ou au plus tard en mai) et vous serez ma locataire jusqu'à mon retour. »

Il était vrai qu'il avait trouvé Newstead dans un état de saleté et de décrépitude incroyable. Dans le parc « son » chêne, l'arbre auquel il croyait sa fortune attachée, était mourant, à demi étouffé par les mauvaises herbes. Il le dégagea avec soin, le soigna et le sauva. Réparer toute l'abbaye eût été ruineux et d'ailleurs inutile. Il se fit une chambre à coucher au centre de laquelle était un grand ht à colonnes et baldaquin, fermé par des rideaux chinois. Aux murs il plaça quelques gravures : le boxeur Jackson dans son bel habit bleu; le portrait du vieux domestique Murray, « le seul être qu'il aimât, avec ses chiens »; puis des vues de Harrow et des collèges de Cambridge. Il y avait là King's, Trinity, Jesus College; c'était curieux, ce besoin qu'il avait de s'entourer de ses dieux familiers. Était-ce parce qu'il avait eu, dans son enfance, un tel sentiment de solitude et d'abandon? Il commençait par haïr les êtres et les lieux nouveaux. Quand il les avait annexés, il les adorait comme des fragments de lui-même. Des fenêtres il voyait le lac bordé de joncs, les cygnes, les forts crénelés du Mauvais Lord et les belles collines déboisées. Une porte donnait sur la chambre hantée, chambre de pierre, sans meubles, où de temps à autre, la nuit, une servante peu- reuse rencontrait un moine en capuchon noir. Un escalier intérieur descendait jusqu'à une autre pièce qui servait de cabinet de travail et de salon. Quelques chambres avaient été meublées pour des amis, mais les immenses couloirs voûtés, les nombreuses cellules qui entouraient le cloître, restaient abandonnés et nus.

Comme il aimait Newstead! Il ne se lassait pas d'y rêver, tantôt étendu sur un sofa où il passait presque tout le jour, essayant des rimes, griffonnant un poème, tantôt dans le jardin où il allait volontiers travailler, appuyé au tronc d'un chêne qui, coupé par le Mauvais Lord, formait un pupitre naturel autour duquel s'enroulait un lierre.

Il ne voulait pas connaître les châtelains du voisinage; quelques-uns vinrent lui faire des visites, qu'il ne rendit pas. Il accepta un dîner à Annesley, où Jack Musters, rencontré dans les champs, l'avait invité, bien qu'il connût le passé, avec une franchise d'homme de sport. Il voulut s'imposer l'épreuve de revoir son M. A. C., devenue Mrs Chaworth-Musters : « J'ai dîné l'autre soir à côté d'une femme à laquelle, comme enfant, j'ai été aussi attaché que les enfants peuvent l'être, et beaucoup plus qu'un homme ne devrait se le permettre. J'étais décidé à être courageux et à parler avec sang-froid', mais en la voyant j'ai oublié ma vaillance et ma nonchalance, je n'ai pas une fois ouvert mes lèvres pour rire, bien moins encore pour parler, et la dame a été presque aussi absurde que moi-même, ce qui nous a fait tous deux remarquer par l'assistance beaucoup plus que si nous nous étions conduits avec une indifférence aisée. Vous trouverez tout cela bien naïf... Quels fous nous sommes! Nous pleurons pour un jouet; comme les enfants nous ne sommes pas satisfaits tant que nous ne l'avons pas ouvert, et nous ne pouvons malheu- reusement comme eux nous en débarrasser en le mettant dans le feu. »

Une nourrice amena une petite fille de deux ans. Byron souffrit en trouvant réunis dans ce visage encore à peine formé les traits fermes et séduisants du père, et les yeux qu'il avait si souvent contemplés sur la colline du Diadème. Il regardait ce mari, homme vigoureux, qui se vantait de n'avoir jamais ouvert qu'un seul livre : Robinson Crusoé, et qui parlait du dernier renard tué. Dans le chenil voisin les chiens aboyaient. Mary-Ann demeurait silencieuse. Elle observait à la dérobée que Byron était devenu mince et beau. En rentrant à Newstead, il se jeta sur son sofa et écrivit un poème :

Eh bien! Tu es heureuse, et je sens

Que je devrais donc être heureux aussi;

Car mon cœur s'intéresse encore à toi

Aussi chaudement qu'autrefois...

