Don Juan ou La Vie de Byron

André Maurois · Chapitre 30 sur 39

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Don Juan ou La Vie de Byron

Chapitre XXVII

 

AVALANCHES

 

Ambassadeurs de l'amitié, Scrope Davies et Hobhouse arrivèrent à la fin du mois d'août. La maison, la vue sur le Jura les enchantèrent. Ils apportaient quelques- uns des produits anglais que l'exilé réclamait dans chacune de ses lettres : de la magnésie, une canne-épée et de la poudre dentifrice rouge de Waite. L'aspect de leur ami leur fit plaisir; il n'avait plus le teint jaune avec lequel il avait quitté l'Angleterre. Il semblait apaisé ; ses manières, presque trop tranquilles, révélaient l'efiort qu'il devait faire pour cacher la violence encore grondante de ses sentiments, mais c'était déjà beaucoup qu'il pût se contenir. A Londres, on racontait qu'il corrompait les grisettes de la rue Basse et qu'Augusta était avec lui, déguisée en page. Hobhouse constata que la vie, à Diodati, semblait la plus chaste du monde et envoya un bulletin favorable à Mrs Leigh : « Votre frère fait grande attention au décorum et vit sans offenser Dieu, ni un homme, ni une femme... Sa santé est beaucoup meilleure; pas de brandy, pas de veilles, pas de magnésie, pas de déluge de soda. Ni violences ni perversité; même les cris ont disparu; il semble aussi heureux qu'il devrait l'être; vous comprenez que je veux dire aussi heureux que peut l'être un homme d'honneur et de senti- ment après une catastrophe au cours de laquelle une accu- sation, vraie ou fausse, a été portée contre lui. »

Naturellement Hobhouse voulut voir le pays. Les trois mousquetaires de Trinity, accompagnés de Polidori, par- tirent pour Chamonix et le mont Blanc. Byron eut quelque peine à sautiller sur les glaciers. A l'auberge du Montanvers, ils trouvèrent dans le livre des voyageurs le nom de Shelley, suivi des mots « athée et philosophe » écrits en grec. « Je crois, dit Byron, que je rendrai service à Shelley en effaçant ceci », ce qu'il fit. Au retour, il emmena jusqu'à Coppet ses amis qui furent heureux de voir Mme de Staël, Bonstetten et Schlegel. Hobhouse venait de lire Adolphe-, il dit à Mme de Staël qu'il y avait reconnu des phrases d'elle : « vers luisants sur des feuilles mortes, dont la lumière ne sert qu'à montrer la sécheresse des alentours ». Mme de Staël se tourna vers Bonstetten et lui dit : « Charmant, n'est-ce pas? » Hobhouse aima beaucoup Coppet.

Byron soumit à ses amis, non sans timidité, le manuscrit du troisième chant de Childe Harold. Hobhouse, qui n'avait pas vécu avec Shelley, fut très surpris : « Il y a de beaux pas- sages, mais je ne sais pas si j'aime cela autant que les premiers chants. Celui-ci a un air de mystère et de méta-physique. » Quant aux Stances à Augusta, qui lui furent montrées aussi, il les trouva plaintives, insupportables, et les parodia sans pitié :

Quoique poète, vous devriez nous épargner les injures;

Quoique homme d'esprit, nous accorder une trêve ;

Quoique vous nous gouverniez tous, nous excuser.

Si nous pensons que cette pose a assez duré.

Il était vraiment très difficile de parler de sentiments à Hobhouse.

Scrope Davies repartit le premier, chargé de pierres taillées, d'agates, de colliers de cristal, que Byron avait achetés à Chamonix pour ses nièces Leigh, pour sa fille Ada, « l'amour ». C'était la plus imaginaire de toutes ses créations, cette petite fille qu'il avait vue deux fois et qu'il aimait, à sa manière. Quelques jours après le départ de Davies, le malheureux Polidori fut renvoyé; il avait de l'honneur mais sa vanité le rendait insupportable. Hob- house, qui marquait impitoyablement les points, fit remar- quer qu'il l'avait prédit, puis, comme il était resté seul avec Byron à Diodati, proposa d'entreprendre un nouveau tour en montagne et d'aller voir la Jungfrau.

Les pâturages d'un vert sombre, les innombrables cloches des vaches, les bergers debout sur les cimes opposées et qui semblaient appartenir plus au ciel qu'à la terre, les der- nières nappes de neiges noircies que l'été n'avait pas fondues, rappelèrent à Byron ses vacances d'enfant dans les High-lands. « C'est comme un rêve, dit-il à Hobhouse, trop brillant et trop sauvage pour être réel. » Il aimait les glaciers dont la surface ondulée évoquait une tempête solidifiée, les cascades dont la crinière de fils de lumière écumeuse le faisait penser à un gigantesque cheval blanc, celui peut-être sur lequel dans l'Apocalypse est montée la Mort, et les nuages sulfureux et lourds qui roulaient au bord des précipices, comme l'écume de l'océan de l'Enfer. Devant ces spectacles admirables, c'était à Augusta qu'il pensait et, pendant tout le voyage, il tint un journal destiné à sa sœur :

Hier, 17 septembre 1816, je suis parti (avec Hobhouse) pour une excursion en montagne. Je tiendrai un bref journal pour ma sœur Augusta.

– La musique des cloches des vaches, dans les pâturages, et les cris des bergers de rocher en rocher, tandis qu'ils jouent de leur chalumeau sur des pentes qui paraissent presque inac- cessibles, réalisent tout ce que j'ai jamais entendu ou imaginé d'une existence pastorale... Ceci est pur, sans mélange – solitaire, sauvage et patriarcal... Je repeuple en ce moment mon esprit de Nature.

– Neuf heures – Je vais me coucher. Hobhouse, dans la chambre à côté, vient de cogner sa tête contre la porte, et naturellement de maudire les portes; pas fatigué aujourd'hui, espère pourtant dormir. En bas, femmes qui bavardent : lu une traduction française de Schiller. Bonne nuit, très chère Augusta.

– Grindenwald. Lumière des étoiles, très beau, mais un diable de sentier! Peu importe, bien arrivé; un peu d'orage... Passé des bois entiers de pins tout flétris, troncs nus sans écorce et branches sans vie ; détruits par un seul hiver, – leur aspect m'a fait penser à moi-même et à ma famille.

– De Berne à Fribourg... Acheté un chien – très laid, mais très méchant; grande recommandation aux yeux de son pro- priétaire et aux miens... Il n'a pas de queue et s'appelle « Mutz ».

– J'ai eu de la chance pendant ce tour (de treize jours) – aussi bien pour le temps que par le choix de mon compagnon... J'étais disposé à être satisfait. J'aime la Nature et j'admire la Beauté. Je peux supporter la fatigue, les privations sont pour moi bienvenues, et j'ai vu quelques-uns des paysages les plus nobles du monde. Mais en tout ceci – les souvenirs d'amertume, et surtout de ma récente et plus intime désolation, souvenirs qui m'accompagneront à travers la vie, m'ont rongé pendant tout ce voyage; ni la musique du berger, ni le fracas de l'avalanche, ni le torrent, ni la montagne, ni le glacier, ni la forêt, ni le nuage, n'ont pour un moment allégé le poids qui pèse sur mon cœur, ou permis de perdre ma malheureuse identité, dans la majesté, le pouvoir et la gloire de tout ce qui était autour, au-dessus et au-dessous de moi.

Je suis au-delà des reproches et il y a un temps pour toutes choses. Je suis au-delà du désir de vengeance, et je n'en connais d'ailleurs aucune assez forte pour tout ce que j'ai souffert; l'heure viendra où ce que je sens sera senti... mais c'est assez. A vous, chère Augusta, j'envoie ce journal que j'ai tenu pour vous, de ce que j'ai vu et éprouvé. Aimez-moi comme vous êtes aimée par moi. »

Au cours du mois d'août, il avait reçu à Diodati la visite de Lewis, l'auteur du Moine, qui lui avait traduit des pas- sages du Faust de Gœthe. Thème fait pour le toucher. Les questions posées par Faust à l'Univers, le pacte avec le Diable, la perte de Marguerite, n'était-ce pas sa propre histoire? Mais s'il avait été, lui, Byron, le créateur de Faust, il l'eût fait plus courageux et plus sombre. Pourquoi trem- bler devant les esprits? Un homme, un homme véritable les défie et défie la Mort.