Quand j'ai vu ton enfant favori,

J'ai cru que mon cœur jaloux se briserait;

Quand ce petit être inconscient a souri,

Je l'ai embrassé à cause de sa mère.

Je l'ai embrassé, – j'ai réprimé des soupirs

Car je voyais son père dans son visage,

Tandis qu'il avait les yeux de sa mère,

Ces yeux, qui avaient été tout pour moi.

Mary, adieu! Je dois partir :

Si tu es heureuse, je ne me plains pas;

Mais je ne vivrai jamais près de toi;

Mon cœur serait trop vite reconquis...

Va-t'en! Va-t'en! De mon rêve de jeunesse,

Le souvenir ne doit pas s'éveiller :

Où es-tu, fleuve du Léthé?

Mon cœur, sois calme ou brise-toi.

Les seuls êtres qu'il eût envie de voir étaient ses amis de Cambridge. Il était fier de leur montrer son abbaye. Hobhouse vint le premier. Byron vivait volontiers avec Hobhouse; ils avaient l'un pour l'autre une amitié bou- gonne, affectueusement brutale. Quand ils étaient ensemble, ils travaillaient chacun de son côté, comme un vieux et fidèle ménage, Byron à la satire qu'il rendait chaque jour plus piquante, Hobhouse, atteint par la contagion, à des poèmes philosophiques. Quand ils étaient las d'écrire, ils se déshabillaient et plongeaient dans le lac ou, si le temps était trop froid, dans une piscine souterraine que Byron avait creusée en transformant les caves des moines. Ils s'amusaient à dresser le terre-neuve Boatswain, Byron sautant à l'eau tout habillé et feignant de se noyer pour se faire sauver par son chien. Le vieux Murray les servait à table. Plus d'une fois Hobhouse vit, après le dîner, Byron remplir un verre de madère et le tendre par-dessus son épaule à Joe Murray, debout derrière sa chaise, en disant avec une cordialité qui éclairait tout son visage : « A votre santé, mon vieil ami. »

Cette vie était agréable, mais le voisinage d'Annesley res- tait pénible. Il est à peu près insupportable de vivre près d'une femme que l'on a aimée. Étonnée de trouver froid un homme qu'elle a connu passionné, elle se montre plus tendre. L'espoir, sentiment à la vie dure, se colore de nouveau faiblement. Celui qui l'éprouve sait qu'il est vain. Le meilleur remède est la fuite, et Byron pensait partir au printemps. Il parla de ce voyage pendant ses visites à Annesley. Mary, innocemment, lui demanda pourquoi il voulait s'éloigner et reçut une réponse en vers :

Quand l'Homme, expulsé des bosquets de l'Eden,

S'attarda un instant près des portes,

Chaque scène lui rappela les heures évanouies,

Et lui fit maudire son sort futur...

Il en est, Dame! ainsi de moi,

Et je dois m'éloigner de tes charmes;

Car, tant que j'erre si près de toi,

Je soupire pour ce qui fut.

Dans la fuite, je serai sûrement sage

Échappant à la tentation ;

Je ne puis voir mon Paradis

Sans le désir d'y séjourner.

Il se garda bien de montrer ces vers à Hobhouse, qui avait horreur du sentimentalisme et de « l'absurde race des femmes » et dont le rimeur favori était Pope, classique, spirituel et mesuré.