Une œuvre naît toujours d'un choc qui fertilise un terrain favorable. Le terrain, chez Byron, était prêt; c'était cette masse brûlante de sentiments inexprimés, horreur, amour, désir, regrets, lave qui une fois encore menaçait de tout engloutir. Du choc produit par la lecture de Faust et par les paysages des Alpes, sortit un grand poème dramatique : Manfred. Il en composa les deux premiers actes en douze jours et au cours même du voyage. Les paysages qu'il décrivait en prose dans le Journal pour Augusta devenaient, par une légère transposition, des fragments du nouveau drame, et s'y mêlaient aux aveux de détresse. Toutes les scènes réelles du voyage, la rencontre d'un chasseur, celle d'un berger chantant le ranz des vaches, entraient aussitôt dans ce poème dont le sujet était assez vague pour tout accueillir.

Manfred, seigneur d'un bourg féodal des Alpes, a cultivé les arts magiques ; il est riche, savant, mais son âme semble tourmentée par le souvenir d'un grand crime. Dans une première scène, très faustienne, il évoque les Esprits de la Terre, de l'Océan, des Montagnes, de la Lumière. « Que nous veux-tu, Enfant de la Terre? demandent les Esprits. – L'oubli. – De quoi? – De ce qui est en moi... » Qu'y a-t-il en lui? Il nous le laisse deviner... Le regret d'une femme, Astarté, qu'il a perdue et à laquelle il voudrait être réuni ; le désir d'être vengé d'une autre femme qui n'est point nommée. Contre cette dernière, une terrible incantation est prononcée par une voix mystérieuse et, parce que Byron est incapable de sortir de lui-même et d'oublier son iden- tité, parce que les allusions sont claires et les symboles transparents, nous savons que Manfred est Byron, qu'As- tarté est Augusta, et que l'objet de l'incantation est Annabella.

Si profond que soit ton sommeil,

Ton esprit ne dormira pas ;

Il y a des ombres qui ne s'évanouiront pas,

Il y a des pensées que tu ne banniras pas ;

Un pouvoir inconnu de toi

Fait que tu ne peux être seule;

Tu es enveloppée comme d'un linceul,

Tu es prisonnière dans un nuage;

Et pour toujours tu devras vivre

Dans l'esprit de cette incantation...

Par l'hypocrisie de ton âme fermée,

Par la perfection de ton art

Qui a fait passer pour humain même ton cœur,

Par ton goût pour le malheur des autres,

Et par ta fraternité de Caïn,

Je te visite! et te condamne

A être toi-même ton propre Enfer !

Puis Manfred supplie une sorcière d'évoquer pour lui Astarté; il la lui décrit, et c'est Augusta :

Elle me ressemblait par tous ses traits – ses yeux,

Ses cheveux, tout, jusqu'au ton

Même de sa voix, ressemblaient, disait-on, aux miens;

Mais le tout adouci et d'une beauté plus apaisée;

Elle avait les mêmes pensées solitaires, les mêmes délires... Mais unis à un caractère plus doux que le mien, La pitié, les sourires, et les larmes – que je n'avais pas, Et la tendresse – mais cela j'en avais pour elle;

L'humilité – et cela je ne l'ai jamais eue.

Ses fautes étaient les miennes – et ses vertus les siennes – Je l'ai aimée, et j'ai causé sa ruine!

« Je l'ai aimée et j'ai causé sa ruine », voilà le secret du désespoir de Manfred comme de celui de Byron, et Byron, par la voix de Manfred, criait sa souffrance, trop bien cachée sous le masque tranquille de l'hôte de Diodati et du visiteur poli de Coppet.