Le chien Boatswain attrapa la rage. Byron le soigna comme un ami, épongeant lui-même, de sa main nue, la bave qui coulait de cette gueule ouverte. Le terre-neuve resta fidèle jusqu'au bout, et ne mordit personne. Quand il fut mort, Byron dit : « J'ai maintenant tout perdu, sauf mon vieux Murray. » Il répétait depuis longtemps qu'il voulait être enterré avec son chien. Il s'occupa de faire construire un caveau. Par un curieux et caractéris-tique défi, il fit élever ce monument sur l'emplacement de l'autel, dans l'église en ruine des moines. Un soubasse- ment, fait de grandes marches circulaires, conduisait à un piédestal finement sculpté sur lequel était gravée une inscription, et qui supportait lui-même une urne antique dont la belle silhouette se découpait sur les ogives nues. Sur l'une des faces du piédestal, il fit graver :

Près de cet endroit

Reposent les restes d'un être

Qui posséda la beauté sans la vanité,

La force sans l'insolence,

Le courage sans la férocité,

Et toutes les vertus de l'homme sans ses vices.

Cet éloge, qui serait une absurde flatterie

S'il était inscrit au-dessus de cendres humaines,

N'est qu'un fuste tribut à la mémoire de

BOATSWAIN, un chien,

Né à Terre-Neuve en mai 1803,

Et mort à Newstead Abbey, le 18 novembre 1808.

Byron dit à Joe Murray qu'il le ferait enterrer dans le même caveau. Mais Murray montra peu d'enthousiasme. « Si j'étais sûr, dit-il, que Sa Seigneurie y viendrait aussi, j'aimerais encore assez cela, mais je n'aimerais pas être couché là tout seul avec le chien. »

Le 22 janvier 1809, Lord Byron de Newstead célébra sa majorité. Un bœuf entier fut rôti dans la cour de l'abbaye pour les vassaux et, le soir, un bal leur fut donné où le grave Hanson, qui était venu de Londres pour représenter son noble client, dansa. Une lettre indignée de Mrs Byron blâma ces dépenses excessives. Quant au jeune seigneur lui- même, il dînait à Londres d'une bouteille d'ale, d'un œuf et de bacon. Dîner frugal, mais c'était déjà une infraction au régime sévère de Byron. Ce jour de fête le laissait assez mélancolique. Il avait jadis souffert de n'être plus un enfant, voilà qu'il n'était même plus un jeune homme. Il avait appris, la veille, la mort de son grand ami de Cambridge, Long, qui s'était noyé dans un naufrage en allant à Lisbonne. Byron rouvrit son vieux livre de classe, ses Scriptores Graeci de Harrow, sur la couverture duquel, quatre ans plus tôt, il avait écrit : « Wildman à ma gauche, Long à ma droite » et ajouta :

Eheu fugaces, Posthume ! Posthume !

Labuntur anni.

« B. janvier 1809. – Des quatre personnes dont les noms sont ici inscrits, l'une est morte, une autre sous des climats lointains, toutes séparées, et pourtant cinq ans ne se sont pas passés depuis qu'elles étaient ensemble à l'école, et aucune n'a encore vingt et un ans. »

Les tombes jouaient un rôle étrangement précoce dans cette vie d'adolescent. Ce n'était plus maintenant sur celle de l'inconnu Peachey qu'il allait rêver, mais sur celle de Boatswain le chien, c'est-à-dire sur la sienne, sur celles de ses amis disparus et sur celle, invisible, de ses amours d'enfance. La vie était ainsi,'les Byron voués au malheur. Il fallait donc défier le Destin. Dallas, l'officieux Dallas, qui vint le voir à l'hôtel en ce soir de sa majorité, le trouva très brillant et plus léger que jamais sur les sujets religieux.

Il ne lui restait plus qu'à quitter l'Angleterre. Hobhouse avait promis de l'accompagner. Où irait-on? Byron n'en savait rien. En Orient, en Perse, aux Indes, ou peut-être vers les Tropiques. Peu importait, pourvu qu'on s'éloignât d'Annesley, des souvenirs. Rien ne le retenait... La Douai- rière était devenue un personnage mythique et d'ailleurs, pendant son absence, aurait Newstead. Il ne fallait que terminer quelques affaires urgentes.