Ma solitude n'est plus une solitude,

Elle est peuplée de furies; – j'ai grincé

Des dents dans l'obscurité jusqu'au matin;

Puis je me suis maudit jusqu'au coucher du soleil – et j'ai prié

Pour que la folie me fût accordée comme une bénédiction...

[elle m'est refusée.

C'est en vain que les puissances infernales évoquent, pour Manfred, Astarté; elle paraît, mais reste muette, comme était alors muette pour Byron l'Augusta de moins en moins précise que sa mémoire lui présentait.

Tu m'as trop aimé

Comme je t'ai trop aimée; nous n'étions pas faits

Pour nous torturer ainsi l'un l'autre, bien que ce fût

Le péché le plus mortel que d'aimer comme nous avons aimé.

Dis que tu ne me hais point – mais que je porte

Seul ce châtiment pour nous deux...

Je voudrais avant de périr entendre une fois encore

La voix qui a été ma musique – Parle-moi!

Elle s'évanouit sans avoir répondu et les Esprits contemplent avec une sorte de terreur le désespoir de Manfred. « S'il avait été l'un de nous, disent-ils, il eût fait un Esprit redoutable. »

La coulée de lave avait été superbe. Il manquait à Manfred un troisième acte, mais Byron ne l'écrivit pas tout de suite. Il était rentré à Diodati avec Hobhouse et les enchantements de la montagne étaient déjà dissipés.

Parmi les causes de l'angoisse de Manfred, l'une des plus graves était le silence d'Astarté. Pourquoi Augusta, aux plaintes de Byron, ne répondait-elle plus que par des lettres banales? Pourquoi son incohérence irritante, mais au gré de Byron gracieuse, tournait-elle en platitude morale? Byron, inquiet, devinait à travers les phrases confuses de sa sœur l'influence d'un esprit tout différent et qu'il ne reconnaissait que trop. Mais il était loin d'imaginer ce qui, depuis son départ, s'était passé entre les deux femmes.

Le jour où Byron avait quitté l'Angleterre, Lady Byron (qui depuis quelques semaines vivait à Londres, pour être à portée de ses conseillers judiciaires, Lushington et Romilly) était allée rejoindre à la campagne sa petite Ada. Elle avait vingt-quatre ans et la vie, pour elle, semblait finie. Ses sentiments envers Byron étaient violents, elle l'avait trop aimé pour ne pas le haïr, sans d'ailleurs cesser de l'aimer. Augusta, qui la vit avant son départ, trouva qu'elle avait le calme effrayant d'une morte.

Les problèmes moraux qui avaient tourmenté cette conscience scrupuleuse de casuiste blessée ne se trouvaient pas résolus par le départ de son mari. Comment devait-elle traiter Augusta? En amie? C'était enlever toute valeur au plus sérieux de ses griefs, si jamais elle avait à plaider contre Byron au cours de l'éducation de sa fille. En enne- mie, comme le voulaient les hommes de loi? C'était confir- mer les bruits que Caroline Lamb et tant d'autres faisaient courir; c'était aussi rendre la vie de Mrs Leigh impossible en Angleterre. « Si Augusta était allée rejoindre Byron dans l'exil, si elle s'était ouvertement montrée avec lui et soror et conjux, Lady Byron, victorieuse, fût demeurée maîtresse de la situation... Mais, en elle, le besoin roma- nesque de sacrifice était tout-puissant. » Elle ne souhaitait pas la perte de sa belle-sœur. Elle jugeait que son devoir de chrétienne était de sauver l'âme d'Augusta et, si c'était possible (mais elle ne le croyait plus), celle de Byron. Ce double résultat ne pouvait être atteint qu'en empêchant les coupables de se revoir. Respecter leur liberté était se rendre complice de leur damnation.

Par de tels chemins subtils le devoir ordonnait, comme l'eussent pu faire la jalousie et la rancune, de poursuivre la coupable et, sans doute, sous le masque du devoir, se glissait jusqu'à la conscience de cette femme scrupuleuse un sentiment plus trouble et d'ailleurs naturel qui était le besoin de savoir. Seule la certitude tue la jalousie. Or, Annabella ne possédait pas, sur la terrible aventure qui avait été la vraie cause de sa ruine, de certitude. Elle avait deviné l'inceste rôdant à travers sa maison depuis le jour de son mariage, mais les signes qu'elle avait observés se rapportaient-ils à une passion déjà ancienne, éteinte, apaisée? Ou au contraire cet amour monstrueux avait-il continué après son mariage? Elle l'ignorait et souhaitait passionnément le comprendre. Augusta occupait dans ses pensées une place qui eût été surprenante si nous ne nous attachions toujours avec une inquiétude, si tenace qu'elle en devient presque tendre, à l'être qui détient le secret, même affreux, que nous avons besoin de connaître.

Dans ce désarroi, Lady Byron avait pu trouver une confi- dente. Une amie intime d'Augusta, Mrs George Villiers, lui ayant demandé de soutenir sa belle-sœur contre les calom- nies du monde, Annabella lui rendit visite et lui dit la vérité. Mrs Villiers, femme de bien, fut à la fois stupéfaite et profondément intéressée. Augusta lui avait toujours parlé de la séparation et des bruits qui couraient, sur un tel ton d'innocence outragée que d'abord elle eut peine à croire Lady Byron. Quand elle fut convaincue, elle s'indigna. On aurait pu pardonner, disait-elle, à Augusta pénitente, repentante, mais cette orgueilleuse légèreté dans le crime était intolérable. Tel était aussi le sentiment de Lady Byron. Comme certains hommes se plaisent à secourir un ami ruiné, pourvu que celui-ci renonce au moindre signe du bonheur ou du confort, ainsi ces deux femmes étaient prêtes à venir en aide à la pécheresse, mais à la condition qu'elle s'humiliât. Byron, lui aussi, était un pécheur, mais au moins savait-il ce qu'était le péché. Augusta ne semblait jamais y penser. « J'ai toujours observé, écrivait Annabella, cette remarquable différence que les sentiments de Byron – en tant que distincts de ses actions – étaient beaucoup plus affinés et décents, sur les questions morales, que ceux d'Augusta. Elle ne semblait pas considérer ses fautes comme graves. »

Mrs Villiers fut d'accord avec Lady Byron pour penser qu'il fallait ramener Augusta de l'orgueil à la pénitence. Mrs Leigh semblait trouver naturel que des relations ami- cales continuassent, aux yeux du monde, entre elle et sa belle-sœur. Il importait de lui faire sentir qu'elle était désormais hors la loi. Lady Byron à Mrs Leigh : « Je ne voulais pas, avant votre accouchement, risquer de vous agiter, mais sachant que vous êtes rétablie, je ne peux plus vous cacher que j'ai des raisons, fondées sur certaines circonstances de votre conduite, que d'ailleurs (si certaine que je sois de leur existence) je désire enterrer dans le silence, raisons qui m'imposent le devoir indispensable de limiter les relations avec vous... »

Les deux femmes vertueuses se demandaient avec une tendre anxiété ce qu'allaient être, sous cette menace, les réactions de leur sœur coupable : « Je crois que son premier sentiment sera la terreur – son second, l'orgueil... » Mais la réponse d'Augusta fut humble : « Je suis forcée, pour le bien de mes enfants, d'accepter de votre compassion les relations limitées qui sont tout ce que vous accordez à celle qui, dites- vous, n'est pas plus longtemps digne de votre estime ni de votre affection! Le temps viendra où votre opinion chan- gera. »