La première, c'était la publication de la satire enfin achevée, toute chargée de venin, brillante, si méchante que Dallas, chargé de trouver un éditeur, dut en consulter plusieurs avant d'en trouver un qui consentît à l'imprimer. Non seulement les critiques écossais, mais la plupart des poètes anglais y étaient traités avec dureté. Même le Thomas Moore tant admiré par les écoliers de Harrow, même le tuteur, Lord Carlisle, contre lequel Byron avait maintenant de nouveaux griefs. Non seulement Carlisle n'avait répondu à la dédicace des Heures ¿'Oisiveté que par une lettre froide et banale, mais en outre il venait de se dérober quand son pupille lui avait demandé le plus simple des services. Majeur, Byron devait occuper officiellement son siège à la Chambre des Lords et il était d'usage qu'en telle occasion un jeune pair fût assisté d'un parent ou d'un ami. Il avait écrit à Carlisle, qui n'avait répondu que par des conseils. Byron était donc allé seul, le 13 mars, prendre place dans l'assemblée.

L'officieux Dallas l'accompagnait, choqué de voir qu'un jeune homme de cette naissance et de ce talent était assez négligé pour que personne ne fût avec lui en un tel jour. Byron lui-même sentait plus cruellement que jamais combien il était isolé dans la vie. Les privilèges de la naissance et du nom qui allaient être les siens étaient immenses. L'Angleterre était alors entièrement gouvernée par les descendants de quelques nobles familles. Il était naturel que Byron adolescent fût naïvement satisfait d'être un lord. Malheureusement les circonstances le plaçaient à l'extrême frontière d'une société si agréable; il avait le titre, non les traditions, ni les amitiés, ni l'aisance.

Il fut reçu dans l'antichambre par un fonctionnaire qui alla prévenir le Lord Chancelier de son arrivée. Il passa devant le Sac de Laine sur lequel le Chancelier, Lord Eldon, présidait les débats et s'avança vers la table où il devait prêter serment. Quand la brève cérémonie fut terminée, le Chancelier quitta son siège et s'avança vers lui, la main tendue. Byron fit un salut raide et plaça à peine la pointe de ses doigts dans la main du Chancelier qui, blessé, reprit son siège. Byron se jeta négligemment sur un des bancs vides de l'opposition, puis, au bout de quelques minutes, se leva et rejoignit Dallas auquel il dit : « Si j'avais serré sa main avec vigueur, il aurait cru que j'étais de son parti – je ne veux rien avoir à faire avec eux, de l'un ni de l'autre côté... Je peux maintenant partir en voyage. »

Quinze jours plus tard, la satire était publiée. Elle eut un grand succès. Bien que le volume ne fût pas signé, tous les hommes de lettres prononcèrent le nom de Lord Byron, les uns avec rancune, les autres avec admiration, tous avec étonnement. Une revanche était prise, une partie gagnée; il ne restait plus rien à faire en ce pays. Il ne manquait, pour partir, que de l'argent. Byron avait douze mille livres de dettes. A qui emprunter les quatre mille livres nécessaires? Hanson reçut l'ordre de les trouver. Au besoin, il fallait vendre une des propriétés, mais Rochdale, et non New-stead. « Arrive que pourra, Newstead et moi tiendrons ou tomberons ensemble. J'ai maintenant vécu dans cet endroit, j'y ai attaché mon cœur, et aucune force, présente ou future, ne me décidera à mettre à l'encan ce dernier vestige de notre héritage. J'ai en moi une fierté qui me rendra capable de supporter les difficultés... Mr Hanson parle sur ce sujet comme un homme d'affaires, – je sens, moi, comme un homme d'honneur et je ne vendrai pas Newstead. »

Un moyen de salut aurait été d'épouser une héritière. Tel était l'avis de Mrs Byron qui voyait son fils sur la route de la ruine, « à moins que les mines de charbon ne se changent en mines d'or ou qu'il ne répare sa fortune de la vieille manière usuelle, en épousant une femme avec deux ou trois cent mille livres... Il faut qu'il épouse au printemps une femme riche; les mariages d'amour sont des absurdités. Qu'il fasse au moins usage des talents que Dieu lui a donnés ». Et Byron lui-même : « Je suppose que tout cela finira par mon mariage avec une poupée dorée ou en me faisant sauter la cervelle; lequel des deux, il importe peu, les remèdes sont presque semblables. » La solution fut trouvée, de façon assez inattendue, dans un emprunt fait à Scrope Davies. Davies, le spirituel et bégayant Davies, avait continué à jouer à Londres, comme jadis à Cambridge, perdant et gagnant des sommes énormes. Ses amis l'abandonnaient ivre, après minuit, dans des maisons de jeu, et le retrouvaient le lendemain, par miracle, chez lui, dormant encore au milieu de l'après-midi, ayant à côté de son lit un pot de chambre rempli de plusieurs milliers de livres, gagnées Dieu savait comment et Scrope ne savait pas où. En un tel matin de fortune, il put avancer à Byron la somme nécessaire pour le voyage.