Il s'agissait maintenant, pour achever cette cure morale, d'obtenir d'elle d'abord qu'elle avouât son crime, ensuite qu'elle renonçât à voir Byron. Une correspondance continua donc entre les deux belles-sœurs et, peu à peu, la plus faible des deux se laissa glisser malgré elle vers des aveux impli- cites. Elle admit que des relations coupables avaient existé avant le mariage, mais jura, et avec un accent qui semblait sincère, que depuis le mariage elle avait

résisté 5. Puis l'interrogatoire devint plus précis. Quand deux êtres, d'un commun accord, ont laissé longtemps dans l'obscurité un sujet grave et douloureux, au moment où enfin ils se décident à ouvrir cet abcès spirituel, ils trouvent parfois un plaisir pénible, mais aigu, et un bonheur trouble, à étudier ensemble des détails qui ont été, pour l'un comme pour l'autre, l'objet de tant de réflexions solitaires. Anna- bella expliquait à Augusta comment (le jour même de la première visite à Six Mile Bottom) tout lui avait paru suspect, et Augusta, complaisamment, analysait ses propres illusions et sa folle croyance à l'aveuglement d'Annabella.

Quelquefois la pécheresse avait des rechutes. Mrs Villiers, qui l'avait vue la veille, écrivait le 18 juillet 1816 à Lady Byron « qu'Augusta n'avait parlé que de gazes et de satins, et qu'elle avait l'air forte et bien portante, parfaitement froide, à son aise et n'ayant apparemment aucun poids sur l'esprit ». Heureusement, un peu plus tard, elle parut accablée et préoccupée. Mais l'œuvre n'était pas encore achevée.

Le danger était que Byron ne reprît une influence sur elle. Il voulait qu'elle le rejoignît en Suisse ou en Italie; il était à craindre qu'elle ne fût tentée, d'autant plus que le colonel Leigh, plus ruiné que jamais, était capable de consentir à ce qu'elle partît. Elle paraissait prête à toutes les folies dès que son frère se disait malheureux. C'était en vain qu'Anna- bella lui décrivait les terribles souffrances que le remords avait, elle en était témoin, fait éprouver à Byron. « Je n'ai jamais vu moi-même, dit Augusta, ce que vous décrivez comme ayant été ses tourments... Si je savais comment contribuer à son bien véritable! mais, hélas! je ne sais pas... » Lady Byron eût parfois volontiers accroché sur la poitrine de sa belle-sœur l'écriteau : Hérétique et Relapse.

Enfin, en août 1816, elle vint s'installer à Londres pour revoir Augusta. Pour se préparer à cet interrogatoire décisif, elle rédigea suivant sa coutume un mémorandum aux para- graphes numérotés : « Êtes-vous plus affligée par votre péché ou par ses conséquences? – par l'offense envers Dieu? – ou par celle envers vos semblables?... Sentez-vous suffisamment que toute pensée associée avec un tel péché est coupable, et que le cœur peut être criminel, même quand les actions sont innocentes? »

Pendant la première quinzaine de septembre, les deux femmes se virent

chaque jour 6. Au cours de ces longues conversations, Augusta abdiqua enfin entre les mains d'un être plus fort et remit à Annabella le gouvernement de son âme; elle promit de lui montrer désormais toutes les lettres de Byron et de ne répondre à celui-ci qu'avec froi- deur. Lady Byron n'exigeait pas qu'elle cessât toute cor- respondance avec son frère : « Je ne vous conseille pas de restreindre votre correspondance, mais de toujours penser à rectifier, et non à apaiser ses sentiments ou à les satisfaire. – Évitez par conséquent toutes les phrases et toutes les marques qui pourraient rappeler à son esprit de mauvaises idées... Laissez-moi aussi vous mettre en garde contre la légèreté et les propos un peu fous, qu'il aime, mais pour une détestable raison, parce qu'ils l'empêchent de réfléchir sérieusement. » Inconsciente adresse de femme : elle dépouillait Augusta de ce qui faisait son charme.

A Genève, le temps devenait froid et pluvieux. Byron avait envie de quitter la Suisse. De l'autre côté du lac, à Sécheron, des touristes anglais braquaient sur son balcon leurs lunettes marines dans l'espoir d'y apercevoir un jupon. Sensible comme tous ceux qui ont été persécutés, il se sen- tait poursuivi jusque dans cette retraite par la haine qui avait accompagné son départ. Il avait envie de traverser les montagnes et d'aller jusqu'aux vagues de l'Adriatique, « comme un cerf aux abois se réfugie dans l'eau ».

Au début d'octobre, il quitta Diodati avec Hobhouse, pour gagner Milan par le Simplon. L'admirable Fletcher les accompagnait et enchantait Hobhouse par son art de transposer en images anglaises tout ce qu'il voyait. La cascade de Pissevache évoqua pour Fletcher « la per- ruque blanche du vieux Mr Becher ». Six chevaux attelés à la voiture de Byron les hissèrent jusqu'au col du Simplon. Ils traversèrent la zone des sapins, celle des déserts pier- reux, celle des neiges éternelles. Au sommet, ne pouvant trouver aucun mur pour y graver leurs noms, ils les écri- virent sur un morceau de papier qu'ils cachèrent soigneu- sement sous une pierre. Puis, passant de la neige aux soli- tudes pierreuses et des rochers aux sapins, ils arrivèrent enfin dans la vallée de Domodossola où des clochers blancs piquaient les collines couvertes de vignes.

Fletcher reçut l'ordre de préparer carabines, poignards et pistolets. On avait dit aux deux Anglais que le pays était dangereux. La malheureuse Italie, par la chute de Napoléon, était retombée au pouvoir de l'étranger. La Sainte Alliance, « société des dynasties », avait fait de la Lombardie un royaume autrichien que M. de Metternich, lieutenant de Dieu, gouvernait par sa police. Les espions étaient partout ; la délation régnait dans les familles, les libéraux et les patriotes se groupaient en sociétés secrètes. Dès Milan, Byron se trouva en contact avec des milieux libéraux ita- liens. Il avait un mot de recommandation de Mme de Staël pour Monsignor Ludovic de Brême, aumônier de l'ex-roi d'Italie. Grâce à lui, il rencontra le marquis de Brême (qui avait été le ministre de l'intérieur d'Eugène de Beau-harnais), le plus célèbre des poètes italiens vivants, Monti, et l'écrivain Silvio Pellico. Le pays lui plaisait. Les paysannes avaient de beaux yeux noirs. Un air de cou- rage et d'amour était sur tous les visages.

Il fut ravi par la Bibliothèque Ambrosienne, où on lui montra des souvenirs de Lucrèce Borgia, une boucle de ses cheveux, longs et beaux, et des lettres « si jolies, si aimantes, qu'il se sentit tout malheureux de n'être pas né plus tôt pour l'avoir au moins vue ». « Et devinez, je vous prie, écrivit-il à Augusta, quelle est l'une de ses signatures : – c'est ceci +, une croix – qui, dit-elle, doit tenir lieu de son nom... Est-ce que ce n'est pas amusant? Je suppose que vous savez qu'elle était une fameuse beauté, et fameuse pour l'usage qu'elle en a fait ; aussi qu'elle a aimé ce cardi- nal Bembo (plus une histoire sur son papa, le pape Alexandre, et son frère César Borgia – que quelques-uns croient – et d'autres non). Elle a fini par être duchesse de Ferrare, et une excellente mère et femme; tout à fait un exemple. »

A la Scala, dans la loge des Brême, Hobhouse et Byron rencontrèrent un Français, M. de Beyle, ancien intendant du Mobilier de la Couronne Impériale, qui leur raconta des histoires étonnantes. Il leur dit qu'il avait été le secrétaire particulier de Napoléon, et de service auprès de l'Empereur pendant la retraite de Russie. « Napoléon avait alors tout à fait perdu la tête, dit Beyle, il signait ses décrets POMPÉE. » Quand Beyle lui avait dit : « Votre Majesté fait erreur », il l'avait regardé avec une horrible grimace en disant : « Oh ! oui. » En un jour, Beyle avait vu quatre-vingt-quatre géné- raux venir au quartier général, pleurant et criant : « Ah ! ma division... Ah ! ma brigade... » Quand l'Empereur était parti, Beyle avait pris le service avec Murat, qui s'était assis sur son lit et avait pleuré amèrement. Puis M. de Beyle parla de Talleyrand, dit qu'un jury l'aurait condamné et que, loin d'être cruel, Napoléon ne l'était pas assez. Il leur raconta aussi que Mme Ney était à Milan et qu'elle avait fait graver sur la tombe de son mari : « Trente-cinq ans de gloire; un jour d'erreur. » Il était étonnant, ce monsieur de Beyle; il avait toujours été présent lui-même dans les occasions les plus extraordinaires. « J'ai toute raison, écrivit Hobhouse après avoir pris note soigneusement de toutes ces précieuses anecdotes, de penser que Beyle est une personne digne de confiance, mais il a une façon cruelle de parler, et il a l'air d'un matérialiste, qu'il est. »