Avant de partir, Byron voulut réunir à Newstead ce petit groupe de Cambridge dont l'intelligence aux arêtes vives avait si fortement modelé la sienne. En mai 1809, le léger Matthews et le méthodique Hobhouse vinrent faire un séjour à l'abbaye. Ce furent quelques jours de plaisante folie. La gravité apparente des lieux, les ombres qui les hantaient donnaient, par contraste, un agrément piquant à la gaieté de ces jeunes gens. A l'entrée, à la droite des marches qui conduisaient dans le hall, était enchaîné un ours; à gauche, un chien-loup. Si on entrait sans crier pour annoncer son arrivée, on n'avait échappé à l'ours et au chien que pour se trouver sous le feu d'une bande de jeunes tireurs, essayant leurs pistolets sous les voûtes. Le matin, on se levait tard, le breakfast restant sur la table jusqu'à ce que tout le monde fût descendu. Puis on lisait, on faisait de l'escrime, on tirait au pistolet, on montait à cheval, on ramait sur le lac, on jouait avec l'ours. Dans le parc, Matthews, sur une des faces de la tombe de « Boatswain, un chien », crayonnait l'épitaphe de « Hobhouse, un porc ». On dînait entre sept et huit heures. Après le dîner, on faisait passer à la ronde un crâne humain rempli de vin. C'était celui de quelque moine, dont le jar- dinier avait trouvé le squelette en bêchant. Byron l'avait fait monter en coupe par un orfèvre de Nottingham, qui l'avait renvoyé bien poli et couleur écaille de tortue. Il avait composé des vers sur cette coupe :

J'ai vécu, j'ai aimé, plaisanté comme toi :

Je suis mort : que la terre abandonne mes os;

Remplis, ami – tu ne peux me faire aucun mal ;

Les vers ont des lèvres plus affreuses que les tiennes.

Mieux vaut contenir le raisin mousseux,

Que nourrir la race rampante des vers;

Mieux vaut enfermer dans mon cercle

Boissons des Dieux que viande de reptile.

Pour compléter la mise en scène, les hôtes s'habillaient en moines et Byron, abbé de Newstead ou, comme le nom- maient ses amis, abbé du Crâne, présidait le chapitre, crosse en main. La cave était bonne et les filles de service pourvoyaient aux autres plaisirs de la bande. Byron était assez fier de cette petite troupe de jolies servantes recrutées dans les villages voisins. Ces mœurs faciles lui semblaient féodales, idylliques, et d'ailleurs flatteuses. L'abbaye, dans la légende locale, devenait le repaire d'un nouveau Mauvais Lord et les chevaux de Newstead oubliaient le chemin nuptial d'Annesley.

Ainsi se passa le mois de mai. Il fut décidé qu'en juin Hobhouse et Byron partiraient ensemble pour Gibraltar et, de là, pour Malte et l'Orient. Il ne vit pas avant le départ sa sœur Augusta. Elle avait épousé, en 1807, le fameux cousin, le colonel Leigh, écuyer du Prince Régent, et elle habitait à Six Mile Bottom, près de Newmarket. Elle avait eu une petite fille, l'année précédente, et Byron lui avait écrit : « Je vous remercie de m'avoir rendu oncle, et vous pardonne le sexe pour cette fois; mais le prochain doit être un neveu... J'ai secoué Mrs Byron depuis deux ans, et n'ai pas l'intention de retomber sous son joug... Je ne puis pardonner à cette femme, ni vivre sous le même toit qu'elle. Je suis au fond un homme très malheureux, car je crois que naturellement je n'avais pas mauvais cœur; mais il a été tellement courbé, tordu et piétiné qu'il est devenu aussi dur que le talon d'un Highlander. » Au moment de la publication de la satire, Augusta avait pris le parti de Lord Carlisle et Byron lui en gardait rancune. Encore un lien qui se dénouait.