A Milan, Byron et Hobhouse retrouvèrent le malheureux Polly-Dolly. Il eut une querelle avec un officier et Byron une fois de plus dut intervenir pour le sauver. Le petit doc- teur était maintenant candidat au poste de médecin de la princesse de Galles. « Pauvre femme, dit Hobhouse en lui donnant une lettre de recommandation, il faudrait qu'elle fût folle pour prendre un tel médecin. » Mais Louis de Brême, moins injuste que Hobhouse (si passionnément xénophobe), jugea mieux le pauvre docteur. «Ce qu'on n'est pas générale- ment, écrivit-il à Mme de Staël, c'est plus honnête homme que Polidori, plus ingénu et de meilleure foi. »

Louis de Brême ajoutait, sur Byron lui-même, un juge- ment d'autant plus intéressant qu'il confirmait celui de Sir Walter Scott : « Lord Byron est de toute amabilité. Une occasion vient de se présenter de témoigner son bon cœur à Polidori, il l'a saisie avec simplicité et empressement. Oserai-je vous le dire? Je pense qu'il y a des hommes qui ont l'âine peu sociale peut-être, mais l'ont éminemment humaine. Lord Byron est doué d'un assortiment de qualités dont il est assez naturel que son entourage national et domestique ne lui tienne pas compte, puisqu'il manque d'ailleurs de celles qu'on est dans l'habitude d'exiger... Nous lui avons fait sentir combien nous sommes étrangers à toutes les opinions qu'on a arrêtées sur son compte, et qu'il dépend entièrement de lui de nous en former une. Ses œuvres sont si fortement goûtées par ceux d'entre nos amis qui savent l'anglais que, sans lui en jamais parler, nous lui témoignons à chaque instant notre intime admi- ration, dont il résulte entre lui et nous un rapport habituel d'intelligence, qui lui donne un parfait aplomb au milieu de ce monde dont je l'ai entouré. » La récompense de ceux qui savent apaiser les âmes tourmentées est qu'ils sont aussi les seuls à les connaître.

Ses amis italiens montrèrent à Byron toutes les curio- sités de Milan. Il entendit l'écho de la Simonetta et vit le Dôme au clair de lune. M. de Beyle nota l'effet étonnant produit sur Byron par un tableau où Daniel Crespi a repré- senté un chanoine enfermé dans une bière, au milieu d'une église et qui, pendant qu'on chante l'office des morts autour de lui, tout à coup soulève le drap mortuaire, sort de son cercueil et s'écrie : « Je suis damné par un juste jugement! » On ne put arracher de devant ce tableau Byron, ému jus- qu'aux larmes. Par respect pour le génie ses compagnons remontèrent silencieusement à cheval et allèrent l'attendre à un mille de là.

Enfin, le 4 novembre, Hobhouse et Byron partirent pour Venise. Ils traversèrent Brescia, Vérone (où Byron fut heureux de retrouver le souvenir de Juliette), Vicence, puis une nuit, tandis qu'ils sommeillaient dans une gondole sous un ciel assez sombre, ils se réveillèrent tout d'un coup au milieu des lumières de Venise. L'écho des rames leur dit qu'ils étaient sous un pont; le batelier leur cria : « Le Rialto! » Quelques minutes plus tard, ils abordaient à l'hôtel de la Grande-Bretagne, sur le Grand Canal, et on les conduisait par un magnifique escalier jusqu'à des chambres dorées, tendues de soie peinte.

 

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