Ce cœur, dur comme le talon d'un Highlander, restait pourtant bien sensible. Byron réunissait, pour les emporter en voyage, les portraits de ses camarades. Fétichiste, méti- culeux conservateur de son propre musée sentimental, il les avait fait peindre à ses frais par un des premiers miniatu-ristes du temps. Pour faire de ce départ le dramatique évé- nement qu'il eût aimé, il aurait voulu trouver ses amis complices de sa mélancolie. Or, ils étaient de joyeux garçons qui avaient monté ses chevaux, bu son vin, caressé ses ser- vantes, mais lui refusaient des larmes hypocrites. Comme il avait souffert à Harrow de la tiédeur de Clare, il se plaignait maintenant de tous les hommes. Dallas le vit dans ces derniers jours, misanthrope, dégoûté de la vie parce qu'il était attaqué grossièrement dans de basses publications, plus effrayé que jamais par la société des femmes, et parlant de l'amitié sur le ton farouche d'un Timon d'Athènes au seuil de sa caverne.

Il eut, avant de partir, une dernière déception qui fut l'indifférence de Lord Delawarr. Ils avaient pourtant échangé des portraits surmontés de leurs armoiries. Mais Delawarr était sans âme. « Le croiriez-vous, dit Byron à Dallas, je viens de rencontrer Delawarr et lui ai demandé de venir bavarder une heure avec moi. Il s'est excusé et qu'a été son excuse? Incroyable. Il avait promis à sa mère et à des femmes d'aller faire des courses avec elles! Et il sait que je pars demain, que je serai absent pour des années, que je ne reviendrai peut-être jamais! Amitié! Je ne crois pas que je laisse derrière moi, vous-même et ma famille excepté, et peut-être ma mère, un seul être qui se soucie de ce que je deviendrai! » Cet incident le frappa. Toute sa vie il devait parler de la blessure que lui avait faite Lord Delawarr en l'abandonnant, la veille de son départ, pour aller chez une modiste avec des femmes. Oui, vrai- ment, Timon d'Athènes avait raison. Tant que l'on avait une soupe à faire laper à ces chiens, on possédait les bouches, les yeux et même les cœurs des hommes. Mais ceux-ci devinaient-ils que la mort, le départ ou la ruine allaient vous empêcher de rester les compagnons de leurs plaisirs, aussitôt « ils vous laissent nu, exposé à tout vent qui souffle ». Delawarr, en allant chez la modiste, avait été loin d'imaginer qu'il se rendait, par cet acte simple, l'objet de réflexions si douloureuses.

Matthews se conduisit mieux. La veille du départ, il offrit un dîner magnifique à Hobhouse et à Byron. Déjà ceux-ci avaient pris, l'un envers l'autre, un ton de voya- geurs, plaisant, détaché, un peu artificiel. Byron, avant de s'embarquer, écrivit des stances pour Mary-Ann :

C'est fait – et, tremblant dans l'orage,

La barque déroule sa voile blanche ;

Soufflant sur le mât qui se penche,

La brise fraîchissante chante haut ;

Et moi je dois quitter ce pays,

Parce que je n'aime qu'une seule femme.

Était-ce un sentiment vrai? Partait-il parce qu'il l'aimait encore et ne pouvait supporter de vivre trop près d'elle? Un homme n'est pas si simple. Quand il dînait avec Mat- thews et Hobhouse, quand il écoutait en riant l'irrésis- tible bégaiement de Scrope Davies, il ne pensait guère à Mrs Musters. Mais un premier amour marque durement un enfant. Les jours d'Annesley restaient les plus aigus de ces souvenirs tristes et beaux dont Byron aimait à compo- ser ses voluptueuses rêveries.

 

OceanofPDF.com